Ces Syriens qui viennent étudier en Russie

Chaque année, la Russie offre à 15 000 étrangers la possibilité d’étudier gratuitement dans ses universités. Reportage de Kommersant à Damas, où de jeunes Syriens passent des épreuves pour intégrer les meilleures écoles russes.

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Des candidates en train de passer le test au centre culturel russe de Damas, en Syrie. Crédits : Rossotrudnichestvo/FB

Le bâtiment du centre culturel russe de Damas se trouve dans une des principales artères de la ville. Ces jours-ci, de jeunes Syriens y passent un examen afin de pouvoir aller étudier en Russie. Les épreuves sont organisées par l’Agence fédérale russe pour la CEI, la diaspora russe à l’étranger et la coopération internationale culturelle et en sciences humaines.

Des mesures très strictes ont été prises pour assurer la sécurité des futurs étudiants et des enseignants. Le bâtiment du centre culturel est entouré d’une palissade de béton et gardé par des hommes armés, qui fouillent tous ceux qui passent à proximité. Dans l’ombre, le groupe de tir d’appui se repose – de jeunes hommes barbus, armés de kalachnikovs et ressemblant à Che Guevara, boivent du café. C’est le Moukhabarat, les services spéciaux locaux, leurs équipes sont postées dans tout le quartier – 60 personnes environ assurent la sécurité du centre culturel russe.

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C’est le Moukhabarat, les services spéciaux locaux, leurs équipes sont postées dans tout le quartier – 60 personnes environ assurent la sécurité du centre culturel russe. Crédits : Rossotrudnichestvo/FB

En face du bâtiment, les candidats forment une longue queue. Tous les prétendants sont fouillés plusieurs fois, comme dans un aéroport. Dans la file, des jeunes gens tout juste sortis de l’école côtoient des adultes – les uns espèrent entrer en première année, les autres vont soutenir une thèse de doctorat. Ceux qui réussiront les épreuves pourront étudier en Russie gratuitement et même recevoir une modeste bourse, du même montant que celle attribuée aux étudiants russes.

En voyant un gros homme moustachu passer le portique en essuyant la sueur de son front à l’aide d’un mouchoir, je ne peux pas me retenir : je demande en anglais «Vous êtes étudiant aussi ? » « Non, je suis un papa d’étudiante », rétorque-t-il fièrement. « Aux filles qui veulent déposer un dossier, nous demandons qu’elles parlent d’abord à leurs maris ou pères, m’explique Svetlana Miroou, employée du centre. Nous avons vu trop de tragédies : des filles qui réussissent l’examen avec mention très bien, mais dont les proches leur interdisent ensuite de partir. C’est pourquoi maintenant, certains parents viennent nous voir de leur propre initiative, pour nous montrer qu’ils ne sont pas contre. »

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Contrôle à l’entrée du centre culturel russe de Damas. Crédits : Rossotrudnichestvo/FB

Les examens se déroulent dans une salle autrefois réservée aux cours de chorégraphie. Les candidats au départ s’installent derrière leurs pupitres. Les organisateurs demandent que « ceux qui veulent faire des études d’ingénieur » lèvent la main. On leur distribue des feuilles comportant des tests de physique et de mathématiques – les consignes sont données en arabe, russe et anglais. Puis, c’est au tour des biologistes et des étudiants en sciences humaines de recevoir leurs épreuves. Les tests ont été élaborés par l’Université sociale d’État de Russie (RGSU). « Et la tâche n’était pas facile – vous savez, l’enseignement en Syrie n’est pas au mieux de sa forme depuis cinq ans… », souligne Maxim Stepanov, vice-recteur de la RGSU pour le développement international.

Pour tester le niveau de préparation des candidats au départ, le RGSU a décidé de leur proposer plusieurs questions tirées de l’EGE russe (ou examen d’Etat unifié, équivalent du baccalauréat français, ndlr), qui marque la fin des études secondaires.

Les étudiants ont 30 minutes pour effectuer les exercices – et pendant cette période, le traducteur ne chôme pas. Les candidats lèvent la main à tout bout de champ – l’un ne comprend pas un terme, l’autre s’est trompé en remplissant son questionnaire, nombre d’entre eux s’étaient préparés à de tout autres épreuves. Un homme aux biceps en acier trempé contemple le texte inscrit sur sa feuille d’examen, l’air perplexe. Puis, il lève la main et demande à ce qu’on lui donne un autre sujet. « Il veut entrer en faculté de sport et ne comprend pas pourquoi on lui demande d’expliquer un poème », traduit l’interprète. « En Russie, les instituts sportifs sont considérés comme des établissements de sciences humaines, explique Maxim Stepanov. Dis-lui que chez nous, même les footballeurs ont des vers à expliquer lors de leurs examens. »

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Un traducteur aide un candidat. Crédits : Rossotrudnichestvo/FB

Si ces candidats aux études en Russie ont tous des motivations très différentes, personne ne dit vouloir simplement fuir la guerre. « J’ai déjà terminé l’université, j’ai un master en agronomie, explique Misoushana, 31 ans. Je sais que la Russie possède un secteur agricole développé, et je veux acquérir de nouvelles connaissances, pour les employer ensuite en Syrie. » Lawrence as-Sadhafi explique, dans un russe admirable, avoir terminé un master à l’Institut d’aviation de Kazan il y a quatre ans, et enseigner, depuis, à l’université syrienne : « La première fois, j’avais pu étudier en Russie grâce à une bourse de l’État syrien. Et aujourd’hui, je voudrais y retourner pour terminer mon cursus ». Suzanna Matthew, 30 ans et comptable dans une banque, a décidé de changer de vie : de partir en Russie et d’y étudier la littérature russe. « J’aime beaucoup ça, c’est tout », répond-elle, gênée. « Suzanna, toi aussi, tu es là pour passer l’examen ?, lui demande Svetlana Miroou en passant près d’elle. Sans même nous l’avoir dit ! » « C’est une fan de culture russe, littéralement », nous explique l’employée du centre à la place de la jeune femme, écarlate. Elle vient régulièrement à tous nos événements et se rend souvent en Russie, où elle arpente les musées et les théâtres. »

À Damas, les examens se déroulent sur trois jours – et au cours de cette période, 344 personnes viendront passer les épreuves au centre culturel. Les candidats syriens au départ connaîtront leurs résultats à la fin de la semaine prochaine. Ceux qui ne pouvaient pas rejoindre Damas à cause des conflits pourront passer les épreuves par Skype. Une possibilité offerte aussi aux réfugiés syriens vivant actuellement sur le territoire d’autres États. 226 candidats se sont déjà inscrits à l’examen à distance. Le programme étatique prévoit cette année environ 300 places dans les universités russes pour les citoyens syriens, mais si les candidats talentueux s’avèrent plus nombreux, l’Agence russe a déjà promis qu’ils seraient tous acceptés.

Étudier en Russie : mode d’emploi

Des candidates en train de passer le test au centre culturel russe de Damas. Crédits : Rossotrudnichestvo/FB
Des candidates en train de passer le test au centre culturel russe de Damas. Crédits : Rossotrudnichestvo/FB

Pour pouvoir aller étudier en Russie, les citoyens étrangers doivent d’abord passer des épreuves qualificatives, puis être sélectionnés, sur la base de leurs notes, par les universités et grandes écoles russes. Les candidats ne parlant pas le russe ont la possibilité de passer une année en faculté préparatoire pour apprendre la langue et se remettre à niveau dans les matières correspondant au cursus choisi.

En février 2016, l’Agence russe a créé une plateforme spécialement dédiée aux candidats étrangers, accessible sur le site Russia.study. Tous ceux qui le désirent peuvent s’y enregistrer en joignant un dossier, indiquer les études qui les intéressent et choisir des établissements supérieurs en conséquence. Ce nouveau système permet de mieux répartir les places gratuites en fonction des pays demandeurs. « Nous avons longtemps estimé que, disons, le Canada ou l’Angleterre n’avaient pas besoin de beaucoup de places. Ces pays ont leurs propres grands écoles, excellentes, quel intérêt auraient-ils à venir chez nous : nous disions-nous, explique Alexeï Frolov, directeur adjoint de l’Agence russe. Mais en lançant Russia.study, nous nous sommes rendu compte qu’il y avait énormément de demandes dans ces pays aussi. Pour le Canada, on a 50 prétendants pour une place, au Royaume-Uni, ils sont 65 ! Nous allons donc attribuer des places supplémentaires. »

En remplissant le formulaire du portail Russia.study, le candidat choisit une orientation et se voit proposer une liste d’universités et grandes écoles correspondantes, parmi lesquelles il peut en sélectionner six. À l’issue des épreuves qualificatives, les dossiers des candidats sont envoyés au premier établissement figurant sur leur liste, puis, si ce dernier refuse, au deuxième – et ainsi de suite. Si aucun établissement n’accepte le candidat, c’est le ministère russe de l’enseignement et de la science qui lui attribue une université d’office. En pratique, on n’en est jamais arrivé là – les établissements russes ont tout intérêt à accueillir des étudiants étrangers. Les étrangers choisissent en pratique les meilleures universités, ou les plus célèbres hors des frontières du pays.

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Un candidat syrien lors du test au centre culturel russe de Damas, en Syrie. Crédits : Rossotrudnichestvo/FB

Pourtant, ce dernier point pourrait ne pas fonctionner dans le cas de la Syrie – tous les candidats, et de très loin, n’ont pas fait un choix conscient d’établissements préférés. Ils sont nombreux à demander l’Adyguée, l’Altaï ou, à l’inverse, Yaroslavl – c’est-à-dire, en réalité, simplement les premières (ou les dernières) universités de la liste par ordre alphabétique ! « Malheureusement, les établissements supérieurs russes ne savent pas faire leur promotion à l’étranger, reconnaît Alexeï Frolov. Imaginez : de quelles universités russes un jeune Syrien peut-il avoir entendu parler ? Une poignée de grands noms hérités de l’URSS – MGU, SPbGU, ROuDN – et deux ou trois universités régionales, où un père ou un oncle a fait ses études… C’est un fléau : nos grandes écoles ne font pas la pub de leurs services d’enseignement. Si nos enseignants donnaient régulièrement des conférences à l’étranger, participaient à des salons internationaux, les étrangers les choisiraient de façon ciblée. »

Parmi les candidats syriens au départ interrogés par Kommersant, c’est Issa Moukavrir, un juriste s’apprêtant à aller étudier les relations internationales à l’université d’État de Sotchi, qui semble avoir fait le choix le plus conscient : « Je me suis dit que vu que la ville avait accueilli les Jeux olympiques, il devait y faire bon vivre. »

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