Vu de Russie : comment vivre après Nice

Fiodor Loukianov, rédacteur en chef de la revue Russia in Global Affairs et membre du conseil scientifique de l’Observatoire franco-russe, tente de prédire pour Gazeta.ru les conséquences de l’attentat sur la promenade des Anglais à Nice, en marge des cérémonies du 14 juillet.

Attentat Nice 14 juillet
Le soir du 14 juillet, un homme au volant d’un camion a foncé dans la foule réunie à Nice. Au moins 84 personnes ont été tuées. Crédits : capture

La France a vécu une nouvelle nuit d’horreur avec l’attentat terroriste de Nice – cette fois, l’arme du crime a été un camion lancé à toute allure dans la foule, qui fêtait la prise de la Bastille. Le symbole est double : la principale célébration républicaine des Français et la plus fashion des stations balnéaires du pays, image de l’indolence repue. La saison touristique battait son plein, et l’on ne compte donc pas seulement des Français parmi les victimes [le ministère russe des affaires étrangères a confirmé qu’une citoyenne russe avait péri dans l’attentat, ndlr].

En mars, lorsque les explosions ont retenti à Bruxelles, le président François Hollande a déclaré que le pays était en guerre. À l’époque, je me suis dit que ces grands mots ne recouvraient pas grand-chose de concret. La guerre, ça veut dire changer radicalement de comportement, et renoncer à de nombreuses choses du quotidien.

À ces attaques toujours plus recherchées, les Européens réagissent à l’exact opposé : nous ne laisserons pas ces criminels nous forcer à renoncer à notre ouverture d’esprit et au mode de vie qui nous caractérisent, proclament-ils.

La fréquence des événements de ce genre et l’impuissance manifeste des services spéciaux (quoique la France ne soit pas la Belgique, peu préparée aux situations d’urgence, mais possède en la matière une expérience impressionnante) prouvent qu’il sera impossible d’enrayer cette terrible tendance sans repenser les structures sociales fondamentales.

Une « israélisation » de la vie, à savoir la subordination de l’organisation sociale dans son ensemble aux objectifs sécuritaires, apparaît inévitable – même s’il faudra à ces changements une justification conceptuelle.

D’une certaine manière, c’est plus facile pour Israël, l’histoire de l’État juif se résumant à une guerre permanente avec ses voisins, et plusieurs générations de citoyens étant quasiment nées dans l’idée qu’il faut souffrir pour être en sécurité, au propre comme au figuré. Mais l’Europe contemporaine a grandi et s’est développée sur des principes absolument opposés. Quand et sous quelle forme aura lieu le revirement en faveur d’approches plus traditionnelles (qui étaient la norme il y a encore cinquante ans, il suffit de se rappeler la dureté de De Gaulle envers toute forme de radicalisme) – nul ne le sait.

À la lumière des événements de Nice, les fanfares d’autocélébration qui ont retenti il y a quelques jours au sommet de l’OTAN à Varsovie paraissent particulièrement absurdes. Au terme d’efforts de volonté titanesques, l’alliance « protège les États baltes et la Pologne de la menace russe » en envoyant dans l’est de l’Europe jusqu’à quatre bataillons, déployés tour à tour. La joie provoquée par cette détermination avait déjà quelque chose d’un peu surprenant, car au fond, les garanties de sécurité devraient aller de soi pour les membres de l’alliance, sans manifestation particulière de triomphalisme.

Mais après les événements d’hier, ces décisions ressemblent tout à fait à des tentatives de chercher ses clés non là où on les a perdues, mais là où il y a de la lumière.

Le constat le plus choquant et le plus déstabilisant, pour les Européens, est que la menace, de plus en plus terrifiante, vient de l’intérieur. Les attentats terroristes les plus retentissants des années 2000 et 2010 sont presque tous le fait de citoyens des pays concernés, qui échappaient de fait, jusqu’alors, à la surveillance des organes de sécurité. Face à cela, il n’y a nulle part où déployer des bataillons. Et il semble qu’il n’y ait, d’ailleurs, pas grand-chose à faire.

Les conséquences politiques sont évidentes : la montée en influence de l’extrême-droite, entamée il y a assez longtemps, va se poursuivre. Il est évident que les peurs liées au terrorisme et aux migrants (qui forment un même danger diffus dans l’esprit du citoyen ordinaire) ont été à l’origine, entre autres facteurs décisifs, de la réponse, que nul n’attendait vraiment, au référendum britannique. Et les scrutins qui vont se succéder au cours de ces dix-huit prochains mois dans les pays clés apporteront sans aucun doute de nouvelles surprises : élection présidentielle aux États-Unis en novembre et en France au printemps prochain, élections parlementaires aux Pays-Bas et en Allemagne en 2017 et en Italie début 2018 (dans le dernier cas, les événements pourraient s’accélérer si le Premier ministre, Matteo Renzi, perdait le référendum sur la modification de la constitution à l’automne prochain).

Dans tous les pays que je viens de citer – à l’exception de l’Allemagne –, les forces populistes ont des chances de voir non seulement leurs positions renforcées, mais même d’accéder au pouvoir.

Et même si ce n’est pas le cas, le glissement de tout le paysage politique vers la droite conservatrice est inévitable. À ce propos, la nouvelle élection présidentielle en Autriche, dans deux mois, constituera un premier test. En mai, le candidat des Verts avait devancé d’une courte tête celui du Parti de la liberté (extrême-droite), avant que la Cour constitutionnelle n’annule le deuxième tour pour irrégularités manifestes de procédure. Le résultat du nouveau vote fixera la tendance.

Nice ne pourra pas ne pas avoir d’influence sur les discussions concernant l’avenir de l’Union européenne, déjà bien entamées depuis le référendum britannique. Il était évident, même sans cela, que l’ère de la fédéralisation et des « portes ouvertes » était révolue. Les réflexions sur la nécessité, voire l’inexorabilité d’une « re-souverainisation », d’un retour progressif aux gouvernements nationaux de leurs droits et de leurs prérogatives, sont de plus en plus partagées. C’est notamment ce à quoi tendent le premier conseil des ministres d’Europe, le gouvernement allemand, et la chancelière Angela Merkel. Faut-il rappeler l’absence de soutien, au lendemain du Brexit, à l’appel enthousiaste lancé par le ministre social-démocrate allemand des affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, et son homologue français, Jean-Marc Ayrault, afin d’engager un processus d’intégration approfondie au nom du sauvetage du projet européen ? La proposition n’a même pas été relevée.

Si la « sécurité » devient la référence première, le fait de déléguer des prérogatives – « là-haut » – à des dirigeants supranationaux et abstraits soulèvera l’opposition toujours plus vive des habitants de tous les pays membres.

Dans les situations de force majeure, les citoyens veulent savoir qui répond de leur tranquillité, et la légitimité d’organes de pouvoir éloignés de l’Européen moyen s’amenuise d’autant.

De manière générale, cette vague de violence, perçue comme de moins en moins contrôlée par quiconque au sein des sphères de pouvoir, pose de façon encore plus prégnante la question de la confiance populaire dans l’establishment, déjà au cœur du débat politique actuel dans presque tous les pays du monde. Depuis longtemps, les élites vivent dans leur propre société cosmopolite et mondialisée. C’est la société de classes des époques antérieures, mais à l’échelle planétaire. L’histoire nous apprend que la légitimité de la classe dirigeante, aux yeux des masses dirigées, repose sur plusieurs facteurs, parmi lesquels la capacité de ceux qui sont en haut à remplir leurs devoirs et à garantir la sécurité de ceux qui sont en bas. En cas d’échec, la révolte gronde.

L’inaptitude à défendre son territoire de la menace terroriste est l’analogue contemporain de l’impuissance, il y a 200 ans, à défendre la liberté et l’indépendance de son pays contre l’envahisseur. Sachant qu’aujourd’hui, nos élites sont mondialisées et déracinées, renonçant par là même de façon encore plus criante aux fondements légitimes de leur pouvoir. Et la révolte, elle aussi – comme le montrent les résultats des élections et des sondages dans le monde entier –, revêt un caractère global.

Quoi qu’il puisse se passer en Mésopotamie, même si le « califat » y est anéanti par les forces combinées de tous ceux qui veulent bien s’y mettre, cela n’aura que peu d’effet sur le comportement des adeptes de l’islam radical en Europe, aux États-Unis, etc.. La guerre contre la terreur devient une guerre civile, c’est-à-dire essentiellement interne, du moins sur le Vieux Continent. Une guerre civile, on ne la déclare pas – elle éclate d’elle-même. Et tout indique qu’elle a déjà commencé.

1 commentaire

  1. Guerre civile, comme vous y allez mon bon monsieur, allez plutôt voir du côté du Daghestan avant d’écrire de pareilles âneries. Nous sommes frappés par une vague de populisme qui trouve ses racines dans la frustration des Occidentaux habitués à tout avoir sans se fatiguer depuis les 30 glorieuses et inquiets à la perspective de devoir partager les ressources mondiales (finies et limitées, rappelons-le) avec les milliards de crève la faim des pays du Sud qui depuis on appris à lire et ont même accès à Internet. C’est une partie de ces crèves la faim qui a fait le choix du terrorisme pour demander sa part. Ce qui me tue c’est que jamais on ne s’interroge sur notre propres responsabilités: colonialisme, décolonisation brutale (demandez aux Algériens), accueil limite des immigrés en France (demandez aux Algériens encore, victimes tant de fois des « ratonnades » dans les années 70), politique d’exploitation du tiers monde ensuite. Faut pas trop s’étonner si ensuite on nous aime pas trop.
    Mais rassurez vous ça va pas si mal dans nos banlieues, les gens boivent encore des coupes ensemble et les attentats n’ont rien changé. Quand à la région Provence Alpes Cote d’Azur bin c’est notre Daghestan à nous oui, comment voulez vous que la paix et la concorde règnent dans une région où on a schématiquement des Blancs fachos (FN et droite populaire c’est pareil) et des Musulmans pauvres? Mais ailleurs ça va pas trop mal merci, ne vous en faites pas pour nous, suffit qu’elle se réforme un peu dans le bon sens (décentralisation véritable, politique étrangère plus réaliste, effort plus important sur l’éducation à tous les niveau, réforme fondamentale de notre police qui pour le coup est presque pire que la russe à bien des égards) et la France s’en sortira une fois de plus. Notre pays et l’Europe occidentale sont les endroits du monde où on vit le mieux, s’est normal qu’on fasse des envieux!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *