Qu’attend Moscou du déploiement de l’OTAN à ses frontières ?

Réunie en sommet à Varsovie les 8 et 9 juillet dernier, l’Alliance transatlantique a pris la décision de déployer quatre nouveaux bataillons dans les pays baltes et en Pologne à partir de 2017. Encadrés par les États-Unis, le Canada, l’Allemagne et le Royaume-Uni, ces bataillons compteront entre 600 et 1 000 hommes chacun. Un renforcement de présence militaire que l’OTAN justifie par la nécessité de répondre aux agissements de la Russie en Ukraine qui, selon le secrétaire général de l’organisation, Jens Stoltenberg, « ont sapé la sécurité dans la zone euro-atlantique ». Qu’en pense la Russie ? Lenta.ru a posé la question au sénateur Konstantin Kossatchev, président du Comité du Conseil de la Fédération pour les affaires internationales.

Forces armées de l'OTAN en entrainement, le 7 juin 2016 en Pologne.
Forces armées américaines en entraînement, le 7 juin 2016, en Pologne. Crédits : Sgt. Juan F. Jimenez.

Lenta.ru : À quoi la Russie doit-elle se préparer ?
Konstantin Kossatchev : Je n’ai pas le moindre doute sur le fait que l’OTAN va, dans un avenir très proche, déployer des troupes supplémentaires en Pologne et dans les pays baltes. L’Alliance cherche ainsi, au fond, à justifier son existence même. Les États-Unis, principale source financière de l’OTAN, savent que l’existence de l’organisation a perdu tout son sens avec l’effondrement de l’URSS. Et parce qu’il est difficile de maintenir en permanence leurs alliés sous leur contrôle, ils ont besoin d’un ennemi. Il se trouve que ce rôle a été dévolu à la Russie plutôt, par exemple, qu’au terrorisme international.

Alors que la nature des menaces a changé depuis longtemps, les États-Unis continuent d’effrayer les membres de l’Alliance avec le croque-mitaine d’une Russie prétendument « agressive », qui ne rêverait que d’envahir la Pologne et les pays baltes.

Dans le même temps, l’OTAN ferme quasiment les yeux sur des problèmes aussi graves que la lutte contre le terrorisme, la prolifération des armes de destruction massive ou la crise migratoire. Et ce parce que l’Alliance veut maintenir son leadership unique, alors que pour liquider le terrorisme, il faudrait unir les efforts de tous les pays, y compris ceux qui ne font pas partie du bloc.

Pour parler de façon imagée, les membres de l’OTAN, concernant les questions de sécurité, veulent voler en première classe, installer leurs alliés en classe affaires et laisser tous les autres faire le voyage à l’arrière de l’avion – en classe éco. Mais ils s’entêtent à ne pas comprendre qu’au même moment, une bombe peut être déjà amorcée en soute – une bombe qui ne laissera de tout cet avion que des débris, peu importe la place que chacun y occupe.

Les États-membres de l’OTAN vivent dans l’illusion selon laquelle tous leurs problèmes sont réglés par le simple fait d’appartenir à l’Alliance, et qu’ils n’ont plus rien d’autre à craindre. Mais c’est une position absolument irresponsable !

Quelles que soient les divergences qui peuvent actuellement opposer tel ou tel pays à la Russie sur cette fameuse question de l’Ukraine, elles n’auront plus la moindre importance le jour où des terroristes – Dieu nous en préserve – prendront le pouvoir dans un pays possédant des armes de destruction passive. Et malheureusement, une telle situation n’est absolument pas à exclure : elle se profile déjà au Pakistan, voisin de l’Afghanistan instable, et qui dispose de l’arme nucléaire. Ce scénario serait un cauchemar pour le monde entier. Et pour l’éviter, nous devons coopérer les uns avec les autres sur les questions de lutte contre le terrorisme, premièrement, et, deuxièmement, sur le régime de prolifération des armes de destruction massive. Mais pour l’heure, ce n’est pas le cas.

Lenta.ru : Quelles mesures la Russie pourra-t-elle prendre en retour, si l’Alliance renforce effectivement sa présence et son activité dans les pays baltes ?

K.K. : Au niveau politique, nous tentons de répondre aux gestes agressifs de l’Alliance dans les pays baltes par des propositions de coopération constructive. Parce que si nous nous laissons entraîner dans une course aux armements, ce sera le début d’une nouvelle Guerre froide. Et je ne suis pas certain que nous puissions la supporter. Sans nous rendre ni perdre courage, nous devons continuer de chercher des arguments, des idées qui pourraient être intéressantes, y compris pour nos partenaires potentiels au sein de l’OTAN.

Lenta.ru : N’avez-vous pas le sentiment que, concernant la Crimée, l’Europe va aujourd’hui à l’encontre de la position des États-Unis ? Plusieurs régions italiennes viennent notamment, au même moment, d’adopter des résolutions appelant à lever les sanctions qui pèsent sur la péninsule et à reconnaître officiellement son nouveau statut de sujet de la Fédération russe ?
K.K. : La question de la Crimée est dynamique, elle avance et évolue en permanence. Et je tiens à souligner que la pression actuelle sur la Russie concerne principalement la situation dans le sud-est de l’Ukraine. La Crimée est passée au second plan, et pour l’Occident, la levée éventuelle des sanctions est conditionnée exclusivement à la réalisation des accords de Minsk. Même si ça ne signifie pas qu’une fois que toutes les conditions de ces accords seront respectées, les Européens ne décideront pas de revenir en arrière concernant la Crimée.

Forces armées des États-Unis, en entrainement, le 7 juin 2016 en Pologne. Crédits : Sgt. Juan F. Jimenez.
Forces armées américaines en entraînement, le 7 juin 2016 en Pologne. Crédits : Sgt. Juan F. Jimenez.

Lenta.ru : Dans ce cas, qu’est-ce qui a motivé les Italiens ?
K.K. : Si vous voulez parler des récentes décisions des parlements régionaux d’Italie [Vénétie et Lombardie, ndlr], nous y voyons, pour une grande part, un motif économique : les régions industrielles plus développées du nord de l’Italie subissent des pertes du fait des sanctions. Et les Italiens savent que si ces mesures restrictives sont maintenues en réponse à ce qui s’est passé en Crimée, cette histoire ne se terminera jamais.

Car à la différence du Donbass, le sujet de la Crimée est clos. Les habitants de la péninsule ont fait un choix univoque. Il ne reste désormais qu’à se fier au bon sens des politiciens occidentaux.

Lenta.ru : En d’autres termes, la Crimée russe a tout de même des chances d’être reconnue par le reste du monde ?

K.K. : Aujourd’hui, mis à part les francs russophobes, de nombreux responsables politiques regardent les événements d’un autre œil. À mon avis, la situation en Crimée a toutes les chances d’être finalement acceptée par la communauté internationale. Regardez ce qui s’est passé avec la République turque de Chypre du Nord : alors que ce territoire subit effectivement une occupation militaire, la situation n’a pas le moindre impact sur les relations internationales de la Turquie. Il me semble que, tôt ou tard, les choses se développeront, au minimum, de façon analogue concernant la Crimée. Et de notre côté, évidemment, nous allons continuer de chercher à obtenir la reconnaissance du nouveau statut de la péninsule comme partie inaliénable de la Fédération de Russie.

Lenta.ru : N’avez-vous pas le sentiment que l’Europe se lasse progressivement de l’Ukraine ? On commence à entendre des propositions de sanctionner aussi Kiev…
K .K. : C’est vrai. On a l’impression que l’Occident prend peu à peu conscience de l’erreur qu’il a commise en ne faisant porter la responsabilité de la mise en œuvre des accords de Minsk que sur la Russie. Du point de vue de la réalisation de ces accords, c’est un piège – et un piège que les Ukrainiens se font aujourd’hui un plaisir d’utiliser. Je vais vous expliquer pourquoi. L’intérêt de l’Occident consiste à ce que les accords soient exécutés, et les sanctions contre la Russie, levées. Ce qui est aussi l’intérêt de la Russie.

Mais les Ukrainiens, eux, voient les choses différemment. D’un côté, ils veulent effectivement que les accords soient appliqués, afin que le sud-est du pays revienne dans le giron d’un État ukrainien unifié. Mais ils ont tout aussi intérêt au maintien – éternel – des sanctions contre la Russie. Ainsi, pour eux, les deux scénarios – exécution des accords de Minsk et levée des sanctions contre la Russie d’une part, non-respect des accords et maintien des sanctions, de l’autre – présentent autant d’avantages et d’inconvénients l’un que l’autre. Par conséquent, ils peuvent faire durer ce petit jeu très longtemps. Sans s’arrêter au fait que ce « jeu » continue d’engendrer des souffrances et des morts.

Dans le même temps, la situation se dégrade en Ukraine. Le pouvoir actuel a échoué à obtenir de quelconques avancées sensibles dans les sphères politique, économique ou sociale. Sa seule réussite réelle, du point de vue des pays occidentaux qui soutiennent Kiev, est d’avoir fait progresser la rhétorique antirusse.

Mais plus Kiev et Moscou se déchirent, plus la responsabilité de la situation en Ukraine, y compris matérielle, repose sur l’Occident. Et ça, en Occident, on commence à le comprendre. Mieux vaut tard que jamais.

Lenta.ru : Si la question de l’Ukraine reste ouverte, il semble que nous soyons parvenus à une solution dans nos relations avec la Turquie. Jusqu’à quel point ces relations se sont-elles réchauffées ? Peut-on espérer atteindre une compréhension mutuelle totale, ou bien n’oublierons-nous jamais leur « coup de poignard dans le dos » ?

K.K. : Permettez-moi de citer Léon Tolstoï. Un jour, il a comparé la trahison à la situation de quelqu’un à qui l’on a brisé le bras : on peut pardonner, mais on ne pourra plus jamais embrasser. On ne pourrait mieux décrire nos relations avec Ankara.

La normalisation est possible, et elle est déjà enclenchée. Des projets communs vont se réaliser, ce qui, du point de vue pratique, est juste, vu que les intérêts de nos deux pays coïncident sur de nombreux points. Pourtant, il est peu probable que la Russie présente de nouveau à la Turquie son dos sans défense, en espérant qu’Ankara assure ses arrières.

Le retour de la confiance totale est encore très, très loin. Il ne sera possible qu’après un changement de la direction politique de ce pays. Et encore. N’oublions pas non plus que la Turquie est membre de l’OTAN et qu’elle est mue par ses intérêts géopolitiques propres. Imaginer que la Turquie pourrait devenir un partenaire inconditionnel de la Russie, au détriment de ses obligations transatlantiques, serait naïf.

4 commentaires

  1. l otan c est de la merde je l est toujour dit creer par les sionistes illuminatis qui veulles tout gouverner il essais de faire plier la russie j espere que la russie va pas se laisser intimider

  2. Tenons-en nous aux faits
    0) « Dans le même temps, l’OTAN ferme quasiment les yeux sur des problèmes aussi graves que la lutte contre le terrorisme, la prolifération des armes de destruction massive ou la crise migratoire. »
    La lutte contre tout ça ne fait pas partie des objectifs originaux de l’OTAN, et oui, dans les années 90, l’OTAN se posait des questions sur sa raison d’être. L’agression Serbe contre les autres membres de la Yougoslavie. Naturellement, l’expansion de la Russie au détriment de l’Ukraine a rendu à l’OTAN sa raison d’être d’origine.
    Et oui, l’OTAN se bat aussi contre le terrorisme.
    http://www.nato.int/cps/en/natohq/topics_77646.htm

    1) « Alors que la nature des menaces a changé depuis longtemps, les États-Unis continuent d’effrayer les membres de l’Alliance avec le croque-mitaine d’une Russie prétendument « agressive »
    > c’est pourtant vrai, et le prétendument n’est pas de trop, après l’Ossétie du Sud, la Crimée, le Donbass

    2) « Même si ça ne signifie pas qu’une fois que toutes les conditions de ces accords seront respectées, les Européens ne décideront pas de revenir en arrière concernant la Crimée. »
    Faux. les sancitions contre la Russie sont aussi dues à l’annexion de la Crimée, qui viole le mémorandum de Budapest pris par la Russie, les US, la France et la GB concernant le respect de l’intégrité territoriale de l’Ukraine en échange de la sortie de ce pays du club des puissances nucléaire (décision que les ukrainiens regrettenent maintenant)

    3) « N’avez-vous pas le sentiment que l’Europe se lasse progressivement de l’Ukraine ? On commence à entendre des propositions de sanctionner aussi Kiev… »
    On croit rêver! à un moment où le FMI contiue à proposer des crédits à l’IUkraine, la propagande Russe parle de sanctions contre l’Ukraine? S’il y a sanction contre l’Ukraine, elle viennent de la Russie sous forme d’agression militaire, de sanctions économiques contre les exportations Ukrainiennes vers la Russie (réciproquées), d’emprisonnement de resortissants Ukrainiens en Russie.

  3. Je suis surpris de la position de Moscou vis à vis de l’OTAN.
    En effet je crois que la diplomatie russe connait très bien la mentalité US ; puisque c’est l’armée US qui cornaque cette organisation.
    Je comprend que la Russie ne veuille pas d’une guerre dont elle ne tirerait aucun profit.
    Je n’oublie pas que les enfants qu’elle a perdu lors de la seconde guerre mondiale ne sont plus là pour valoriser leur pays.

    Monsieur Sergueï Lavrov qui parle très bien notre langue connait ce propos d’Albert Camus:
    « Mal nommer les choses ; c’est ajouter au malheur du monde ».
    Il sait tout aussi bien comment les anglo-saxons ont pour habitude et excellent dans l’art, si s’en est un, de
    contourner les règles.
    Il est vrai que l’utilisation de leur langue dans les relations internationales est aussi un atout dont ils n’hésitent jamais à se servir.
    Enfin je suis certain qu’il a déjà eu des occasions d’observer que les US ont également a leur arc ce qui fonde
    une partie du jeu de poker, à savoir le bluf.

    C’est a partir de ce constat que j’ai du mal à suivre.
    Les anglo saxons recherchent le consensus lorsque le rapport de force leur est défavorable.
    Ils n’hésitent pas à vous marcher dessus lorsqu’il leur est favorable.
    En fait ils ne respectent que la force.

    Alors pourquoi la diplomatie russe parle-t-elle de partenaires?
    A l’évidence ce n’est pas le cas.
    Pourquoi va-r-elle se fourvoyer dans des instances qui lui sont défavorables?

    La diplomatie c’est un peu comme le billard.
    Si vous ne pouvez pas toucher directement la boule qui vous intéresse, vous utilisez la bande.

    Je pense qu’il y a un coup à jouer.
    Pourquoi ne pas demander au représentant français et à ses homologues de l’UE qui disposent de bases OTAN la chose suivante:
    Quelle est votre position face à la doctrine US qui vise à utiliser l’arme nucléaire en première frappe?
    Le plus intéressant dans la question est le non dit qu’elle sous entend.
    Ensuite il faut faire savoir, par la bande, aux citoyens des pays concernés que cette question a été posée à l’un de leur représentant.

    Est-il besoin d’extrapoler la suite?

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