Un homme en jupe contre le viol des femmes

Le journaliste Pavel Nikouline a enfilé une minijupe et participé à la course de charité organisée, le 2 juin 2016, dans le parc Sokolniki, à Moscou, par le centre Sestry (« Sœurs »), qui vient en aide aux victimes de viols. Il raconte son expérience sur le portail Takie dela.

L'homme en jupe . Crédits : Andrey Lioubimov
Pavel Nikouline, l’homme en jupe, accroche son dossard. Crédits : Andrey Lioubimov.

La course pour une bonne cause

« Quoi ? Tu vas courir en jupe ? Mais pour quoi faire ? », ont réagi mes amis hommes, quand je leur ai dit que je comptais participer à la course de charité du centre Sestry.

Le but de la course était d’attirer l’attention de la société sur le problème des reproches faits aux victimes d’agressions sexuelles. Il n’est pas rare d’entendre que, si une femme a eu des problèmes, ce n’est pas parce qu’elle a eu la malchance de croiser un salaud dans la rue mais parce qu’elle n’était pas habillée convenablement – qu’elle portait une jupe courte, par exemple. D’où la décision des Sestry d’organiser cette course sous le mot d’ordre : Dress doesn’t say yes ! (« Ma robe n’est pas un oui ! »)

« Une joggeuse n’est en compétition avec personne, elle n’est pas là pour se pavaner, elle prend simplement soin d’elle, annonce le prospectus de l’événement. Elle met des vêtements et des chaussures de sport, et si elle porte une minijupe, c’est juste qu’elle se sent à l’aise dedans pour courir. Dans le sport comme dans la vie, le style et la longueur des vêtements ne doivent pas être interprétés comme une invitation à des actes non désirés ni, encore moins, à des agressions. »

Les règles sont simples : tous les participants à la course font un don de 1 300 roubles [environ 18 euros, ndlr] à l’organisation, reçoivent une magnifique jupe de sport, et courent une des trois distances au choix – un, trois ou cinq kilomètres.

Je reçois donc une superbe jupe, de celles dont certains diraient qu’elles sont « trop courtes », « d’une couleur vulgaire », « provocantes ». Et me voilà sur la ligne de départ, en jupe, au milieu des participants, dans le parc Sokolniki de Moscou. J’essaie de sourire le plus largement possible. Mais je panique. Mon assurance s’est volatilisée. Quelques secondes plus tôt, j’étais prêt à gambader dans tout le parc la tête fièrement levée, et maintenant, j’ai peur de sortir de la clairière où nous nous préparons.

Sur le chemin pour venir, l’amie qui m’accompagnait m’a dit que personne, évidemment, n’allait me violer si je courais en jupe. « En revanche, des promeneurs pourraient décider de te casser la gueule… », m’a-t-elle rassuré. Et maintenant, j’ai l’impression qu’à peine vais-je m’élancer sur les chemins bondés du parc, tous les visiteurs vont se moquer de moi.

On m’avait dit que d’autres hommes viendraient soutenir la course contre le viol, mais je n’en ai croisé que deux en jupe – un grand balèze en kilt et ce concierge star du Net, Vladimir Fomine, qui milite pour le droit de ne pas porter de vêtements du tout ou, au moins, d’aller travailler en jupe.

Avant la course, c’est l’échauffement. Sur la scène du « village de départ », dans la même jupe de sport que moi, la célèbre chasseuse de têtes Galima Ahmadoullina nous montre comment bien nous étirer avant la course, afin de ne pas nous abîmer les articulations ni les ligaments. Je vais la voir ensuite, et elle me raconte qu’il lui est arrivé à elle aussi, il y a quelque temps, « une histoire d’agression pas très agréable ».

« J’ai mis environ six mois avant de pouvoir en parler, me raconte-t-elle. Nous avons tous des connaissances, des copines, des amies proches qui ont été victimes de viol. Simplement, elles n’osent pas en parler, elles ne sont pas certaines d’être soutenues. »

Le centre Sestry est une des rares associations, en Russie, à proposer un tel soutien. Il n’existe que grâce à des dons privés. C’est pour ça que les près de 350 personnes réunies autour de moi ont payé 1 300 roubles pour courir un peu. Et c’est pour ça que, moi aussi, je me tiens là, en jupe bleu fluo, à répéter docilement les mouvements d’échauffement.

Pavel Nikouline, l'homme en jupe qui court le un kilomètre. Crédits : Andrey Lioubimov.
Pavel Nikouline, l’homme en jupe portant le numéro 229, court un kilomètre. Crédits : Andrey Lioubimov.

La peur du départ

Dacha, une des participantes, m’explique que les hommes ne réfléchissent pas à toutes les précautions qu’une femme doit prendre pour éviter harcèlements et violences sexuelles. Elle y pense en permanence. Je crois que je commence peu à peu à comprendre.

Abattu, je me traîne jusqu’à la ligne de départ, en me disant qu’il y a vraiment quelque chose qui cloche dans notre société si un vêtement particulier peut être considéré par la gent masculine comme une invitation explicite au sexe. En marchant, je repère les coups d’œil intrigués de quelques flâneurs. Je constate aussi la fraîcheur et le sentiment de liberté que je ressens en me déplaçant… Ah ! Les jupes…

Je me prépare à partir, en pensant : « Bon, maintenant, je vais me mettre à courir, et tout le monde va me montrer du doigt ! »

Nastia Karimova, une de mes amies, m’a raconté qu’il n’y a pas très longtemps, elle était allée courir dans un parc en vêtements de sport. « J’ai eu droit à un paquet de commentaires. Un mec a même commencé à me coller, il a couru derrière moi sur plusieurs kilomètres », se plaignait-elle.

Pour me donner du courage, je me dis : « Allez, toi, tu fais ta course, tu écris ton reportage, et tu n’enfiles plus jamais cette satanée jupe ! Nastia, elle, est loin d’en avoir fini avec les gros lourds. »

Un coup de feu retentit : c’est le start. Nous déboulons dans le parc. J’ai choisi une distance de minot – un kilomètre. Si j’étais sage, je ne courrais pas du tout – à cause de mes problèmes ligamentaires. Mais je veux vraiment écrire ce texte. Soutenir les Sestry, faire preuve de solidarité, porter cette superbe jupe pour comprendre, ne serait-ce qu’en gros, ce que ressent une femme. Je cours dans le parc Sokolniki, je ruisselle de sueur, les passants se moquent de moi. J’ai l’impression que je vais perdre ma jupe et me retrouver, au beau milieu du parc, dans mon caleçon rouge orné de petits lamas emmitouflés dans leur écharpe… C’est de la folie.

Je finis dans les premiers. Un kilomètre, ce n’est quand même pas le bout du monde. À l’arrivée, ma nervosité retombe. Tout le monde porte ces jupes, ici. Je ne sais pas pourquoi, mais ça me rassure. Et j’ai l’impression de commencer à comprendre ce qu’une fille ressent tous les jours, rien qu’en sortant de chez elle. En permanence. Une jupe courte, les épaules découvertes, un rouge à lèvres flashy, une coiffure originale – et ça y est, tu es l’objet de critiques, de débats et de harcèlement. Et c’est furieusement injuste.

Une femme s'asperge d'eau
Une femme s’asperge d’eau après avoir couru la course contre le viol. Crédits : Andrey Lioubimov.

 

Pour en savoir plus sur le centre Sestry, cliquez ici.

3 commentaires

  1. Courageux ! Ceci dit, je trouve que certaines femmes portent des jupes exagérément courtes : au moindre mouvement, on aperçoit leur culotte. Que des « rustres » prennent ça pour une invitation… il n’y a qu’un pas. Néanmoins, je pense que justifier un viol au prétexte d’une jupe, est inacceptable. Un viol reste un acte prédateur d’agression : aucune excuse.

  2. « 1 300 roubles [environ 70 euros, ndlr]  » ca tombe bien j’ai quelques roubles à changer s’il vous reste des €, votre cours du rouble est plutôt intéressant à la rédaction.
    Très bonne initiative de l’association et du journaliste. Bravo.

  3. Ne faites pas ça en France, des sympathisants d’associations conservatrices et catholiques extrémistes proches de l’extrême droite pourraient vous casser la gueule s’il vous voie. Ici en France le fait de porter un kilt peut vous valoir des insultes homophobes et une tête au carré, la jupe incriminée arrachée et déchirée pour vous ne puissiez plus la mettre. C’est arrivé un jour à un type porteur de kilts, il en parlait sur son blog. Les types qui l’ont passé à tabac et déchiré son kilt lui ont reproché de ne pas respecté le code vestimentaire en vigueur associé au genre masculin, et de faire du prosélytisme pro-homosexualité. « Va mettre un pantalon sale PD » lui ont-ils crié en substance, « et gare si on te repince dans la rue en jupe ».

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