Un été chez les Laks

Le Daghestan est un pays tourmenté dans sa géographie – les monts du Caucase se succèdent pour enfin s’abaisser devant la mer Caspienne -, mais aussi dans son corps social – foyer de luttes incessantes, et maintenant d’extrémisme religieux. C’est également un pays où plus d’une trentaine d’ethnies différentes vivent dans une paix relative, chacune dans une contrée, berceau de leurs traditions.

Crédits : Marie de La Ville Baugé.
Pain cuit à même les parois d’un puits contenant des braises. Crédits : Marie de La Ville Baugé.

Je me suis rendue dans la région où vit l’ethnie Lak, par-delà les vallées minérales et les montagnes d’émeraude, dans le village de Kurkli situé à 1 400 mètres d’altitude. Etre Lak semble vouloir dire parler la langue lak et vivre auprès des siens, laks aussi. J’ai voulu rencontrer les habitants de ce village pour comprendre comment survivent leurs traditions et comment le peuple lak s’adapte au monde contemporain.

Nous arrivons de Makhatchkala après 3 heures de routes sinueuses. Nous nous sommes arrêtés chez les Darguines, une autre ethnie locale, pour acheter du pain cuit à même les parois d’un puits recouvert de braises.

En arrivant dans la maison familiale d’Islam et de sa sœur Aïda, dans laquelle ils passent tout l’été, Islam commence par faucher les herbes hautes pour dégager les accès, celui de la maison, des toilettes sèches et de la rivière, point d’eau ou l’on se débarbouille. 400 villageois peuplent Kurkli en hiver et beaucoup, comme Aïda et Islam, reviennent l’été depuis Makhatchkala ou Moscou.

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Islam commence par faucher les herbes hautes pour dégager les accès. Crédits : Marie de La Ville Baugé.

Puis, pour la première fois de la journée, qui sera suivie d’une dizaine d’autres chez toutes les personnes visitées…, nous organisons une petite dinette sous le noyer.

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Petite dînette sous le noyer. Crédits : Marie de La Ville Baugé.

Nous partons dans le village, où Aïda veut dire bonjour à chacun de ses parents, cousins, oncles, tantes et connaissances  en leur apportant une boîte de chocolats.

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Aïda. Crédits : Marie de La Ville Baugé.

Mais la violence de l’histoire contemporaine du pays vient aujourd’hui se heurter à la vie traditionnelle et tranquille du village.

En effet, un jeune homme originaire du village vient d’être tué lors d’une opération antiterroriste. La famille est partie précipitamment à Makhatchkala pour tenter de récupérer son corps. Des photos horribles, prises quelques minutes après que les hommes ont été tués, circulent sur les téléphones portables des jeunes d’ici, qui les regardent comme une drogue. Mais on dit peu de choses sur l’affaire. On est discret mais je vois qu’on ne comprend pas. On dit qu’il sortait de la mosquée quand il a été tué. « Comment peut-on être tué quand on sort d’un lieu de culte ? Comment peut-on être tué sans autre forme de procès ? », se demandent les habitants de Kurkli. On dit que c’était un bon garçon, très jeune, 23 ans. On ne comprend pas comment, soudain, il est « parti dans les bois », comme on dit ici. On pense qu’il aurait été préférable qu’on le laisse partir en Syrie comme son frère. Paradoxalement, la famille a essayé à plusieurs reprises de faire revenir le frère de Syrie, en se rendant sur place. En vain. On pense aussi que le jeune tué n’est peut-être coupable de rien, que ce n’est pas un combattant. Si c’est le cas, et seulement dans ce cas, on rend le corps à la famille. On a bon espoir ici de pouvoir enterrer le fils dignement. « Mais alors s’l est déclaré non coupable, et le corps rendu à la famille, pourquoi a-t-il été tué? », se demandent les gens de Kurkli.

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Retour à la vie normale du village. Nous rencontrons Kurban Patimat, 83 ans, ancienne professeur de langue et littérature lak entre 1951 et 2004. Tous les enfants du village apprennent la langue lak. Elle a fait gagner les olympiades fédérales de langue à certains de ses élèves. Elle dit qu’elle était une professeur très respectée, comme il était d’usage de respecter les professeurs. « Dans le temps, les parents d’élèves s’arrêtaient dans la rue pour me présenter leurs hommages. Maintenant, les professeurs ne sont plus des personnages si importants. » Elle me parle de sa jeunesse il y a cinquante ans, quand être une femme lak voulait dire qu’on était discrète et humble. Aujourd’hui elle pense que ce n’est plus le cas. « Les filles sont devenues russes et maintenant, on suit la mode arabe. En conséquence, même dans les mariages on ne danse plus beaucoup. » Elle s’indigne qu’on ait même ouvert il y a 5 ans une mosquée à la place de l’école, qui était en mauvais état. Cette école était ouverte aux élèves de 7 villages alentour. On aurait supprimé 10 salles de classe… « Et on a aussi ouvert un Musée de la Gloire, mais je ne sais pas exactement à quoi cela peut servir », me dit-elle.

Je lui demande si elle a gardé des objets laks, ou ses habits de mariage, mais elle me répond que pendant la Seconde Guerre mondiale, pour un morceau de pain on a tout vendu aux Darguines, autre ethnie daghestanaise qui a la réputation d’être douée pour les affaires. Dans le village, on se plaint que les Darguines achètent tous les objets anciens. « N’ont-ils pas de respect ? », me demande-t-on. Une parente de Kurban Patimat me raconte qu’un jour à la banque, une femme voit une vieille personne qui a du mal à remplir des documents et qui se fait crier dessus par la guichetière. Elle aide donc cette vieille femme, qui, en ressortant, la remercie pour son aide, puis elle lui demande : « Vous êtes lak ? » « Oui », répond la vieille femme. « Ah, mais auriez-vous des objets anciens, poteries, ou vêtements à me vendre ? », lui aurait demandé la femme Darguine.

Crédits : Marie de La Ville Baugé.

Crédits : Marie de La Ville Baugé.

Après une bonne heure de marche sur des sentiers escarpés, après avoir traversé 1000 ruisseaux qui descendent des monts, je rencontre Abdullah, 16 ans, berger des montagnes.

Assis sur un rocher stratégiquement placé pour surveiller les pâturages en pente raide, ou monté sur son cheval, il garde environ 500 moutons. Le lait et les produits dérivés sont une des bases de l’alimentation lak. Ce sont les hommes qui gardent les bêtes. Il nous dit : « Ici dans les montagnes, nous gardons collectivement tous les troupeaux des habitants. Les loups rôdent en hiver, nous en avons abattus un récemment. Mais j’ai aussi 3 bergers du Caucase, voyez ces chiens qui sont attachés. » Ses patrons, dont Murad, qui a lui aussi été berger toute sa vie et grimpe en courant 4 fois par jour à 68 ans voir les moutons, ont acheté les pâturages de l’ancien kolkhoze. Celui-ci avait été constitué pendant la période soviétique en collectivisant toutes les terres et les animaux des habitants. Beaucoup plus haut, sur les plateaux, ils ont aussi une cinquantaine de vaches et le même nombre de chevaux, qu’ils vendent à l’automne à des acheteurs venus à pied d’autres vallées, de Tchétchénie ou des pays voisins.

Je demande à Abdullah comment il occupe ses journées lorsqu’il passe des heures assis sur un rocher, s’il a Internet sur son portable, ou s’il y joue à des jeux, mais il n’a pas l’air de comprendre ma question. Il a arrêté l’école, où il s’ennuyait ferme pour devenir berger comme son père. Il a l’air de ressembler à l’aigle qui surveille lui aussi, depuis un moment, en volant en cercles, le monde animal sous ses serres.

Abdullah, 16 ans.
Abdullah, 16 ans. Crédits : Marie de La Ville Baugé.
Murad dans ses montagnes
Murad , 68 ans. Crédits : Marie de La Ville Baugé.
Kurkli
Vue sur le village de Kurkli depuis les pâturages. Crédits : Marie de La Ville Baugé.

Sabir, chef de l’administration du village

Nous sommes reçus par le chef de l’administration, Sabir, entraîneur sportif pour les enfants. L’oligarque local lui a offert des appareils de musculation et un sac pour la boxe dont il ne se servait plus. Sabir les a entreposés sur sa terrasse, les jeunes du village grimpent en haut du village et viennent s’entraîner chez lui. Il nous montre depuis sa terrasse la toute nouvelle école car, certes, comme le disait Kurban Patimat, une mosquée a été construite il y a 5 ans à la place de l’ancienne école, mais Sabir nous précise que le village n’avait pas de mosquée par le passé, que les villageois sont peu religieux et surtout qu’une nouvelle école a tout de même été construite !

La femme du chef du village est ukrainienne, ce qui montre aussi que, dans le Daghestan contemporain, les familles acceptent les unions extra-ethniques. D’après Sabir, la question de savoir s’il devait se marier avec une Lak ou avec cette femme ne s’est même pas posée quand il la rencontrée là-bas, à Lougansk. Elle s’est adaptée aux coutumes locales et se dit heureuse de vivre une vie simple au village plutôt que dans les turbulences du conflit est-ukrainien. Leurs enfants, y compris leurs filles, sont parties étudier dans d’autres villes. Elles reviennent au village l’été près de leur famille et de leur grand-mère, Sibrijat.

Celle-ci a environ 80 ans et est toujours professeur de mathématiques au lycée. Elle a aussi été chef de l’administration du village. Elle regrette que ses jeunes élèves ne veuillent plus se frotter à la difficulté et à l’effort, mais se dit heureuse de continuer à enseigner.

Sibrijat pose avec ses deux petites-filles, Diana et Sabrina, qui ont revêtu pour l’occasion le « gourmandi », foulard traditionnel porté par les femmes lors des évènements sociaux. Crédits : Crédits : Marie de La Ville Baugé.
Sibrijat pose avec ses deux petites-filles, Diana et Sabrina, qui ont revêtu pour l’occasion le « gourmandi », foulard traditionnel porté par les femmes lors des événements sociaux. Crédits : Marie de La Ville Baugé.

Mariana et Ciali

Mariana et Ciali sont deux drôlesses rencontrées le matin au marché du village, à qui nous avions promis de venir diner chez elles. Mais ne nous voyant pas venir, les voilà qui, le soir même, armées d’une lampe torche nous cherchent partout dans le village. Depuis la maison d’Aïda et Islam, où nous dégustons pour la dixième fois de la journée les délices locaux, nous les entendons de loin rire aux éclats, promesse d’une bonne soirée. Nous les suivons donc bien évidemment chez elles.

Ce village semble rempli d’intellectuels car une fois encore Ciali, qui vit dans le village toute l’année, est bibliothécaire pour les écoliers. L’école n’ayant pas prévu de bibliothèque, elle offre et aménage une partie de sa maison pour réunir littérature russe, lak, daghestanaise, théâtre de marionnettes, journaux en consultation libre, etc.

Toutes deux, la gaité et l’humour daghestanais incarnés, me régalent de poèmes en lak de la grande écrivaine Tchaza de Kurkly qu’elles me traduisent. Tchaza est née en 1878 et est, pour Mariana et Ciali, le symbole de la femme libre et forte. Ayant conçu un enfant avec un homme d’une classe plus haute qu’elle, les parents de celui-ci lui refusent le mariage. Elle élèvera l’enfant jusqu’au jour où, à un mariage où sa mère chante des poèmes, un invité tire en l’air avec son pistolet. Dans le Caucase, c’est une forme de célébration courante de la fête. L’enfant sera mortellement touché. Mais on dit que sa mère courage finira son poème avant de s’effondrer de chagrin.

Crédits : Marie de La Ville Baugé.
Crédits : Marie de La Ville Baugé.
Diana, professeure. Crédits : Marie de La Ville Baugé.
Diana, professeur. Crédits : Marie de La Ville Baugé.

Diana, femme célibataire qui s’occupe au village de sa mère Umugani, est professeur. Elle a un superbe visage non apprêté de Sicilienne. Quand je lui en fais compliment, elle me regarde, surprise, et me dit que, toute sa vie, elle a pensé qu’elle n’était pas belle.

Deux Umugani, grand-mère et petite fille, vivent chez Diana. La petite habite Makhatchkala et vient passer l’été au village, qu’elle adore. Crédits : Marie de La Ville Baugé.
Deux Umugani, grand-mère et petite-fille, vivent chez Diana. La petite habite Makhatchkala et vient passer l’été au village, qu’elle adore. Crédits : Marie de La Ville Baugé.

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