Le Daghestan, un territoire touristique ?

La montagne et la mer, la douceur du climat, la culture antique du Caucase, une architecture orientale impressionnante et une riche cuisine locale : ces avantages sont assombris par la triste réputation du Daghestan, considéré comme une des régions les plus dangereuses de Russie. Ce qui n’a pas empêché l’agence fédérale Rostourism, en avril de cette année, de qualifier la république d’alternative touristique possible à la Turquie et à l’Europe. La république montagnarde peut-elle voir se développer un tourisme de masse ?

Village de montagne au Daghestan. Crédits : Anastasia Sedukhina.
Village de montagne au Daghestan. Crédits : Anastasia Sedukhina.

Essayez de taper le mot Daghestan, en lettres latines, dans n’importe quel moteur de recherche sur Internet : vous verrez apparaître des photos de gens armés, et des articles vous parlant de guerre, d’attentats terroristes, etc. Il y a quelques années, Nariman Ramazanov, informaticien, a décidé de remédier à cette situation en créant le site d’information Dagestan.travel, afin de contribuer à former une image positive du Daghestan sur la Toile.

« Un jour, des amis étrangers ont voulu venir me rendre visite, mais ce qu’ils ont lu sur le Daghestan sur Internet les a fait changer d’avis. C’est là que j’ai décidé que quelque chose devait changer. Et en 2013 j’ai donc créé ce site, pour que les voyageurs qui s’intéressent à la république puissent trouver les informations dont ils ont besoin », se souvient l’informaticien.

Sur les pages du portail, visité par 3 000 personnes durant la saison estivale, Nariman et sa sœur Narguiz décrivent les sites touristiques et les lieux de loisirs du Daghestan, et proposent aussi de petites excursions dans la région.

« Un peu après la création de Dagestan.travel, nous avons commencé à recevoir des propositions d’excursions. C’est comme ça que le site est aussi devenu une petite agence de voyages. Mais même si la république attire de plus en plus de touristes, nous ne pouvons pas encore réellement gagner de l’argent avec les excursions. Aujourd’hui, Dagestan.travel, c’est un simple hobby, qui contribue à la formation d’une image plus positive de notre région », confie Narguiz.

L’augmentation de la fréquentation touristique est confirmée par Iana Martirossova, créatrice de l’agence makhatchkalienne Marty travel, dont le tourisme, à la différence du site de Nariman Ramazanov, est l’activité principale. « Je pense que c’est une combinaison de facteurs qui a contribué à l’augmentation de la fréquentation touristique : dévaluation du rouble, fermetures des destinations égyptiennes et turques, et aussi stabilisation de la situation dans la république. Autrefois, on entendait constamment parler d’explosions et d’opérations antiterroristes au Daghestan, mais aujourd’hui, les informations négatives sont de moins en moins nombreuses et fréquentes », explique-t-elle.

Avant de se lancer dans le tourisme, Iana a longtemps travaillé comme journaliste. Mais un jour, lors d’un séjour à Prague, inspirée par les excursions touristiques en Europe, la jeune femme a décidé de créer son propre audio-guide de Makhatchkala, et s’est rapidement mise à proposer ses premières visites.

Voyant que les affaires marchaient bien, Iana a acheté un minivan pour transporter elle-même ses voyageurs. Aujourd’hui, elle organise des visites dans toute la république : de Derbent, l’une des plus anciennes villes de Russie, à Gounib, ce village de haute montagne où les troupes du tsar ont arrêté et fait prisonnier l’imam Chamil, héros national caucasien. L’agence propose aussi des séjours à la plage, sur les rives de la mer Caspienne.

Iana constate une augmentation de la fréquentation touristique non seulement en provenance des grandes villes russes, mais aussi de l’étranger, et notamment d’Europe occidentale et des États-Unis. Il y a quelques mois, la jeune femme a même accueilli un groupe de Brésiliens. Pour autant, la créatrice de l’agence admet que son affaire n’est pas encore rentable : « Il faut dépenser beaucoup pour développer l’agence, notamment faire de la publicité, mais j’espère avoir totalement amorti mes investissements dès la fin de cette année », confie-t-elle.

Abdullah, 16 ans.
Éleveur dans un village daghestanais. Crédits : Marie de La Ville Baugé.

Rassoul Kourtaev, de son côté, a créé l’agence Koubatchi-tour, baptisée ainsi en l’honneur de son village natal, célèbre dans toute la Russie pour ses objets artisanaux en argent. Mais Rassoul emmène aussi ses groupes dans d’autres villages de montagne de la république. Ces excursions permettent aux voyageurs de découvrir les traditions, la culture et les métiers locaux. Les hôtes peuvent aussi participer à des célébrations populaires (le plus souvent des mariages) ou à des banquets typiques de la région.

« Je viens juste de rentrer d’une excursion avec deux voyageuses de Russie centrale. Elles sont venues ici avec leurs familles, mais pendant que leurs maris et leurs enfants étaient à la plage, elles ont décidé d’aller dans les montagnes, découvrir de plus près les coutumes locales », explique le guide.

Rassoul est également le représentant du ministère régional daghestanais du tourisme et des métiers populaires et artistiques pour la ville de Koubatchi. La république ne s’est dotée d’un ministère du tourisme à part entière qu’il y a quelques mois. Et depuis, confie le ministre Magomed Issaev, ils ont eu le temps de publier une série de brochures et de cartes d’informations touristiques sur la république, de participer à plusieurs salons professionnels russes et internationaux, et même d’organiser plusieurs séjours de presse pour des journalistes russes et étrangers.

À en croire Magomed Issaev, le principal obstacle au développement du tourisme au Daghestan, outre l’image négative de la république dans les médias, est la difficulté à faire venir des financements. « Nous recevons peu de subventions fédérales, et je dois donc chercher des fonds moi-même. Le plus souvent, nous sommes soutenus par des hommes d’affaires originaires du Daghestan, comme Souleïman Kerimov, les frères Ziyavoudine et Magomed Magomedovy », explique le ministre.

Néanmoins, on observe des progrès, au niveau fédéral, dans la construction du cluster touristique Matlas et du cluster côtier de la Caspienne, précise le ministre.

Pourtant, même si le cluster côtier de la Caspienne a vu s’ouvrir de nouveaux sanatoriums et centres de loisirs, le tourisme maritime demeure peu développé, restant majoritairement la prérogative des locaux et des habitants des républiques voisines de Tchétchénie et d’Ingouchie, qui ne disposent pas d’accès à la mer.

Outre la plage, les touristes des républiques voisines sont aussi attirés par Derbent, considérée, jusqu’au rattachement de la Crimée, comme la plus ancienne ville de Russie. À l’automne 2015, à l’occasion des 2 000 ans de la ville, de nombreuses manifestations y ont été organisées dans le but de promouvoir l’image de la cité antique – des brochures ont par exemple été éditées afin de faire venir des touristes de toute la Russie.

Pourtant, Derbent ne connaît pas encore de fréquentation touristique massive. À la citadelle antique de Naryn-kala, l’un des principaux sites touristiques de la ville, les visiteurs sont peu nombreux. Il s’agit principalement de locaux, de ressortissants daghestanais revenus chez eux pour les vacances et de touristes tchétchènes. Nous avons pourtant croisé quelques touristes ayant fait le voyage à Derbent depuis la Sibérie et Moscou. Principalement des gens venus voir des amis, ou des amateurs de tourisme automobile.

Pour Denis Sokolov, sociologue et spécialiste de la région, la fréquentation touristique au Daghestan a peu de chances de se modifier radicalement à court terme. À l’en croire, la république ne pourra pas devenir une destination touristique de masse dans les prochaines années : elle restera la prérogative des anthropologues et des amateurs d’exotisme ou de tourisme extrême.

« Actuellement, je ne vois pas de potentiel pour le développement d’un tourisme de masse. C’est dû non seulement aux questions de sécurité, mais aussi à l’absence des conditions que requiert la mise en place de réels services touristiques. Pour se développer, tout business a besoin d’une institution de défense de la propriété et des contrats d’achat et de vente, qui n’existe pas au Daghestan. Une protection existe toutefois au niveau des petites entreprises  », précise Denis Sokolov.

Au milieu des montagnes du Daghestan. Crédits : Anastasia Sedukhina.
Au milieu des montagnes du Daghestan. Crédits : Anastasia Sedukhina.

Les experts interrogés par L’économika confient que de nombreuses chaînes nationales ont ainsi peur d’entrer sur le marché daghestanais, parce qu’elles ne comprennent pas les règles du jeu locales et craignent des conflits d’intérêt. Les hôtels qui ouvrent à Makhatchkala appartiennent à des hommes d’affaires locaux, et sont souvent inaccessibles par le biais des sites de réservation. Quant aux maisons d’hôtes qui ont ouvert dans les villages de montagne, elles ne font leur publicité que par le bouche-à-oreille.

Pour juger du niveau de développement du business hôtelier au Daghestan, il suffit d’aller sur n’importe quel site de réservation d’hôtels : le choix des lieux d’hébergement endehors de Makhatchkala est extrêmement limité. À Derbent, par exemple, Booking.com ne propose que trois hôtels, tandis qu’Ostrovok.ru soit ne donne aucun résultat, soit propose les hôtels de la ville turque homonyme.

1 commentaire

  1. Pour les rançons? On fait comment? Il est vrai que le Daghestan est un pays de rêves. Mais les touristes y sont des proies si faciles!

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