Abrégé de grande médecine russe, en cinq pionniers

La Russie a engendré d’immenses poètes et écrivains, mais aussi d’authentiques génies des sciences «dures» : mathématiques, physique, chimie… Si le pays s’est tourné assez tard vers la médecine occidentale, il a aussi, au cours des deux derniers siècles, vu naître de très grands noms en la matière, qui ont révolutionné la médecine russe et imprimé leur marque sur la discipline au niveau international. Les médecins russes sont des exaltés, des bourreaux de travail et des chercheurs acharnés, affirmant souvent pleinement leur talent dans des conditions extrêmes : guerre, répression, extrême pauvreté. Le Courrier de Russie vous propose un panel de cinq figures caractéristiques : voyage en terre d’esprits brillants, allergiques au compromis.

Pour un persévérant

Friedrich-Joseph Haass. Crédits: Wikimedia
Friedrich-Joseph Haass. Crédits : Wikimedia

Friedrich-Joseph Haass, né en 1780 en Prusse, à Bad Münstereifel, et mort en 1853 dans l’empire russe, fait partie de ces étrangers qui ont trouvé en Russie leur terre de cœur et d’âme, leur vocation et leur salut. Le docteur Haass a consacré sa vie et sa fortune à soigner, apaiser et aimer les miséreux et les marginaux. Sans relâche, soutenu par une poignée d’amis fidèles et haut placés mais opposé à des armées de fonctionnaires mesquins et obtus, il a bataillé pour obtenir des avancées révolutionnaires dans le traitement que Moscou réservait à ses bas-fonds – allègement du poids des fers et autres adoucissements considérables des conditions des exilés, mise en place d’ateliers professionnels pour les prisonniers, construction d’un hôpital gratuit pour les sans-abris, d’une école pour les enfants de détenus et d’une église dans la prison de Boutyrka, édition de manuels religieux et moraux pour les criminels et les orphelins… – sans jamais renoncer à accueillir et visiter les malades, quotidiennement, en personne. Le « saint docteur de Moscou », qui était arrivé d’Allemagne avec des biens et avait vécu bourgeoisement durant ses premières années moscovites, a peu à peu vendu toutes ses possessions aux enchères pour financer ses établissements de charité. Il fut finalement enterré au cimetière de la Présentation de la Vierge, à Moscou, sur le budget impérial, dans une modeste tombe décorée de la devise de sa vie : Hâtez-vous de faire le Bien.

L’hôpital de la Police, créé et dirigé jusqu’à sa mort par le docteur Haass, a été refondé sous l’URSS en un Institut d’hygiène et de protection de la santé des enfants et des adolescents. Le territoire de l’institut propose des visites de l’appartement-musée (un modeste deux-pièces dans le bâtiment de l’hôpital) du « saint docteur ».

Tous les jeudis de 15h à 17h, sur rendez-vous : (495) 917 48 31. 5, Maly Kazenny pereoulok, bât. 5, Moscou.

Pour un aigle

Nikolaï Pirogov. Crédits: Wikimedia
Nikolaï Pirogov. Crédits : Wikimedia

Nikolaï Pirogov est de la race des héros – ceux-là qui mettent leur génie au service de leur prochain, au service d’un collectif qui commence par les individus. Pirogov est aussi de ces grands hommes unissant en eux des qualités qui semblent contradictoires à l’esprit étroit et au caractère faible : courage, combativité et bonté ; foi ardente et passion de la science et de la technique ; patriotisme sans faille et honnêteté intellectuelle ; et regard lucide sur le monde… Brillant étudiant en médecine et docteur à 26 ans, il s’empresse d’aller tester ses méthodes lors des guerres du Caucase, puis à Sébastopol. Pirogov, père fondateur de la chirurgie militaire, est le premier, sur le champ de bataille, à opérer sous anesthésie, employer le plâtre, mettre en place un tri des malades dès l’arrivée à l’infirmerie pour hiérarchiser les urgences et éviter les épidémies, fonder une communauté d’infirmières militaires…

De retour de Crimée, Pirogov, qui aura toute Russie authentiquement grande, dénonce au tsar les failles et les médiocrités du commandement militaire – et est exilé à Odessa, où il prend la direction des établissements d’enseignement. Là aussi, rapidement, pour avoir trop cherché à réformer dans le bon sens, il est remercié. Nikolaï Pirogov termine sa vie auprès de sa famille – et des innombrables malades venus le voir de toute la Russie, qu’il soigne la plupart du temps gratuitement – dans son domaine de Vichnya, à Vinnitsa, actuelle Ukraine, où ses restes reposent aujourd’hui dans l’église orthodoxe de la ville.

Pour en savoir plus sur la vie et l’œuvre du chirurgien pédagogue : Musée de la médecine civile et militaire russe, 6, Vvedenski kanal, Saint-Pétersbourg.

Domaine-musée Nikolaï Pirogov, 155, oul. Pirogova, Vinnitsa, Ukraine.

Pour un lion

Nikolaï Bourdenko. Crédits: Wikimedia
Nikolaï Bourdenko. Crédits: Wikimedia

Bourdenko, c’est un indomptable, une incarnation du triomphe de la volonté sur toutes les circonstances – un serviteur fidèle et sans peur de la médecine et de la grande Russie, quelle qu’en soit la couleur. Fils de petit métayer de province, Nikolaï Bourdenko s’est hissé à la force du poignet et de l’esprit aux plus hautes instances, père de la neurochirurgie russe – à l’origine de la chaire universitaire dédiée et du premier institut de neurochirurgie au monde –, médecin-chef de l’Armée rouge, créateur de l’Académie russe de médecine. Représentant de ces personnalités qui ne se déploient totalement que dans des conditions extrêmes, Bourdenko a poursuivi et peaufiné le travail de Pirogov sur cinq champs de bataille successifs : la guerre russo-japonaise, la Première Guerre mondiale, la guerre civile, celle de Finlande et la Seconde Guerre mondiale – tri rationnel des blessés et opérations entre les balles qui sifflent, utilisation massive des antibiotiques, soins préventifs…

Bourdenko a servi héroïquement l’Union soviétique par nécessité, parce que les Rouges étaient le pouvoir de la Russie d’alors, pour un idéal et une vocation qui lui étaient propres : guérir, organiser, progresser. Et ni les graves blessures de guerre ni les deux infarctus – le troisième lui sera fatal – qui le privèrent momentanément de l’ouïe, puis de la parole, ne l’empêchèrent jamais de penser sa discipline, de pratiquer, d’enseigner. Bourdenko s’est éteint en 1946 – en même temps qu’une certaine Russie de la grandeur –, dictant encore, depuis son lit de mort, son dernier rapport à un groupe d’étudiants.

Maison-musée de Nikolaï Bourdenko, 28, oul. Lermontova, Penza.

Pour un saint

Valentin Voïno-Iassenetski. Crédits: Wikimedia
Valentin Voïno-Iassenetski. Crédits : Wikimedia

Valentin Felixovitch Voïno-Iassenetski, né à Kertch en 1877, n’a jamais été animé que par sa foi – et l’a toujours servie, envers et contre tout. De ses premiers postes de médecin de campagne à sa nomination comme archevêque en 1942, Luc de Simféropol, c’est une vie d’ascétisme et de révélation, de devoir, de dévouement et d’exil. Il fut à la fois un praticien sans relâche – il n’aura refusé de soigner que quelques jours dans sa vie, en 1921, pour forcer les autorités bolchéviques de Tachkent à lui rendre l’icône de sa salle d’opération – ; un théoricien rigoureux et brillant, pionnier de la chirurgie russe moderne grâce à ses travaux sur les blessures infectées ; et un serviteur du culte courageux et dévoué, constant, dans les heures les plus noires qu’ait connues l’Église orthodoxe russe, entre schisme et répressions.

Luc de Simféropol a passé une grande partie de sa vie en exil, sacrifiant le confort terrestre, sa vie de famille et jusqu’à sa liberté de mouvement à ce qu’il estimait être son devoir : exprimer une pensée libre, confesser et prêcher, accueillir tous les souffrants. Face à son talent et sa renommée, les autorités soviétiques ont régulièrement été contraintes de plier : il est autorisé, à sa demande, à revenir d’exil durant la Seconde Guerre mondiale – pour aller soigner sur le front ; il obtient en 1946, pour ses recherches théoriques, le prestigieux prix Staline de médecine. Une vie de souffrances personnelles et de maladies aussi, dues à la pauvreté et au contact permanent avec toutes les infections, qui finissent par le rendre totalement aveugle en 1955 – il continue de prêcher – puis par avoir raison de lui en 1961.

Les reliques de l’archevêque Luc ont été transférées dans l’église de la Sainte-Trinité de Simféropol, en Crimée, en 1996. Il a été canonisé en 2000.

En juin 2016, un groupe d’initiative a annoncé la création du Centre Saint-Luc de culture et d’histoire, qui s’est lancé dans la recherche de fonds et des travaux de préparation en vue de l’ouverture d’un musée dédié à l’archevêque-médecin dans la maison – conservée – où Voïno-Iassenetski a vécu et travaillé de 1944 à 1946.

9, Oul. Komsomolskaïa, Tambov.

Pour un joueur

Nil Filatov. Crédits: Wikimedia
Nil Filatov. Crédits : Wikimedia

Issu d’une fratrie noble de sept garçons, Nil Filatov a fondé la pédiatrie russe moderne, l’a établie comme une discipline en soi, faisant entendre au pouvoir et au grand public que les enfants n’étaient pas des adultes en miniature mais possédaient un organisme propre, nécessitant une approche spécifique. Créateur d’un hôpital et d’une chaire universitaire dédiée à Moscou, le médecin a, toute sa vie relativement courte – il est mort en 1902 à 54 ans –, admirablement combiné la théorie et la pratique.

Formé à l’école de la médecine de campagne puis ayant suivi plusieurs stages en Europe, Nil Filatov a posé les bases de l’examen et du diagnostic des enfants – en douceur –, classifié et identifié les symptômes précoces de plusieurs épidémies infantiles. Il a mis en lumière l’importance des conditions de vie dans le développement de la maladie, la nécessité d’interroger les mères, d’éclairer et d’impliquer l’entourage. Parallèlement, Filatov « l’ami des enfants » n’a jamais cessé de pratiquer, de recevoir et de visiter à domicile ses petits patients en passant de longs moments avec chacun d’eux, distribuant en cachette argent et cadeaux. Il a toujours été un grand enfant lui-même, dit-on, passionné d’échecs à en oublier de rentrer chez lui ; manquant de faire échouer un jour la visite du tsar dans sa clinique parce que, s’ennuyant en attendant le souverain, il était parti faire un tour à vélo dans le parc et s’était écorché le nez en tombant sur un arbre.

Si la Russie n’a pas de lieu de mémoire dédié à Nil Filatov, le renommé hôpital Filatov de Moscou existe et fonctionne toujours aujourd’hui.

Clinique pédiatrique Filatov, hôpital municipal n°13, 15, oul. Sadovaïa-Koudrinskaïa, Moscou.

1 commentaire

  1. Bonjour ! Vous avez oublié le Le Professeur Nicolas SAMSONOV – 42 Rue Zagorodny Procepekt St. Petersbourg – Histologie , Cancérologue , sorti parmi les 3 premiers de l’Académie Impériale de Médecine Militaire de Saint -Petersbourg, qui à œuvré à l’Institut du Radium Pierre-Marie Curie à Paris et qui est aussi l’un de inventeur de l’ Electro narcose mais aussi le découvreur d’une nouvelle maladie professionnelle en 1925-30 en France.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *