Alexandra Marinina : « Le crime, c’est le mal ou le malheur »

En Russie, Alexandra Marinina, de son vrai nom Marina Alexeeva, est connue comme la « reine du polar ». Depuis 1995, son nom figure parmi les dix auteurs les plus lus en Russie. Dans le monde, le tirage de ses livres – une cinquantaine de titres au total – a dépassé les 45 millions d’exemplaires. Ses romans sont traduits en vingt langues, et les aventures de son héroïne, Nastia Kamenskaïa, sont portées à l’écran. Nous avons rencontré Alexandra Marinina dans son bureau moscovite, où elle écrit tous les jours. Retour sur Dieu, la police, les crimes dans la vie et sur papier.

Propos recueillis par Jean-Félix de La Ville Baugé et Rusina Shikhatova

Alexandra Marinina. Crédits: Ilya Shpagin
Alexandra Marinina. Crédits : Ilya Shpagin

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Alexandra Marinina : Je suis née à Léningrad dans une famille de juristes, mon père était policier et ma mère professeur de droit, de théorie juridique et de pratique… Nous nous sommes installés à Moscou quand j’avais 13 ans, et j’y habite depuis.

LCDR : Un souvenir prégnant de votre enfance ?

A.M. : Quand j’avais six ou sept ans, mon père m’a emmenée voir Rigoletto, je connaissais déjà très bien la musique de cet opéra, et j’ai pris beaucoup de plaisir dans la salle. Mais quand nous sommes sortis, mon père m’a dit : « Tu as vu que le chanteur regardait toujours dans la même direction ? Il fixait sa maîtresse, qui était dans la salle. » Ça m’a frappée, car mon père adorait la musique, il m’en avait transmis le goût, et je n’arrivais pas à comprendre comment on pouvait s’occuper d’autre chose que de musique.

« J’ai compris au fur et à mesure que j’allais devenir policière »

LCDR : Quand avez-vous pensé à entrer dans la police ?

A.M. : Je l’ai compris au fur et à mesure. Jusqu’à quinze ans, je voulais être critique de cinéma, ensuite, j’ai voulu devenir juriste, mais le droit comporte toutes sortes de filières et de professions et je ne savais pas laquelle choisir. Plus tard, à l’université, j’ai essayé plusieurs matières pour savoir ce qui me convenait. J’avais un fort penchant pour la criminologie, mais c’était une faculté très prisée, et comme je n’étais pas active au sein du Komsomol, je n’avais pas de privilèges pour y être acceptée. Je me suis donc spécialisée en procédure pénale, c’était différent de la criminologie mais ça restait du droit pénal. J’ai écrit mon mémoire sur la police américaine, puis j’ai travaillé au sein de l’académie de police, sur la criminologie.

LCDR : En quoi consistait votre travail ?

A.M. : C’était un travail scientifique, je m’occupais de l’analyse de la personnalité des délinquants pour déterminer s’ils présentaient des troubles psychologiques. Je devais passer beaucoup de temps dans les lieux de détention pour parler avec les détenus.

LCDR : Quelles sont les conclusions les plus frappantes auxquelles vous soyez parvenue ?

A.M. : Deux choses sont évidentes. La première, c’est que des deux côtés des barreaux, ce sont les mêmes personnes. La seconde, c’est qu’il y a des crimes qui sont le mal, et d’autres qui sont le malheur.

LCDR : C’est-à-dire ?

A.M. : Si quelqu’un vous fait les poches, c’est le mal, mais si un homme revient chez lui et découvre sa femme avec un amant et frappe ou tue l’un ou l’autre, c’est le malheur.

Nastia Kamenskaïa incranée par l'actrice Elena Yakovleva. Crédits: ruskino.ru
Nastia Kamenskaïa incarnée par l’actrice Elena Yakovleva. Crédits : ruskino.ru

LCDR : Et sur la similitude des gens des deux côtés des barreaux – qu’est-ce qui fait justement que certains sont derrière et pas les autres ?

A.M. : Le fait que certains sont arrêtés et les autres pas. Ce type qui vole des portefeuilles est comme vous et moi. Il est né dans la même ville, a fréquenté la même école… Il est comme nous jusqu’au moment où il est arrêté.

LCDR : En droit pénal français, pour être condamné, il faut un « élément intentionnel » – avoir voulu commettre l’infraction. La différence ne réside-t-elle pas plutôt dans la présence de cet élément que dans l’arrestation ?

A.M. : C’est la même chose dans la législation russe, mais c’est le motif du crime qui fait la différence. Si on tue pour de l’argent, c’est une circonstance aggravante ; si c’est un crime passionnel, c’est une circonstance atténuante.

« Les délinquants sont dotés d’une morale double »

LCDR : Mais n’y a-t-il pas surtout une différence psychologique entre un homme qui voudrait tuer sa femme et celui qui le fait ?

A.M. : À l’époque, je n’ai pas étudié ce sujet, parce qu’il aurait fallu une étude sociologique sur les gens non détenus et leurs intentions non réalisées, et le pouvoir soviétique ne l’aurait pas permise. Plus tard, j’y ai beaucoup repensé, et je me dis que tout le monde voudrait mais ne passe pas à l’acte. Je ne prétends pas connaître la réponse à 100 %, mais j’en ai une idée : les gens qui franchissent le pas sont dotés d’une morale double – il y a une interdiction, elle existe pour tous les connards, mais moi, je suis intelligent, elle n’existe pas pour moi. Dans la philosophie religieuse, c’est le péché d’orgueil. Il y a aussi les délinquants qui pensent que ceux qui sont en prison sont des connards parce qu’ils se sont fait attraper, c’est aussi le péché d’orgueil.

LCDR : Comment en êtes-vous arrivée à l’écriture ?

А.М. : J’ai commencé à écrire alors que j’étais en vacances, en 1991. Simplement parce que j’avais l’impression d’en savoir beaucoup sur les criminels et sur le fonctionnement du système judiciaire. Mais à l’époque, je travaillais pour l’État, et toutes ces connaissances, je devais les exprimer dans de stricts rapports officiels, en langue scientifique ou administrative. C’était assez ennuyeux, je voulais m’expliquer plus librement. J’ai donc eu l’idée de mon livre, Concours de circonstances, j’y ai mis certaines de mes idées d’alors sur l’état de la justice. Je n’avais aucun contact dans le monde de l’édition, je n’espérais rien, je ne pensais même pas que ça puisse être publié. J’ai simplement écrit pour mon plaisir.

C’était un genre de thérapie : à l’époque, j’étais d’assez mauvaise humeur, c’était lié à ma vie privée. Et pour ne pas me perdre dans ces émotions négatives, j’ai écrit pour me distraire – et ça a très bien fonctionné.

LCDR : Comment avez-vous été publiée, les premières fois ?

А.М. : Le ministère de l’intérieur éditait une revue appelée Militsia, où a été publiée ma première nouvelle. Mais c’était une revue interne, et cette publication ne pouvait avoir aucun succès public. Pourtant, les rédacteurs m’ont félicitée et m’ont encouragée à continuer. Un an plus tard, le numéro suivant devait sortir, et j’ai écrit Jeu sur un champ étranger. Je l’ai présentée à l’équipe de Militsia et ils m’ont encore dit de continuer. Pour le numéro suivant, j’ai commencé à écrire Le Cauchemar. Le roman existe en français, d’ailleurs, ça a été ma première traduction en français. C’était un très long texte, mais je n’avais pas d’expérience à l’époque, je ne comprenais pas que c’était un trop gros volume pour une revue. Quand je leur ai apporté Le Cauchemar, ils ont dit que c’était un très bon roman mais, malheureusement, trop long pour eux, et ils m’ont proposé de le réduire. Je trouvais ça dommage, j’ai gardé mon texte et me suis promis, la prochaine fois, de ne pas me laisser aller. J’ai commencé à écrire le récit suivant et, alors que je le rédigeais, les revues précédentes sont tombées entre les mains d’un gros éditeur, qui cherchait de nouveaux auteurs. Il a appelé Militsia, demandé mes coordonnées et proposé d’éditer mes textes sous forme de livres. J’étais heureuse, évidemment. Le succès est arrivé avec le cinquième roman. Mais ça a pris du temps.

Les couvertures de livres d'Alexandra Marinina en français.
Les couvertures de livres d’Alexandra Marinina en français.

« Avec mes honoraires, j’ai pu m’acheter de bonnes chaussures »

LCDR : Vous attendiez-vous au succès de vos romans ?

А.М. : Le succès est venu bien après, et je ne l’espérais absolument pas. Au milieu des années 1990, la situation économique était très difficile en Russie. Et j’étais déjà heureuse parce qu’avec les honoraires que m’a versés la maison d’édition, j’ai pu m’acheter de bonnes chaussures.

LCDR : Avez-vous eu une expérience sur le terrain, après l’académie de police ?

A.M. : Je n’ai fait dans ma vie que de la science, en faisant de l’analyse et du pronostic de la délinquance.

LCDR : C’est-à-dire ?

A.M.: Cela consiste à rédiger des études pour le ministère de l’intérieur sur les nouvelles formes de criminalité, comment va-t-elle évoluer dans les deux, trois, quatre ans à venir ; les domaines probables, la personnalité des délinquants, le nombre de crimes… tout cela intéresse le ministère.

LCDR : Vous avez un exemple ?

A.M. : Les grèves. S’il y a eu une grève de mineurs l’année passée et que vous en prévoyez deux l’année prochaine, il y a un risque de trouble de masse. La grève n’est pas un crime, mais quand elle a lieu, la police locale déserte les rues pour prévenir ce trouble et les délinquants en profitent pour commettre des crimes – la délinquance augmente. Si le ministère prend ce constat en compte, il peut prévenir à la fois le trouble et la hausse de la délinquance.

LCDR : Quelle est l’affaire qui vous a le plus marquée ?

A.M. : Une affaire du mal ou du malheur ?

LCDR : Une de chaque.

A.M. : La plus horrible est celle de cet homme qui s’était marié à une femme qui avait déjà une fille. Il violait la petite depuis ses trois ou quatre ans. La gamine ne disait rien par peur, et elle avait si peur que ça ne se serait jamais su. Mais elle est tombée enceinte, à treize ou quatorze ans.

LCDR : La mère savait ?

A.M. : La fille ne disait rien, la mère ne s’en est aperçue que quand le ventre de sa fille a commencé à s’arrondir. Mais on peut se demander pourquoi la femme a supporté un mari aussi affreux pendant si longtemps.

LCDR : Et pourquoi, selon vous ?

A.M. : Je ne sais pas, je ne l’ai pas vue. C’était un grand malheur, en Russie : à l’époque soviétique, la femme devait avoir un mari, tout le monde devait être marié, si tu étais marié, tu étais un bon citoyen. Toutes les femmes supportaient leur mari qui buvait, les battait…

LCDR : Ce stéréotype a-t-il disparu aujourd’hui, selon vous ?

А.М. : Non. Il existe encore, même s’il est un peu moins prédominant. Aujourd’hui, beaucoup de femmes comprennent qu’elles ont une valeur en tant que personnes et que cette valeur n’a rien à voir avec le fait de savoir si elles sont mariées ou non. C’était très différent autrefois.

LCDR : Et l’histoire du malheur ?

A.M. : Un jeune homme avait un mauvais héritage génétique, il avait des problèmes psychiatriques, sa mère et sa sœur étaient des malades mentales mais lui était gentil, calme, un peu lent, très beau. Il n’avait pas beaucoup d’amis, les gens se moquaient de lui. Il rencontre une femme un peu plus âgée que lui, ils sortent ensemble et lui, pour affirmer sa virilité, achète une glace, un bâtonnet glacé, et entre dans un commissariat en disant : « Haut les mains ! »

Le chef de la police, effrayé, lève les mains. Mais il voit très rapidement que c’est une glace, appelle le policier de garde et ils arrêtent le type. Ils l’ont bouclé pour hooliganisme et l’ont condamné à cinq ans de prison. Ce type m’avait fait profondément pitié, je me souviens encore de son nom, alors que ça date de 35 ans. Le plus triste, c’est ce chef de police : au lieu de lui dire « Mais t’es dingue ou quoi ? Casse-toi d’ici ! » et de tout oublier, il l’a condamné de la façon la plus sévère.

LCDR : Comment était l’homme ?

A.M. : Calme, gentil, pacifique.

LCDR : Que pensait-il de cette affaire ?

A.M. : Compte tenu de son retard psychologique, il l’acceptait paisiblement.

La série Kamenskaïa d'après les romans d'Alexandra Marinina. Crédits: ruskino.ru
La série Kamenskaïa d’après les romans d’Alexandra Marinina. Crédits : ruskino.ru

LCDR : Vos romans policiers ont-ils un lien quelconque avec le réel ?

А.М. : Les histoires réelles ne m’inspirent pas. Sur tous mes livres, il n’y en a qu’un qui soit basé sur des faits réels, que j’ai lus dans le journal : L’Illusion du péché. Il s’agit d’une femme qui se jette par la fenêtre avec ses trois enfants. L’aînée de ses filles parvient à fuir et à se cacher chez des voisins. Le mari n’a pas supporté un tel malheur et est mort le lendemain d’un infarctus. C’est-à-dire que cette fillette, l’aînée, s’est retrouvée seule du jour au lendemain, totalement seule. Je me suis demandé ce qui avait pu se passer dans la vie de cette femme, pour qu’elle en arrive à commettre un tel acte. C’est là que j’ai imaginé mon sujet. Mais pour tous les autres livres, j’ai trouvé mon inspiration dans l’idée, et pas dans la réalité. Dès que je comprends au nom de quelle idée je veux écrire un livre, mon sujet est déjà construit dans ma tête.

LCDR : À quel point êtes-vous votre personnage, Nastia Kamenskaïa ?

А.М. : Au tout début, presque entièrement, à 90 %. Mais ensuite, Kamenskaïa a continué sa vie d’agent, alors que moi j’ai démissionné en 1998, j’avais commencé à bien gagner ma vie avec mes livres. C’est-à-dire que nos vies ont un peu divergé. L’année dernière, j’ai sorti un nouveau livre mettant en scène Kamenskaïa, où elle-même démissionne : elle a déjà la cinquantaine passée. Là, il reste peut-être la moitié de moi, je dirais. Forcément : nous tirons de l’existence des leçons différentes.

« La police est un business »

LCDR : Quel regard portez-vous sur la police aujourd’hui ?

A.M. : C’est encore pire qu’avant. La police est un business qui fonctionne selon les règles du business : on ne fait ce que les citoyens veulent que s’ils nous payent, mais pour le respect de la législation, personne ne fera rien.

LCDR : Et l’avenir ?

A.M. : J’ai tendance à croire que ce sera pire mais peut-être qu’on a touché le fond et normalement, après, on commence à remonter. Pourtant, je ne vois pas pourquoi ça irait mieux.

Alexandra Marinina. Crédits: marinina.ru
Alexandra Marinina. Crédits : marinina.ru

LCDR : Avez-vous entendu parler de ces groupes, sur les réseaux sociaux, qui poussent les adolescents au suicide ? Ça, c’est du sujet de polar, il me semble…

А.М. : Il y a quelque chose comme ça dans la série suédoise Le pont, tout ça a déjà été vu au cinéma.

LCDR : Suivez-vous l’actualité russe ?

А.М. : Non, je termine actuellement un nouveau roman, long et difficile. Nous sommes d’accord, avec mon mari : on ne discute d’aucune nouvelle d’actualité, il ne me dit rien. Lui est au courant de tout ce qui se passe, et quand j’en ai besoin, il me fait des rapports. Mais quand je ne dois pas être distraite et rester concentrée, il ne me raconte rien.

LCDR : Qu’est-ce qui vous paraît essentiel, dans une vie ?

A.M. : Garder la foi, se garder de la peur, ne souhaiter de mal à personne, ne se venger de personne, savoir accepter ce qui arrive, ce qui se passe autour de soi, jouir de l’existence et continuer à vivre.

LCDR : Des regrets ?

A.M. : Comme dit Édith Piaf, je ne regrette rien.

LCDR : Des espoirs ?

A.M. : J’espère que le Seigneur me donnera une vie assez longue et une bonne santé jusqu’à la fin de ma vie, je suis curieuse de savoir à quel niveau la technologie sera dans quarante ans.

LCDR : Vous croyez en Dieu ?

A.M. : Je ne réponds pas.

LCDR : Vous avez dit : « que le Seigneur me donnera… » ?

A.M. : On peut dire « Seigneur » pour désigner une force qui se situe au-delà de l’esprit, mais comment la nommer, je ne sais pas.

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