Saint-Pétersbourg à l’aveugle

Mettez un masque sur vos yeux et suivez le guide ! Alexeï Orlov, aveugle de naissance, fait découvrir sa Saint-Pétersbourg natale à ses habitants et touristes grâce à d’autres sens que la vue. Miloserdie.ru l’a suivi.

Lors d'un tour de Saint-Pétersbourg aveugle. Crédits : VK
Lors d’un tour de « Saint-Pétersbourg aveugle ». Crédits : VK

« L’excursion commence dès que nous mettons le masque sur nos yeux et se termine lorsque nous le retirons. Si vous enlevez votre masque avant la fin, nous continuerons sans vous », explique Aliona Khromova, superviseuse du projet Saint-Pétersbourg aveugle, au groupe de participants qui vont bientôt se plonger dans l’obscurité et percevoir leur environnement de la même manière que les non-voyants.

La jeune fille distribue à chacun une canne télescopique : « C’est votre salut pour l’heure à venir. Cette canne est le symbole de la personne malvoyante. Lorsque vous marcherez avec votre masque et votre canne, les gens comprendront que vous ne voyez pas. Ils vous contourneront ou vous aideront. »

Après quelques pas d’essai à l’aide de leur canne, les participants mettent leur masque. Commence alors leur voyage au pays des aveugles. Pour rejoindre leur guide, qui les attend au Jardin d’Alexandre, Aliona les place tous en file indienne avant de prendre la tête du groupe.

Alexeï Orlov, le guide, attend le groupe au début d’une des allées du parc. Grand et la posture pleine d’assurance, le jeune homme n’a ni canne, ni chien guide d’aveugle. « Le parc n’est que le début de notre quête. En avant ! », lance-t-il en prenant les rênes du groupe. Le guide apprend à ses « élèves » à trouver leur chemin en effleurant de leur canne les petites barrières qui bordent les allées.

La curiosité amusée et joueuse des participants laisse vite place à une concentration maximale. Survivre dans les ténèbres de la mégapole, loin d’être un divertissement, se révèle être une tâche compliquée et dangereuse.

« Comment vous sentez-vous ? », demande le guide avec un sourire en se tournant vers le groupe haletant. « Un peu effrayé », lui répond-on. « Suivez ma voix », commande-t-il en repartant de plus belle.

La procession se poursuit lentement, chaque pas dans l’obscurité étant perçu comme un petit bond dans l’inconnu.

« Regardez, nous faisons un mouvement de pendule avec la canne », décrit Alexeï aux participants, qui, à l’écoute de leurs sens, essayent de se laisser guider par les odeurs et le relief. Dans ses explications, le guide utilise fréquemment le mot « regardez ». Pour Aliona et Alexeï, il est faux de dire que les verbes « regarder » et « voir » peuvent offenser les personnes souffrant de problèmes de vue.

Par son propre exemple, le guide brise un autre mythe : celui selon lequel la vie d’un aveugle serait incomplète. Alexeï n’a pas besoin de chien pour se déplacer et se passe aisément de canne. Il exerce le métier qu’il a étudié à l’université, aime la musique, la lecture et la gestion du son, et a une copine voyante.

Batman culturologue

Alexeï guide son groupe à Saint-Pétersbourg. Crédits : VK
Alexeï guide son groupe à Saint-Pétersbourg. Crédits : VK

« J’ai toujours voulu être autonome. Dès l’enfance, j’ai appris à m’orienter chez moi, en étudiant au toucher tout ce qui m’entourait. Ensuite, j’ai commencé à aller tout seul au magasin. En s’entraînant constamment, on développe une faculté d’écholocalisation – comme les chauves-souris », explique Alexeï.

Plusieurs raisons l’ont poussé à mettre sur pied le projet « Saint-Pétersbourg aveugle » avec son amie Aliona Khromova.

« Avant toute chose, nous voulons aider les gens à accéder à leurs réserves intérieures. Et ensuite seulement leur parler de la vie des aveugles, leur apprendre à communiquer avec eux, explique Alexeï. Nous souhaitons aussi leur montrer une Saint-Pétersbourg non visuelle, leur apprendre à s’y orienter dans le noir. L’ouïe, l’odorat et le toucher extrêmement développés des aveugles ne sont pas des super-pouvoirs innés mais le fruit d’un entraînement permanent. »

Lors des excursions, le guide apprend aux groupes à prêter attention à la culture sonore et olfactive de la ville. « La culture visuelle est très large et englobe presque toutes les formes d’art. Le monde non visuel doit quant à lui encore être appris, il doit pouvoir être perçu », explique-t-il.

« Pour moi, c’est lors des Nuits blanches que Saint-Pétersbourg est la plus agréable, confie Alexeï en souriant. Une nuit blanche est plus joyeuse qu’une nuit ordinaire, elle résonne de voix jeunes, de langues étrangères et du parfum particulier de la capitale du Nord. Pendant les Nuits blanches, la ville ouvre son âme. »

Des habitants altruistes

"Saint-Pétersbourg aveugle" dans le bus. Crédits : VK
« Saint-Pétersbourg aveugle » dans le bus. Crédits : VK

« Lorsque tes yeux sont bandés, ton ouïe et ton odorat s’affinent presque instantanément, commente l’un des participants. Comme si la ville se transformait en un mur fait de sons et d’odeurs, que tu commences alors à distinguer : là où tu entends des voitures, ce doit être la route, et l’odeur de petits pains accompagnée de musique vient sûrement d’un café tout proche. Mais évoluer dans l’obscurité reste un défi extrêmement difficile. Au début, le moindre obstacle paraît insurmontable ».

Le guide emmène le groupe dans un café et lui montre comment choisir une table et régler sa note. Payer par carte bancaire facilite grandement les choses et les autres clients n’hésitent pas à tenir la porte aux malvoyants et à les conduire jusqu’à leur table.

Les participants se voient ensuite proposer de vérifier leur sens aiguisé du toucher en identifiant le contenu de plusieurs boîtes de cacao et de thé. C’est un sans-faute ! Autres épreuves au programme : traverser une route et utiliser les transports en commun.

« Quand un feu tricolore n’est pas sonorisé, l’adrénaline monte, reconnaît Alexeï. Tu traverses alors la route en te fiant au temps de freinage des voitures. Pour survivre, il faut savoir faire demi-tour ! »

D’après lui, Saint-Pétersbourg est moins adaptée aux malvoyants que Moscou, dont tous les passages pour piétons sont équipés d’avertisseurs sonores. Néanmoins, les Pétersbourgeois sont nombreux à ne pas se montrer indifférents envers les aveugles. La preuve : lors de chaque excursion, des passants s’approchent du groupe et insistent pour apporter leur aide. Alexeï précise que même les pickpockets chevronnés de la ville respectent un certain « code d’honneur » et ne volent pas les aveugles.

Après avoir retiré leur masque, les participants ont le visage songeur et grave. « Je me suis inscrite pour les sensations et l’expérience. Mais j’ai ressenti tellement de choses que je n’arrive pas encore à les partager », témoigne une jeune femme.

« En arrivant, les participants ne se doutent pas de toutes les difficultés qui les attendent. Ils repartent avec de nouvelles connaissance et une nouvelle expérience », raconte Aliona Khromova.

Si leurs excursions à l’aveugle sont très populaires, Alexeï et Aliona ne comptent pas se reposer sur leurs lauriers. Les deux jeunes gens ont ainsi le projet de rééduquer et de former les enfants aveugles, de les aider avec leurs parents à s’orienter dans une grande ville.

« La principale erreur que commettent les voyants quand ils interagissent avec des aveugles est de se montrer protecteurs. Or, ils doivent communiquer d’égal à égal. Les aveugles de naissance sont tout à fait satisfaits de leur vie. Ils veulent simplement être respectés », conclut Alexeï.

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