Goodbye Moscou : tout quitter pour vivre en ermite au bord de la route

Rares sont les voitures à ne pas freiner en approchant du 106e km de la chaussée de Iaroslavl, dans la région du même nom. C’est à peine si les conducteurs ne se jettent pas par la fenêtre de leur véhicule pour observer de plus près le tipi installé dans la grande clairière. Un peu plus loin, ils peuvent apercevoir un hamac, deux cabanes, un lapin blanc en train de courir – le tout couronné de l’inscription Offshore… Reportage d’Ogoniok.

Le tippi. Crédits : FB/Poliana106
Vue sur le tipi au 106e km de la chaussée de Iaroslavl. Crédits : FB/Poliana106

Cela fait quatre ans déjà que la population locale débat sur l’identité du propriétaire de cette installation. Pour les uns, il s’agit d’un Moscovite las du train de vie effréné de la capitale ; pour d’autres, un vendeur de cerfs-volants ou un mage. Seuls les plus audacieux s’arrêtent et finissent ainsi par apprendre que, dans la clairière, s’est en réalité installé Iouri Alexeïev, ancien juriste âgé de 42 ans.

« Je suis arrivé ici par un concours de circonstances, explique Iouri. Auxquelles s’est ensuite ajoutée une philosophie. »

À l’entrée du terrain se trouve un téléphone rouge, accompagné de l’inscription : « N’hésitez pas à faire part de votre présence pour éviter tout malentendu. » L’appareil communique avec un second, installé dans la cabane du propriétaire. Le tipi abrite quant à lui une bibliothèque, où tous ceux qui le souhaitent peuvent prendre gratuitement un livre ou en déposer un. « J’aide les livres à voyager », résume Iouri.

Lui-même ne voyage plus depuis longtemps – cela le fatigue. Et travailler aussi.

« Mes employeurs ont été très compréhensifs, se souvient Iouri. Au début, ils m’ont dit : Si tu ne veux pas venir au bureau tous les jours, viens seulement trois fois par semaine. Ils m’ont ensuite proposé une seule journée, puis quelques heures. Mais je me suis demandé : Pourquoi rester à Moscou et y payer un loyer ? Que faire ensuite ? Demander un crédit immobilier pour un cagibi dans un quartier-dortoir ? C’est donc ça la vie ? »

Après avoir acheté une tente, Iouri a chargé toutes ses affaires dans sa voiture et est parti à la recherche d’une nouvelle demeure. Son choix s’est arrêté sur cette fameuse clairière située au 106e km de la chaussée de Iaroslavl. Bien que beaucoup le qualifient d’ermite, Iouri passe en réalité ses journées à discuter avec des internautes et des automobilistes curieux.

« Pourquoi mon choix de vivre à côté d’une autoroute étonne-t-il à ce point tout le monde ? s’interroge-t-il, perplexe. De tout temps, les peuples se sont installés près des axes de transport. Simplement, à l’époque il s’agissait de rivières, et non de routes. »

Kant, Jésus et pommes de terre

Iouri Alexeïev. Crédits : FB/Poliana 106
Iouri Alexeïev. Crédits : FB/Poliana 106

L’ancien juriste n’aime pas parler de lui. À la question « Où êtes-vous né ? », il répond : « À la maternité. » Toutes les autres questions sont balayées d’un ironique « Vous vous souvenez quand, dans La Cerisaie, Lioubov Andreïevna dit : Quelle vie ennuyeuse et terne vous avez tous, que de bavardages inutiles ! ? ».

Iouri préfère discuter de l’influence de Tchekhov sur l’œuvre de Victor Pelevine et, lorsque nous tentons de comprendre comment lui qui est sans emploi fait pour payer Internet, il nous regarde, l’air de dire : « De grandes choses se créent ici, et vous, journalistes, vous vous attachez à des bêtises. »

« Une tasse de café ou de thé ? », nous propose-t-il en sortant de sa cabane avec des tasses.

Nous nous asseyons à ce qui sert de table : une énorme bobine de câble. Soudain, un homme sort tranquillement des buissons, tel le personnage d’une pièce :

— Bonjour.
Iouri, sans sourciller :
— Bonjour, asseyez-vous. Café ?
L’homme ôte sa casquette :
— Volontiers ! — Il boit une gorgée puis, après s’être éclairci la gorge : — Alors, dites-moi tout.

Erik, originaire de Pereslavl-Zalesski, passe souvent devant « ce wigwam » mais ne s’est risqué qu’aujourd’hui à s’y arrêter. Il peut enfin poser les questions qui le tourmentent depuis longtemps :

— Vous vivez ici ?
Mais Iouri ne se laisse pas faire :
— Cela dépend. Je suis vivant, donc je vis.
— Vous n’avez pas froid ? Vous avez de l’eau, un potager, ici ?
— Imaginez que vous soyez venu discuter avec Kant et que vous commenciez à lui poser ce genre de questions. Kant vous parle de loi morale intérieure et de ciel étoilé au-dessus de la tête, et vous, vous lui demandez : « Et dis, tu plantes des patates ici ? »
— Quel est le but de votre existence ici ? — se risque Erik.
— Et quel est le but de votre existence ?
— Je veux avoir des enfants, leur inculquer mes valeurs, construire une maison, laisser ma trace. Chaque être humain a une mission prédestinée. Même Jésus,— ajoute Erik en regardant le ciel,— avait sa mission. Cela m’intéresse de connaître la vôtre.
— Cette saison, je me suis occupé de bookcrossing — répond pacifiquement Iouri.
— Et avant ? — demande le nouveau venu, relevant le mot inconnu.

Iouri sourit et explique que « saison » est un concept relatif et que celle du bookcrossing peut durer éternellement.

— J’avais un voisin qui pensait lui aussi être un extra-terrestre, commente Erik avec un soupir. — Il était persuadé que son énergie faisait tenir le monde. Je lui ai demandé : « Comment as-tu appris ta prédestination ? » Il m’a répondu : « J’ai reçu un sms qui disait que j’étais l’Elu. » Vous avez aussi reçu un appel ou un message ? Pourquoi vous trouvez-vous ici ? Pourquoi rester assis sans rien faire au lieu d’élever des enfants, d’écrire des livres, de semer et de récolter ? Quel est le sens ?

Le sourire de Iouri s’agrandit : « Le sens est le produit de notre pensée, répond-il. Autrement dit, le sens, c’est ce que nous inventons. Et nous ne pouvons pas inventer ce que nous ne pouvons pas inventer. »

Erik regarde sombrement Iouri. Ce dernier, le visage rayonnant, règne sur la tablée. À ses pieds, nus, somnole un lapin, dans son dos se dresse un buste de Socrate, tandis qu’une vieille enceinte de 400W joue la 3e Symphonie de Schnittke, couvrant ainsi le bruit des voitures.

— Bon,— se rend Erik.— Je m’en vais…

« J’ai compris que dans un pays où le solde de la balance commerciale est de 150 milliards de dollars, il n’y a pas lieu de travailler, explique Iouri en buvant du café de marque. S’il vous faut plus, travaillez. Moi, j’ai tout ce qu’il me faut. »

Iouri à l'intérieur de sa cabane. Crédits : Petr Smirnov / FB
Iouri à l’intérieur de sa cabane. Crédits : Petr Smirnov / FB

La mission des journalistes étant de poser des questions délicates, nous cherchons de nouveau à savoir qui paie ses factures internet. Las, Iouri capitule enfin : « C’est Clara qui paie. »

Nous apprenons ainsi que notre ermite a une amie de 32 ans, Clara, qui continue de mener à Moscou la vie qu’il déteste tant : elle loue un appartement, rembourse un crédit et a un travail. Le week-end, elle remplit des sacs de vivres et se rend dans la clairière. C’est d’ailleurs grâce à ses efforts qu’y sont apparus un générateur, une bouteille de gaz et des batteries solaires. Véritable bonne fée, elle a également isolé la cabane contre le froid, et acheté une scie, une hache et une pompe à eau, mais cette dernière a malheureusement été volée.

Au début, Iouri vivait dans une tente ordinaire. Il a ensuite installé un tipi et, en hiver, a construit une petite maison avec des blocs de paille compacts.

Mais la maisonnette, chauffée au poêle, a pris feu. Après quoi le sinistré s’est construit une cabane spacieuse. Celle-ci comporte une cuisine, un cabinet de toilette et même un petit banya « noir » [qui se distingue du banya « blanc » par l’absence de conduit d’évacuation de la fumée, ndlr]. « Toute cette vapeur ! C’est magnifique ! », s’exclame-t-il.

Iouri estime avoir besoin de peu de choses pour vivre : un générateur, cent litres d’essence et deux énormes sacs de petits pois lui suffisent pour un an. « Je mange de la bouillie de pois et je lis dans mon lit. » Mais il a également un ordinateur portable, une imprimante et du chocolat. Les objets superflus ne manquent d’ailleurs pas dans la clairière : des peluches, mais aussi des bustes de Pouchkine et de Socrate, que Iouri s’est lui-même procurés.

« J’ai téléphoné au vendeur et on s’est donné rendez-vous. Il m’a laissé Pouchkine pour 500 roubles mais n’a pas voulu se défaire de Socrate pour moins de 800. On s’est livrés à un marchandage véhément, sur le quai de la gare de Boutovo [district de Moscou, ndlr], pour un philosophe grec dont l’enseignement a révolutionné la philosophie », raconte-t-il.

« Tout ira bien »

Cabane de Iouri en hiver. Crédits : Petr Smirnov /FB
Cabane de Iouri en hiver. Crédits : Petr Smirnov /FB

L’ancien juriste ne sort plus en public depuis longtemps et préfère accueillir ses invités chez lui. Iouri a en effet lancé le site internet Clairière 106, où il propose aux voyageurs de passer une nuitée dans sa cabane.

Et les gens sont nombreux à répondre à l’appel. Des autostoppeurs, des motards, des musiciens ambulants ou bien des citadins simplement fatigués de la vie urbaine. Un jour, des Chinois ont débarqué avec un livre de Tchekhov à la main. Ils ont passé deux jours dans la clairière, ont accroché leur drapeau au mât du tipi, puis ont poursuivi leur voyage vers les États-Unis pour y étudier la physique nucléaire. Quant à Andreï, diplômé de l’université d’État de Moscou, il s’est construit sa propre cabane juste à côté, où il a vécu tout un mois avant de rejoindre la Crimée sur son vélo électrique. Récemment, Kolia, retraité, est venu offrir à Iouri un foulard de pionnier et lui a raconté comment il avait construit un immense radeau à deux niveaux. Est ensuite arrivé Ivan, qui, dans son garage, avait fabriqué un mini-hélicoptère à partir d’un fauteuil et d’hélices.

Une autre fois, la propriétaire du terrain est venue se plaindre. « Une gentille femme. Manifestement, elle n’a pas besoin de sa terre pour le moment. Elle a simplement secoué la tête et est partie », se souvient Iouri. Le chef de police du district vient régulièrement le voir, juste comme ça, afin de veiller à l’ordre public.

Les gens de passage apportent souvent des cadeaux. Un homme lui a un jour offert cinq litres d’alcool. « Je ne sais pas quoi en faire, commente Iouri, perplexe. Je ne bois jamais d’alcool. »

Un jour, un minibus a freiné devant la clairière avec à son bord des « gens du Sud ». Iouri avait inscrit « Tout ira bien » sur un grand panneau, et, à la vue de ce texte chargé de promesses, les passagers ont pensé qu’il s’agissait d’un bordel et ont longtemps exigé la venue de filles.

Plus tard, Iouri a trouvé cinq grandes bobines de câble, sur lesquelles il a écrit Tchaïka et qu’il a dressées au bord de la route, semant la confusion auprès des automobilistes.

« Des dizaines de milliers de conducteurs passent par ici et, avec pratiquement tous ceux qui s’arrêtent, je discute de jurisprudence, je vulgarise le droit, explique Iouri. Quand ils me disent que j’ai quitté la civilisation, je leur rétorque : Vous avez vu le documentaire d’investigation Tchaïka, sur les activités des enfants du procureur général ? Comment ça, vous ne l’avez pas vu ? Cinq millions de personnes l’ont déjà regardé ! Quel genre de citoyen êtes-vous ? Comment pouvez-vous dire que j’ai quitté la civilisation, alors que civilis en latin signifie « citoyen », « civil » ? C’est moi, la civilisation, la société civile – tandis que vous, vous allez de votre bureau à votre boîte de béton. »

Suivez le lapin

"Offshore" devant le tipi. Crédits : Poliana 106/FB
« Offshore » devant le tipi. Crédits : Poliana 106/FB

Aujourd’hui, Iouri a décidé de remplacer l’inscription Tchaïka par Offshore. C’est ainsi que sera désormais baptisée sa clairière.

« Si je suis un ermite, alors il faut nommer la clairière Offshore, car, si on les examine d’un certain angle, il s’agit des éléments d’un même ensemble. Mais il faudrait l’écrire avec les couleurs du drapeau de Panama… », réfléchit-il.

Iouri sourit au soleil printanier. Une nouvelle voiture s’arrête. Son conducteur examine longuement le paysage, avant de demander : « Vous vendez des batteries solaires ? »

Iouri l’engage dans une longue conversation sur le sens de la vie : « La Terre, c’est ce que nous avons en commun. Les frontières, tout ça, c’est arbitraire », affirme-t-il. À la question : « Mais que mangez-vous ici ? », Iouri répond : « Je mange. » Et à celle de savoir s’il travaille et ce qu’il sait faire, il explique patiemment : « Je peux distinguer une contradiction d’une non-contradiction. »

Tout le monde tourne autour de lui : Clara, des autostoppeurs, des Chinois, des Américains, des étrangers de tout poil, des curieux qui pénètrent dans sa cabane, des filles qui descendent d’un autobus en courant et qui lèvent les bras en criant : « Suis le lapin blanc ! Sors de la Matrice ! » Les voitures vont et viennent.

« Ce n’est pas moi qui me déplace, tout se déplace devant moi, confie Iouri avec un sourire, en faisant un signe de la main à des automobilistes qui le klaxonnent. Je ne bouge pas, mais je voyage. C’est classe ce que j’ai inventé, pas vrai ? »

Pour aller plus loin

Visiter la clairière de Iouri en 360° à cette adresse

4 commentaires

  1. cette personne a pris son choix!!!!! surtout la vie dans les grandes villes cela devient intenable!!!!!!

  2. Vous voyez, cet homme est heureux de sa vie. Les plus riches de la terre ne pourront rien lui prendre !!

  3. Produit typique du boboisme moderne. Je suis « ermire » mais j’ai une copine quii paye des facture, j’ai un ordinateur et je passe mes journées à philosopher..avec les passants..;Si vous voules un exemple d’érémitisme qui ne s’en glorifie pas lisez la vie d’Agathe qui vit seule au milieu de la Taiga depuis pus de 40 ans et qui est de la « race » des Vieux croyants..

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