Le constructivisme à Saint-Pétersbourg : cinq lieux emblématiques de la révolution par l’architecture

Si Moscou est la capitale officielle de l’Union soviétique depuis 1918, Pétersbourg, capitale de l’Empire, est indéniablement demeurée aussi celle des premières années de la Révolution, le terrain des expériences les plus audacieuses, avant l’installation du socialisme en système. L’instauration du nouveau monde passait largement, dans le projet des révolutionnaires de la première heure, par l’architecture – discipline la plus à même de modifier les perceptions et les représentations, de réaliser le changement dans les esprits. Et on sait combien les innovations soviétiques en termes d’habitat et de vie sociale collectifs ont marqué et influencé le monde entier, tout au long du vingtième siècle. À Saint-Pétersbourg, une ou deux décennies durant, les expérimentateurs ont tenu le haut du pavé, bénéficiant de la confiance du pouvoir et d’un espace laissé vierge par la grande table rase. Le quartier Kirov, qui s’étend autour de l’usine éponyme, est un modèle du genre. Invitation au voyage en pays constructiviste.

1. Pour ses loggias

1 Тракторная ул_opt
Le complexe résidentiel de la rue Traktornaïa. Crédits : Wikimedia

À la périphérie de la ville, en direction des ports commerciaux du golfe de Finlande, l’usine de sidérurgie et de construction de machines Kirov, plus grosse fabrique de la capitale impériale, est nationalisée en 1917. Les anciennes baraques de bois ouvrières qui l’entouraient, précaires et insalubres, laissent place à un projet de complexe résidentiel authentiquement révolutionnaire, sans précédent en termes d’envergure ni de nature, achevé en 1927.

Là, les ouvriers vivront le nouveau monde dans leur quotidien, dotés d’appartements spacieux pour une ou deux familles, équipés de cuisines, lumineux. Là, les 15 immeubles du complexe – entre asymétrie et formes géométriques épurées, entre espace et mouvement, profonde innovation de la construction et clins d’œil assumés aux écoles classiques, entre expérimentation et taille humaine – affirmeront le triomphe de la classe travailleuse sur la bourgeoisie décadente, la victoire d’un mouvement réalisant concrètement, en architecture, l’alliance heureuse du constructivisme et du suprématisme artistiques.

Si le complexe résidentiel de la rue Traktornaïa – baptisée en hommage au premier tracteur fabriqué en URSS, dans l’usine voisine – n’a rapidement abrité que des appartements communautaires, il fut une réussite réelle, un progrès social et mental indéniable. Et le quartier se tient toujours fièrement debout, habité, vivant – monument dynamique et à ciel ouvert aux dix premières années de la Révolution, au meilleur du réel de l’utopie.

Comment s’y rendre : Prendre à gauche à la sortie de la station de métro Narvskaïa et marcher 200 m sur la perspective Statchek : la rue Traktornaïa sera la deuxième à gauche.

2. Pour ses vapeurs

Le bâtiment des bains Ouchakov. Crédits: Wikimedia
Le bâtiment des bains Ouchakov. Crédits : Wikimedia

Les bains Ouchakov étaient certainement le projet le plus fou – et, par conséquent peut-être, le moins viable – des expériences architecturales du quartier Kirov. Le banya est une tradition russe indécrottable, et le Nouveau monde socialiste, après les maisons paysannes puis l’aristocratie impériale, devait se doter de bains collectifs à son image. Les bains Ouchakov méritent amplement leur surnom de Guigant, « le Géant », avec leur capacité d’accueil, au terme de la construction en 1930, de 4 000 visiteurs par jour.

Le bâtiment suprématiste remplissait alors une fonction vitale pour les appartements du quartier Kirov encore privés de salles de bain individuelles. Là encore, l’édifice tire sa spécificité esthétique – ses contrastes entre les lignes verticales et horizontales du bâtiment en L et celles du demi-cercle, accolé en angle, de la salle des eaux – de sa destination fonctionnelle. Mais les bains Ouchakov, monumentaux comme une usine, construits avec les moyens du bord et des matériaux de récupération perméables à l’humidité, n’ont pas résisté aux assauts du temps. Au cours des dernières décennies, le bâtiment décrépi s’était transformé en lieu de trafic de ferraille et de pièces détachées électroniques, que l’on vous payait – dit-on – en litres d’alcool frelaté.

Les autorités pétersbougeoises ont mis fin à ce commerce illégal en 2015, et, depuis cette année, les bains sont inscrits au registre des monuments du patrimoine régional. Que cette vie nouvelle leur soit douce !

Comment s’y rendre : Les bains Ouchakov se situent au numéro 13, rue Tourbinnaïa. Depuis la station Narvskaïa, marcher 400 m sur la perspective Statchek, puis prendre à droite, rue Oboronnaïa. Les bains font l’angle entre les rues Oboronnaïa et Tourbinnaïa.

3. Pour sa coupole d’observation astronomique

L’école de l’anniversaire d’Octobre. Crédits: Wikimedia
L’école de l’anniversaire d’Octobre. Crédits : Wikimedia

Au bout de la rue Traktornaïa, là où celle-ci débouche, en s’élargissant, sur la perspective Statchek, où est installée l’usine Kirov, se dresse l’école du dixième anniversaire d’Octobre, construite par les mêmes architectes et à la même époque que le complexe de logements, visible – triomphante – au travers des célèbres demi-voûtes qui relient les immeubles. L’école de l’anniversaire d’Octobre, ouverte à l’occasion du jubilé, en 1927, inscrivait elle aussi dans ses formes mêmes à la fois ses symboles et sa destination.

Le bâtiment, qui reproduit à moitié la faucille et le marteau soviétiques, a été pensé et conçu pour donner toute son ampleur à la nouvelle instruction socialiste. Classes spacieuses pour de petits groupes, laboratoires, couloirs de récréation vastes et lumineux, salle de sport, théâtre et bibliothèque dédiés : l’école des dix ans d’Octobre, dirigée par les cadres de l’usine, affirmait et réalisait concrètement, pleinement, la volonté d’offrir aux enfants des prolétaires tout le luxe de la Connaissance : tête bien faite et bien pleine, esprit sain dans un corps sain, absolue nécessité de l’art dans le développement de la personne.

L’école n’a jamais cessé de fonctionner, même dans les années de conflit et de blocus, pendant lesquelles, si les élèves ont largement participé à l’effort de guerre dans les conditions les plus précaires, on n’a jamais brûlé un livre pour se chauffer. Entièrement rénovée en 2007, l’école demeure un établissement prestigieux, phare et propice à toutes les expérimentations pédagogiques.

Comment s’y rendre : L’école de l’anniversaire d’Octobre, aujourd’hui Lycée n°384, se situe au n°1-3 de la perspective Statchek.

4. Pour ses déjeuners sur l’herbe

L’usine-cuisine de la perspective Statchek. Crédits: Wikimedia
L’usine-cuisine de la perspective Statchek. Crédits : Wikimedia

L’usine-cuisine est un concept spécifiquement soviétique : dans ces bâtiments gigantesques, le repas, autrefois moment familial et privé par excellence, est devenu collectif, public. Là, des équipes de centaines de personnes cuisinaient des produits semi ou entièrement préparés et organisaient de vastes cantines pour les habitants du quartier alentour – tous ou presque ouvriers de l’usine centrale – afin de libérer les femmes des tâches domestiques, selon la volonté expresse de grand-père Lénine.

L’usine-cuisine de la perspective Statchek est peut-être le monument le plus expressif de cette pensée et de ce mouvement, construite en 1929-1930 dans un pays qui se remettait de la Guerre civile, avec des matériaux plus solides et plus de marge de manœuvre que tous ses bâtiments-confrères du quartier expérimental Kirov. Prouesse d’architecture constructiviste, l’usine-cuisine de Kirov répond à toutes les exigences du style : imposants murs de béton brut et nu aérés de vastes pans de verre, alternance des formes géométriques et asymétrie créant le dynamisme, esthétique du fonctionnel.

Les ateliers de préparation des produits et des repas ainsi que les vastes salles de restauration collective donnaient côté square – aujourd’hui occupé par un McDonald’s – tandis que la façade côté rue abritait un immense centre commercial, le seul à avoir continué de proposer aux Pétersbourgeois le strict minimum durant le siège, et qui remplit encore aujourd’hui sa fonction première.

Comment s’y rendre : L’usine-cuisine se situe au 5, perspective Statchek.

5. Pour sa façade

Le palais de la culture Gorki. Crédits: Wikimedia
Le palais de la culture Gorki. Crédits : Wikimedia

La construction de maisons de la culture, décidée en 1925 par le groupement des syndicats professionnels, est un élément essentiel du projet de ces nouveaux quartiers ouvriers, censés inscrire la Révolution dans le quotidien et changer la vie concrètement, profondément, dans les esprits. Le palais de la culture du quartier Kirov, plus tard rebaptisé Gorki lors d’une cérémonie en présence de l’écrivain, est le premier du genre à avoir vu le jour dans le pays. Érigé face à l’arc de triomphe de Narva, monument de l’empire tsariste s’il en est, le palais Gorki est encore une indéniable réussite dans l’art d’allier le fond et la forme en architecture.

Mélange des genres et des lignes, utilisant, par nécessité, les briques de l’ancien bâti rasé, l’édifice met toute sa monumentalité au service de sa destination : salle centrale de 2 200 places réservée aux représentations théâtrales et aux meetings, et ailes dédiées aux livres, au sport et aux réunions de cercles. Le palais de la culture Gorki affirme le nouvel empire : imposant sans fioritures, sévère et sobre, à la fois utile et majestueux. Le palais Gorki, lauréat du Grand Prix de l’Exposition universelle de 1937 à Paris, n’a peur de rien ni de personne : et ni le siège de Léningrad – durant le premier hiver du blocus, le palais a accompli le fol exploit d’organiser une fête du Sapin du Nouvel An –, ni les médiocres baraques commerciales qui l’assiègent aujourd’hui ne l’ont jamais empêché de remplir sa mission d’accueillir l’art avec une majuscule : théâtre, cinéma, musique.

Comment s’y rendre : Le palais de la culture Gorki se situe au 4, perspective Statchek.

map guide spb_opt
Guide sur la carte. Cliquez pour agrandir

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *