Groupes de la mort : enquête sur la vague de suicides d’adolescents en Russie

Le 16 mai, le quotidien Novaïa Gazeta a publié une enquête sur une série de suicides récents parmi les adolescents en Russie. À l’issue d’un mois de recherches, la journaliste Galina Mursalieva a révélé l’existence, sur le réseau social russe VKontakte, de groupes consacrés au suicide, dont les créateurs inciteraient les membres à mettre fin à leurs jours. La journaliste fait état de 130 victimes de ces manipulations dans tout le pays entre novembre 2015 et avril 2016. L’enquête a eu un large écho et provoqué de très vifs débats au sein de la société russe. Nous vous présentons la traduction de l’article dans ses grandes lignes.

Illustration de Novaïa Gazeta.
Illustration de Novaïa Gazeta.

…Un des quartiers-dortoirs d’une ville du centre du pays. Une tour résidentielle à une seule entrée. Pour apercevoir le toit d’en bas, il faut s’éloigner de beaucoup et se tordre le cou. Nous prenons l’ascenseur jusqu’au 14e étage, pour arriver sur un balcon commun, fermé. Nous regardons en bas, tout en essayant de ne pas lâcher Irina des yeux. C’est elle-même qui s’est proposée d’être notre guide. Elle prend un air dynamique et affairé mais, à un moment, elle pâlit fortement et s’appuie sur le mur, pour ne pas tomber. Elle n’arrête pas de répéter que tout va bien. Irina, c’est la maman.

Nous avons du mal à la faire sortir de là, nous retournons à l’ascenseur.

— C’est ici, entame-t-elle, qu’un des habitants de l’immeuble l’a vue, ce fameux jour. Il a dit avoir vu une jeune fille avec un sac à dos quand les portes de l’ascenseur se sont ouvertes. Il lui a demandé si elle descendait. Elle a répondu non, expliquant qu’elle attendait une amie.

La fille d’Irina, Elia, n’a jamais eu d’amies dans cet immeuble [tous les prénoms des enfants et de leurs proches ont été changés, l’auteur connaît les vrais prénoms, ndlr].

Nous descendons, depuis le 14e étage jusqu’au 13e : là, les fenêtres, larges et hautes, s’ouvrent facilement.

C’est de là qu’Elia, âgée de 12 ans, est tombée en décembre de l’année dernière. On a retrouvé son blouson sur le palier.

Elle était dans un collège que l’on distingue bien depuis le balcon.

Irina étudie attentivement les inscriptions sur les murs, en silence. La fillette n’a laissé de lettre d’adieu nulle part, ni sur un papier, ni sur son mur virtuel sur le réseau social VKontakte. C’est peut-être ses dernières paroles que sa mère recherche aujourd’hui, sur les murs de béton.

« Votre fille est morte ! »

La chambre d’Elia : un canapé-lit avec, sur la couverture, une compagnie amicale de chats, oursons et chiens en peluche, et deux grandes poupées. Le mur au-dessus du bureau est couvert de récompenses et de diplômes : la fillette jouait du gousli et chantait très bien. Avec le groupe d’instruments traditionnels du collège, elle avait voyagé dans plusieurs pays. Sur le mur, encore, une horloge en forme de cœur et beaucoup de photographies d’enfance : la petite Elia rit aux éclats en se blottissant contre son père. Il y a des photos plus récentes, prises l’été dernier : un portrait de photographe, où la fillette s’efforce d’avoir l’air sérieux. Mais la gaieté ressort, comme des rayons de soleil s’engouffrant dans les fentes des rideaux : Elia était une fillette en pleine santé, joufflue, visiblement très aimée de sa famille. Elle avait tout le monde : son père, sa mère, sa grand-mère. Il y a quatre ans, elle avait même eu une petite sœur.

La petite est grognon : c’est le soir, elle veut sa mère, qu’elle n’a pas vue de la journée, mais Irina l’envoie « jouer avec papa ». Papa, c’est un ancien OMON (forces d’intervention spéciale de la police) de 40 ans, qui a pris sa retraite. Irina a 37 ans, elle travaille comme psychologue-orthophoniste dans un des centres pour enfants de la ville.

Elle est assise au bureau de sa fille Elia et a allumé son ordinateur. Elle pleure dès qu’elle se met à parler. Irina raconte que, ce jour-là, comme d’habitude, elle était venue réveiller sa grande fille pour l’école. Elia a demandé « Mam’, tu me laisses dormir encore 10 minutes ? » D’accord. Ensuite, quand la fillette s’est levée, elles se sont mises d’accord : elles sortiraient de la maison ensemble, déposeraient la plus petite à l’école maternelle, puis iraient à l’école, puisqu’Irina avait justement rendez-vous avec la prof principale. On était à la fin du premier trimestre, et Elia, qui n’avait toujours eu que des « Très bien », s’était mise à avoir des « Moyen », voire « Passable ».

Irina était déjà en train d’habiller la petite quand Elia est sortie de l’appartement comme une flèche, enfilant son manteau en chemin.

— Mam’, Nastia m’a appelée.
— Mais, on a dit qu’on irait ensemble…
— Non, j’peux pas. Nastia m’attend.

Nastia était la meilleure copine d’Elia, et elles allaient souvent ensemble à l’école. Sa mère ne s’en est donc pas étonnée outre mesure.

Irina a emmené la benjamine à l’école maternelle, puis est allée au collège. Elle est entrée dans la classe de la grande. Voyant Nastia, elle lui a demandé : « Mais où est Elia ? » Celle-ci l’a regardée avec des yeux emplis de terreur, elle tremblait comme une feuille et n’arrêtait pas de répéter : « Je ne sais pas ! » Sa terreur s’est transmise à la mère.

— Comment ça, tu ne sais pas ? Vous n’êtes pas arrivées ensemble ?
— Non, je ne sais pas, je ne l’ai pas vue aujourd’hui.

Irina s’est mise à interroger les autres camarades de classe de sa fille – personne n’avait vu Elia. Elle lui a téléphoné – pas de réponse. La prof principale est entrée dans la classe et a entamé la conversation par cette phrase étrange :

— Vous comprenez que nous sommes en train de la perdre ?

À ce moment, le portable qu’Irina avait encore dans les mains a sonné : la chanson du dessin animé Le petit mammouth. C’était Elia, c’est elle-même qui avait fait correspondre cette sonnerie, dans le portable de sa mère, à ses appels. Le soulagement : enfin.

— Ma petite fille, où es-tu ?
— Ce n’est pas votre petite fille, c’est le médecin du SAMU. Votre fille est morte.

Nous nous taisons. Il se passe peut-être deux minutes avant que nous ne parvenions à ramener Irina à la conversation. Nous demandons : Qu’est-ce qui a précédé tout cela ? Irina n’avait-elle pas remarqué des changements dans l’attitude de sa fille ? Que lui est-il arrivé ?

Réveille-moi

Dessin de baleine d'un enfant avec l'inscription f57
Dessin de baleine d’un enfant avec l’inscription F57. Crédits : Novaïa Gazeta

Il y avait bien eu des changements, mais ils ressemblaient à des problèmes d’ados ordinaires : Elia était tombée amoureuse d’un camarade de classe – comme trois autres de ses amies proches. Mais c’est avec elle qu’il était sorti, puis ils s’étaient violemment disputés. Elia se trouvait grosse, elle ne mangeait quasiment rien d’autre que des salades.

Ces derniers mois, la fillette avait tout le temps sommeil, alors qu’elle ne se couchait pas tard. Irina vérifiait : elle entrait dans sa chambre une heure après le coucher, puis deux heures – sa fille dormait. Mais quand elle venait la réveiller le matin, Elia n’arrivait pas à se lever. Elle manquait de plus en plus souvent l’école à cause de ça.

Aujourd’hui, Irina comprend ce qui se passait en réalité : il y a un groupe sur VKontakte (aujourd’hui fermé) qui s’appelle Réveille-moi à 4h20. Il compte 239 862 abonnés.

— Je ne sais pas comment ils réveillaient les enfants, mais le fait est que pratiquement tous ses passages sur des tchats de groupes appelant au suicide commencent précisément à 4h20 du matin, et se terminent à 6h, explique Irina.

Nous allons sur la page de ce groupe : nous voyons des photos innocentes de chiens husky et des conseils sur comment mettre de l’eyeliner. Et seulement ensuite, une invitation : Tu es une fille ? Tes amis t’ont trahie ? Ton mec t’a larguée ? Tu écoutes souvent des musiques tristes ? Alors rejoins le groupe « Les baleines voguent vers le haut ». Le tout semble si gentil et inoffensif…

— C’est aussi ce que j’ai pensé quand j’ai remarqué, environ deux mois avant ce jour terrible, qu’Elia s’était mise à dessiner souvent des papillons et des baleines, se souvient Irina. J’étais attendrie de voir qu’elle y arrivait si bien. Je me disais : tous ces talents qu’a ma fille… Pas une seconde, je n’ai pensé à quelque chose d’alarmant. Comment aurais-je pu deviner qu’il s’agit de leur symbolique, aujourd’hui : les papillons vivent une seule journée et les baleines s’échouent volontairement, se suicident… ?

On recense énormément de groupes VKontakte dont le nom mentionne le mot « baleine ». Outre Les baleines voguent vers le haut, dont nous avons parlé, on trouve La baleine cosmique, La baleine blanche, La revue de la baleine, La mer de baleines, L’Océan de baleines, La baleine volante, etc. Voici un extrait d’une publication sur l’un de ces groupes fréquenté par Elia, datée de deux jours avant sa mort : « Tu ne comprendras jamais ce que c’est que de vivre en étant si énorme, si imposant. Les baleines ne se demandent jamais à quoi elles ressemblent, ce que l’on pense d’elles. Les baleines sont plus sages que les gens. Elles sont magnifiques. J’ai vu des baleines voler. C’est incroyable… Tu sais ce qui pousse les baleines à s’échouer sur le rivage ? Le désespoir. »

Irina continue de se remémorer les changements survenus dans le comportement de sa fille au cours des derniers mois. Elle dit qu’un couteau a disparu un jour de la cuisine. La grand-mère l’a cherché trois jours durant, puis l’a trouvé dans la chambre d’Elia, juste là, sur le canapé. Pour quoi faire ?!

— Mais mamie, c’est une mode. Nastia aussi en a un avec elle, et toute la classe aussi, avait expliqué la fillette.

Irina a réussi à retrouver quasiment toute la correspondance d’Elia sur le réseau social, elle nous en montre un extrait. Elia tchate avec Nastia deux mois avant la tragédie, elle demande : « Si je meurs, tu me supprimeras de tes amis ? »

Nastia : Bon, premièrement, tu ne vas pas mourir.
Elia : C’est ça, ouais.
Nastia : Deuxièmement, non.
Elia : Pourquoi ?
Nastia : Bon, t’arrêtes avec tes questions idiotes, ça va déjà très mal comme ça.

Et elle envoie à Nastia une photo où l’on voit un bras avec des entailles. On ne sait pas s’il s’agit du sien ou d’une photo trouvée sur Internet.

Elia écrit : Prq [pourquoi ?, ndlr]

Nastia : Juste comme ça.
Elia : C’est idiot juste comme ça, sans raison.
Nastia : Et où est le mal, pourquoi je ne me ferais pas des égratignures ?
Elia : Parce que c’est idiot. Même le mot égratignures, il est idiot.
Nastia : Des incisions.
Elia : Si t’étais tellement mal, tu te cacherais… Mais ce que vous faites avec Olga… c’est un peu absurde, non ?

Et elle lui envoie à son tour une photo de bras violemment entaillé. « C’est de la peinture », devine sur-le-champ son amie. « Tu déconnes pas, toi. T’as vu qu’il n’y avait pas de peau arrachée aux endroits des incisions, t’as tout grillé direct », lui répond Elia.

— Elia ironise, sur sa photo, il n’y a pas du tout de peau arrachée, c’est un dessin, intervient Irina. Regardez les bras et les jambes des collégiens : beaucoup ont des cicatrices dessinées, de nos jours : c’est une mode. C’est du moins ce que je me suis dit, et c’est ce que tous les parents pensent.

Nya. Ciao

« Moins un, tu es la suivante » : c’est le message privé qui est arrivé, le jour de l’enterrement d’Elia, sur la messagerie VKontakte de Natacha, une voisine, du même âge. La jeune fille, effrayée, l’a montré à sa mère. Celle-ci, une amie proche d’Irina, s’est immédiatement lancée à la recherche de l’expéditeur. Elle a découvert qui c’était en quelques heures : un élève du même collège que Natacha, plus âgé. La « petite blague » a fonctionné : depuis ce jour, la mère de la fillette passe quasiment tout son temps sur la multitude de groupes VKontakte appelant d’une façon ou d’une autre les enfants au suicide. Il y en a au moins 1 500.

Elle a appelé à l’aide une autre amie commune à Irina et elle, aussi mère d’un collégien. Les deux femmes se sont attelées à la tâche, tentant d’expliquer à Irina ce qu’elles avaient découvert. Mais à l’époque, la mère d’Elia n’était pas en état d’enregistrer une quelconque information.

Leur amie ne les a finalement entendues qu’à la veille du Nouvel An, le 31 décembre. La première chose qu’elle ait entendue, c’est un prénom : Rina. Il a immédiatement pénétré sa conscience : ce prénom, elle l’avait entendu de la bouche d’Elia. Ça avait commencé début décembre, et ça s’était reproduit à plusieurs reprises.

— Mam’, quand j’aurai une fille, je veux l’appeler Rina. C’est un beau prénom, pas vrai ?
— C’est joli, oui. Mais pourquoi précisément celui-là ?, avait souri sa mère.
— J’aime bien, c’est tout.

…Le 23 novembre 2015, dans une ville de Sibérie, la jeune Rina, 16 ans, s’est allongée sur des rails de chemin de fer, à quelques mètres seulement d’un train de marchandises qui s’avançait vers elle. Le chauffeur a tenté un freinage d’urgence, mais n’a pas pu arrêter le convoi.

La photo du corps décapité de la jeune fille a circulé sur Internet presque immédiatement. Les réseaux sociaux ont explosé, les collégiens des groupes « aux baleines » ont totalement cessé de dormir la nuit. Des milliers d’enfants sont arrivés sur la page VKontakte de Rina. Les posts du type « Rina, t’es la meilleure !, qu’est-ce que je regrette de ne pas t’avoir connue, tu es mon héroïne, je t’aime, tu as de ces yeux… on dirait que tu nous arrives tout droit d’un manga » n’ont cessé de se multiplier. La photographie de profil de Rina – jeune fille espiègle avec un bonnet couleur framboise et un foulard qui lui cache la bouche et la moitié du nez – est devenue pour les enfants une « icône ». Quant à la jeune fille elle-même et son post d’adieu « Nya. Ciao », publié sur sa page VKontakte, ils sont littéralement devenus un mème.

suicide rina
Rina, 16 ans. Crédits : VK

Nya, en japonais, est l’équivalent de notre Miaou. Il est souvent utilisé, dans les mangas, par les personnages au comportement « félin ». Depuis le mois de novembre, les enfants adorent Rina : ils écoutent et mettent sur leurs pages les mêmes chansons qu’elle écoutait, ils dessinent Rina au milieu de baleines, ils écrivent son nom et ses dernières paroles sur leurs cahiers d’école et les murs des immeubles. Nous les avons notamment retrouvés sur le mur de la tour d’où Elia a quitté ce monde. Et dans ses cahiers.

J’ai pu trouver le numéro de portable de la mère de Rina, et je l’ai appelée. C’était comme si elle n’attendait que ça : elle s’est mise à me parler sans s’arrêter, en pleurant, dans un monologue ininterrompu :

— Bien sûr que ce qui s’est passé est insoutenable. Mais ce qu’ils en ont fait sur Internet, ça, ça n’a pas de nom. Rina était une jeune fille ordinaire, elle n’était absolument pas célèbre. Mais quelqu’un est en train de rendre sa mort célèbre, ils ont transformé notre peine en show, ils tournent des vidéos sur sa tombe ! Je ne comprends rien… Et aussi, maintenant, beaucoup de gens écrivent que c’était une histoire inventée, que Rina est vivante. Oh, si c’était le cas, je n’irais pas prendre ma perf’ régulière à l’hôpital psychiatrique pour continuer à tenir debout. Rina est morte. Et cette photo, où on voit son corps séparé, et sa tête de l’autre côté du rail, c’est un enquêteur qui l’a mise sur la Toile. Immédiatement, juste après que c’est arrivé. Je ne savais pas encore, moi-même, ce qui était arrivé à ma fille, que tout le monde en parlait déjà sur les réseaux sociaux… D’autres gens ont filmé sur leurs iPhone cet enquêteur en train de prendre une photo de ma fille meurtrie depuis sa voiture. Je considère que ce qu’il a fait est un crime, et je compte porter plainte contre lui.

La maman de Rina m’a aussi raconté que son fils, beaucoup plus âgé, vivait depuis plusieurs années dans une autre ville, et que Rina avait donc été élevée comme une enfant unique. La mère avait deux emplois – elle vendait des assurances automobile dans un endroit et fabriquait des pelmenis dans un autre – simplement pour que Rina ait tout ce qu’elle voulait : et l’iPhone, et la tablette, et des vêtements à la mode. La jeune fille dansait admirablement, elle chantait et faisait partie d’un groupe à l’école, qui faisait des tournées en Corée et en Thaïlande.

Les problèmes ont commencé il y a un an : elle est tombée amoureuse d’un garçon qui, comme dit sa mère, ne faisait que lui soutirer de l’argent et la traitait brutalement. Ayant décidé qu’elle était trop grosse, Rina avait arrêté de manger normalement. Elle s’était percé le nez et la lèvre, avait cessé de dormir la nuit, vivait avec son casque sur les oreilles et sa tablette dans les mains. Quand sa mère entrait dans sa chambre et l’appelait, elle n’entendait rien, quand la jeune fille finissait par la voir, elle lui criait : « Maman, laisse-moi tranquille ! Je suis dans un jeu ! »

La veille de la tragédie, elle a passé la nuit à tchater avec des amies. Sa mère en est certaine : celles-ci ne pouvaient pas ne pas savoir ce qui risquait d’arriver :

— Un taxi, intramuros, ça ne coûte pas plus de 100 roubles. Ne me dites pas qu’elles ne pouvaient pas venir la voir, la dissuader, me le dire à moi, pour qu’on la sauve… Personne ne l’a aidée, et aujourd’hui, tout le monde se fait de la pub sur son nom. On m’a dit que le jour de sa mort a été décidé par quelqu’un. Je ne sais pas qui et je ne sais pas ce que c’est que cette histoire. Je me souviens du dernier jour. Nous nous sommes mises à table ensemble, nous avons mangé. Elle est sortie de la maison comme d’habitude, en parlant au téléphone avec quelqu’un. Et là-bas, elle a enlevé son blouson, elle l’a plié et posé soigneusement et…

…Beaucoup de choses qui rappellent l’histoire d’Elia. Et s’il n’y avait que la sienne. Nous n’avons évidemment pas pu étudier attentivement les 130 cas de suicides d’enfants au cours des six derniers mois : de novembre 2015 à avril 2016, mais nous pouvons citer des dizaines de cas où les collégiens, avant de franchir le dernier pas, ont, par exemple, retiré leurs blousons.

Irina, la maman d’Elia, collégienne de Riazan, en est convaincue :

— Les enfants suivaient les instructions de groupes fermés sur VKontakte. Sur ces pages, il est écrit noir sur blanc : pour sauter, vous devez retirer votre blouson, etc.

C’est loin d’être la seule instruction donnée aux enfants qui se préparent à « claquer » [au suicide, dans leur jargon, ndlr]. Dans le groupe fermé F57, par exemple, Eva Reïch écrit : « Les gens. Allez claquer. Il reste 38 jours sur les 50. J’attends vos messages privés. »

N’essayez pas de retenir ce nom, Eva Reïch. Des Reïch, dans ces innombrables groupes, il y en a une quantité innombrable : Vitali Reïch, Alexander Reïch, etc. Avec tout ça, Eva Reïch passe très rapidement dans la peau d’un certain « Miron », qui change souvent de nom de famille. La seule chose à laquelle il faille faire attention ici, outre l’appel lui-même – Allez claquer –, ce sont les chiffres. Pourquoi précisément 50 jours en tout, et pourquoi en reste-t-il 38 ?

Maman mène l’enquête

15 jours après la mort d’Elia, vers la toute fin des vacances scolaires du Nouvel An, Anya, 16 ans, est tombée d’une autre tour résidentielle, dans la même ville. La jeune fille est morte dans l’ambulance, sur la route vers l’hôpital. Plus tard, son père a trouvé dans un dossier de son smartphone le livre 50 jours jusqu’à mon suicide. L’auteur, Stace Kramer, écrit dans la préface qu’elle n’incite personne au suicide. Simplement, dit-elle, quand quelqu’un va mal, il ne peut pas ne pas envisager cette possibilité. Dans ces moments, il faut donc se donner 50 jours, pour décider ce que l’on veut vraiment : vivre ou mourir ? Au fond, c’est effectivement le cas, le livre ne comporte aucune provocation morbide, il s’agit plutôt de la confession d’une adolescente se trouvant en situation de crise. C’est-à-dire que ce livre n’est pas dangereux en soi. Mais il est utilisé par les sites spécialisés et les groupes fermés sur VKontakte. Ces derniers mettent l’accent non sur le fond, mais sur les chiffres du titre. Et ils le font de cette façon : « Tu es mal ? Tu veux mourir ? Prends tes 50 jours, le temps est venu. » D’un point de vue psychothérapeutique, c’est d’ailleurs plutôt un bon conseil. En 50 jours, tout peut changer – pour un adolescent comme pour un adulte. Mais dans ces groupes fermés, après que « le moment est venu », on ne lâche plus les adolescents. Comment les choses se déroulent-elles ?

Rappelez-vous que la mère d’Elia s’est lancée dans son enquête le 31 décembre. Voilà ce qu’elle raconte :

— Au début, avec mes amies, nous nous sommes jetées dans ces groupes comme des chatons aveugles, en courant ça et là au fil des liens, sans rien comprendre. Nous avons ouvert de nouveaux comptes, en nous faisant passer pour des collégiennes, mais on ne nous acceptait nulle part. Mais ensuite, nous avons récupéré une des fausses pages d’une fillette morte – beaucoup d’enfants font ça, en plus de leur page, ils en créent d’autres sous de nouveaux noms, que peu de gens connaissent. Nous avons deviné le mot de passe et commencé à écrire depuis cette page, qui inspirait confiance vu qu’elle était sur le réseau depuis longtemps. De fait, j’ai commencé – comme « collégienne » – à recevoir des invitations pour rejoindre des groupes fermés et de nombreux messages privés. Le tout premier, je m’en souviens encore par cœur : « Salut, ma chère, accepte toute ma pureté ! Je vais t’aimer tout l’hiver. Et l’hiver sera éternel. »

Ensuite, c’est Eva/Miron qui m’a écrit « Hey, chaton, comment va ? » En réponse, j’ai mentionné le nom d’un médicament recommandé aux jeunes filles pour maigrir : j’ai écrit que j’en avais avalé plein pour mourir. Et j’ai reçu cette réponse : « Mais pourquoi tous les suicidaires sont-ils aussi idiots ? Balance-toi d’une tour. » Quelqu’un d’autre a écrit : « Je sauterais bien, mais il reste 28 jours… il y en avait 50. » J’ai demandé qu’on m’explique de quoi il s’agissait. Réponse : « Nous sommes tous fêlés, seulement, chez certains, c’est une petite fissure, et chez d’autres, ça s’est transformé en une poudre de débris. »

Irina s’est enregistrée sur tous les sites où étaient enregistrées Rina, Elia et Anya, aussi de Riazan.

— Elia n’a jamais rencontré Anya, nous vivions à deux extrémités de la ville, mais elles fréquentaient exactement les mêmes groupes, poursuit Irina. Sur la page VKontakte perso d’Anya, on trouve les mêmes photos de scarifications et des images ressemblantes. Par exemple, une jeune fille sur un toit, avec le bras levé, et écrit au-dessous : « Saute du toit, mon lapin, c’est marrant. »

Irina a aussi rejoint les communautés que les liens lui indiquaient, elle est allée là où on l’invitait. Les textes de ces invitations varient de très peu. Celui-ci, par exemple :

Ton mec t’a larguée ?
T’en as marre du collège ?
Tu es souvent sur VK ?
Et personne ne t’écrit ?
Jette un œil dans mon Obscurité, il y a quelque chose pour toi là-bas.

Vous cliquez ensuite sur l’Obscurité, vous lisez deux ou trois publications, et de nouveau, une invitation – mais maintenant, on vous propose déjà d’aller voir un groupe intitulé En Nike mortes. Et ça continue comme ça, jusqu’à ce que vous receviez une invitation pour un groupe fermé. Ici, il y a une « petite formalité », expliquée dans la description de la page : « Attention ! Si vous voulez rejoindre ce groupe, vous devez indiquer que vous avez 18 ans ou plus, ou bien ne rien indiquer du tout. » Après cela, suivent d’autres noms de groupes, régis par les même règles : #f57 #f58 #lamaisonpaisible #rina #nyapoka (« nyaciao ») #kity (« lesbaleines ») #morekitov (« lamerdebaleines »).

Les enfants savent entendre le principal : s’ils n’ont que 12 ans, comme Elia, ou 16, comme Rina et Anya, ils peuvent ne pas indiquer leur âge du tout. Et les jeunes filles ne l’ont pas indiqué – tout est réglo. La « collégienne Irina » n’a pas indiqué le sien non plus. Et on l’a invitée à jouer à un jeu interactif. La mère, en suivant la trace de sa fille morte, a immédiatement compris qu’Elia ne pouvait pas ne pas devenir accro à un tel univers de langage codé, de mystère et de romantisme. Une montagne de symboles et de chiffres, des images au graphisme incompréhensible mais contenant un sens profond codé.

Tous les enfants qui arrivent ici deviennent accros. Mais ce n’est pas si simple. Ils doivent encore se maintenir en place.

D’abord, envoyer leurs dessins ou récits signés Nya.Ciao. Ensuite, au deuxième niveau, envoyer des photos dans un album intitulé : « Vos entailles/cicatrices ».

…Nous avons vu défiler de nombreuses pages personnelles VKontakte d’enfants pour la mort desquels une enquête a été ouverte. Partout, les enfants avaient fait leurs « devoirs » : photos de bras incisés, créations dédiées à Rina.

— Quand j’en suis arrivée là, j’ai fait un bond sur ma chaise, raconte Irina. Vous vous souvenez de l’échange d’Elia avec sa copine Nastia ? Eh bien voilà d’où tout ça venait. Elles exécutaient une tâche ! Et c’était une condition sine qua non pour passer au troisième niveau. Moi aussi, j’ai été acceptée.

Aujourd’hui, Irina continue de suivre la trace de sa fille et s’efforce d’empêcher des collégiens dans tout le pays de franchir l’étape ultime. Les trois mamans (Irina est toujours aidée par ses deux amies, qui ont aussi des enfants allant au collège) sont arrivées à de nombreuses conclusions. Elles ont découvert, par exemple, comment fonctionne le mécanisme qui incite les enfants à se suicider au troisième niveau du « jeu ».

— Au début, on m’a demandé : « Tu vas mourir, c’est sûr ? » Je n’ai pas répondu tout de suite. Ils ont commencé à m’écrire : « Bon alors, tu ne vas pas mourir ou c’est pour de vrai ? », raconte Irina.

Ensuite, quand la « collégienne » a répondu : « Bien sûr, mais je ne suis pas encore tout à fait prête », elle a reçu instantanément des tas de demandes d’amis, de gens très différents. Chacun d’entre eux a entamé un tchat avec elle, elle n’a pas dormi deux nuits durant, occupée à leur répondre. Elle partageait ses suppositions : « Ces chiffres, je les ai décodés, mais ceux-là, pas encore. » Tous autour faisaient la même chose. Mais certains, qui se moquaient de la situation, étaient immédiatement supprimés, on voyait apparaître à tout bout de champ l’inscription « moins un ». Ceux qui s’efforçaient de résoudre les énigmes sérieusement étaient acceptés dans le groupe fermé. Sur 49 candidats, 34 ont été pris.

Six nuits et six jours, ou la Baleine n°34

Irina poursuit son récit :

— Puis, quelqu’un nous a invités à une conf’ [conférence : c’est le nom donné, sur VKontakte, à un tchat instantané impliquant plusieurs interlocuteurs à la fois, ndlr]. À côté de son surnom, ONO, ce quelqu’un avait le signe suivant :

(C’est un signe que l’on rencontre sur de nombreux groupes Vkontakte fermés, et même ouverts, accordant une large place au thème du suicide. Nous l’avons vu aussi sur les murs de la tour d’où Elia est tombée. En regardant attentivement, on distingue, à l’horizontale, le mot ONO, ndlr (le russe possède un genre neutre, ono est le pronom personnel correspondant à ce genre, sorte d’équivalent du it anglais, ndt))
Signe que l’on rencontre sur de nombreux groupes VKontakte fermés, et même ouverts, accordant une large place au thème du suicide. Nous l’avons vu aussi sur les murs de la tour d’où Elia est tombée.

On nous a dit : « Salut à vous, mes frères et sœurs proches, mais lointains ! »

Nous nous sommes tous salués, et ensuite, les choses se sont passées ainsi :

Nous sommes face à la capture d’écran de la page F57 Nous voyons tout. Nous lisons : « Pour n’importe quel comportement inadéquat, vous disparaîtrez d’ici. Vous avez seulement six jours. Vous devez trouver la clé pour le dernier jour. Jour premier. Dans 144 heures, tout sera terminé, pour vous, comme pour tous les autres. La Lune est pleine. Il ne reste que quelques jours. Les cieux descendront sur la Terre. A-n-t-a-n-u-m… » Ensuite, nous voyons une image montrant un animal blessé au couteau, qui perd du sang, puis la suite du texte : « Le suicide n’est qu’un début. Nous avions besoin de son corps comme réceptacle pour l’un d’entre nous. Dans six jours, quand la Lune se lèvera, il arrivera la même chose à tous. Non. Votre suicide provoquera seulement la reconstitution de nos rangs… »

Puis celui qui « voit tout » donne un indice pour déchiffrer son délire codé : une longue ligne ininterrompue de 0 et de 1. Ensuite, le même signe par lequel ONO s’est annoncé, et une explication : « Ce n’est pas une simple image. C’est un rarjpeg. Vous avez peu de temps. » Et de nouveau, des chiffres. Puis, un autre indice : « Passez en revue toutes les options possibles. À cette étape, tout est élémentaire. N’allez pas que dans une seule direction – elle vous conduirait dans l’impasse. »

— Et tous les enfants se grattent la tête, réfléchissent, essaient de savoir ce que c’est que ces lettres qu’ils nous ont données, raconte Irina. Ensuite, une fille dans la conf’ écrit : « Il me reste quatre jours. » Et je lui demande : « Salut ! C’est quoi, le meilleur moyen pour le faire ? »

Après cela, c’est la fameuse Eva Reïch, qui avait parlé avec Elia, qui rejoint la conversation : elle conseille à Irina de se jeter sous les roues d’un train. À l’autre fille : de renifler un produit chimique utilisé pour le ménage. Pour elle-même, soi-disant, elle a déjà choisi de « claquer » en inhalant une boisson inoffensive, que beaucoup d’entre nous consomment quotidiennement. Elle publie sur-le-champ les instructions permettant de transformer cette boisson en un poison.

« Personne ne mourra de mort naturelle », annonce ensuite Eva. « Les 37 personnes vont toutes mourir ? », lui demande un des participants du groupe. Non : ils recherchent les plus « dignes ».

La tension monte dans les échanges. Quelqu’un écrit des lignes du Notre Père, quelqu’un d’autre pose, enfin, la question : « Pourquoi faites-vous ça ? » Et il disparaît instantanément du groupe, puis l’on voit réapparaître l’inscription « Moins un ». Pourquoi ? Parce que : « Ne fourre pas ton nez dans une conversation si tu n’en comprends pas le sens », explique une Eva furieuse, qui est désormais Miron. Et on voit instantanément resurgir le « sacrificateur suprême », le fameux ONO, qui écrit : « RINA EST AVEC NOUS… »

Nous assistons, en clair, à une manipulation très grossière de significations et de symboles inventés. Mais les enfants, qui ne dorment pas la nuit et pour qui Rina est une véritable idole, prennent tout cela pour argent comptant. Ils sont maintenant des « baleines ». Bientôt, ils recevront des numéros. Mais seulement ceux que l’on invitera avec un : « Go sur Skype ».

Irina aussi a été invitée sur Skype, mais elle n’a pas pu accepter – elle n’a pas le visage d’un enfant. Avec sa fausse page VKontakte, elle a seulement pu continuer à parler de ces thèmes avec les enfants qui ont assisté avec elle à la « conf’ ». C’est un garçon de 13 ans qui lui a parlé de son « numéro de baleine ». Elle lui a posé des questions, et il a expliqué que tous connaîtraient tôt ou tard le Jugement dernier, et qu’une date, une heure et une façon de mourir seraient décidées pour chacun. Elle a tenté de continuer l’interrogatoire, mais le garçon a été sur-le-champ supprimé de partout.

Toujours sur Internet, nous retrouvons un autre aveu. Philipp F57 écrit : « Je suis un déchet organique… je suis le numéro 34, merci pour tout, adieu… on me l’a donné dans le groupe… ils ont dit que ce serait mieux comme ça. Ils ont dit : Tu es le numéro 34, tu dois quitter sans tarder ce monde, baleine. Nous t’attendons là-bas. La mer de baleines demande un lien vers vous. »

C’est signé Philipp Liss, administrateur du groupe La Mer de baleines et assistant actif dans la promotion de bien d’autres groupes VKontakte malveillants. On raconte sur le Net que, pour lui, tout ça n’est qu’une pub cynique, qu’il veut seulement en profiter pour faire circuler ses morceaux de musique. Mais il est évident qu’il ne s’agit pas seulement de ça. Parce qu’il promeut ses chansons beaucoup moins activement qu’il ne fait la propagande du suicide.

Terriers de renards et enfants éternels

Pourquoi personne ne lutte contre cela ? L’agence fédérale des communications Roskomnadzor le fait. L’organisation ferme les groupes qui appellent au suicide par milliers. Mais dès qu’un groupe est fermé, instantanément, d’autres apparaissent.

Miron Seth (la fameuse Eva ) écrit : « Nous ne serons pas séparés longtemps, les gars, nous allons mettre très vite au point une réserve, nous remettrons en ligne toutes les vidéos qui y étaient déjà. Envoyez vos demandes d’amis. Toutes les nouvelles seront sur le mur de ma page. »

La réserve fonctionne déjà, tous les posts du groupe fermé par l’État #F57 Suicide y sont disponibles, ainsi que tous les anciens fichiers audio et vidéo. Y compris la scène de suicide de la « malheureuse baleine n°34 », bien connue sur le Net sous le nom Philipp Liss – jeune homme en pleine santé. La vidéo de cette mise en scène glaçante, où le jeune homme d’une trentaine d’années, d’une voix tragique, fait ses adieux au monde et demande pardon avant de nouer une corde autour de son cou, puis de se mettre à gesticuler, mimant une convulsion en rythme avec la musique qui l’accompagne, a été visionnée des milliers de fois. Cette action avait été précédée d’une annonce de celui qui s’apprêtait à « claquer », publiée deux jours plus tôt, qui ressemblait à cela :

Philipp Liss
17 mars 2016, 20h01
« Les gars, salut tout le monde. Je m’appelle Philipp Liss. Je veux dire que personne n’est responsable de ma mort… Je vous souhaite à tous de ne pas reproduire mes erreurs, que le bien soit avec vous, j’ai pensé à la mort peu à peu, récemment, j’ai essayé de me pendre, en vain, mais ça m’a plu. Ce sentiment, quand tu t’endors et que tu t’envoles – ce sentiment quand tu comprends que sans lui, tu ne veux plus vivre, que tu voudrais l’éprouver en permanence. Dans mon cas, la mort est l’issue à tous mes problèmes. Prenez soin de vous. Je ne pars pas le premier… »

Plus loin, il publie un lien sur la page d’un certain « Baleine n°2 », qui est en réalité un propagandiste tout aussi actif du suicide parmi les enfants. Et lui aussi, comme Philipp, est mort plusieurs fois et a ressuscité. Dans cette même « lettre d’adieu », Liss annonce : « A part nous, 4 personnes vont partir encore. Souviens-toi. »

On voudrait croire qu’ils sont tous vivants, qu’il s’agit simplement de gens à la conscience malade. Mais…

Mais rappelons-nous encore la date d’un décès bien réel, celui de la fille d’Irina, âgée de 12 ans, Elia. Ce jour-là, quatre collégiens, précisément, sont morts dans tout le pays.
Dont Elia elle-même.

Une lycéenne de première, que nous appellerons Alla, originaire d’une autre région de Russie centrale, s’est aussi jetée du toit d’une tour. Sur le toit, on a retrouvé son blouson. Nous avons regardé sa page VKontakte : une photo de couteau, comme sur la page d’Elia, et le réseau des mêmes groupes « aux baleines ».

Dans une ville de l’Oural, une collégienne de 16 ans est tombée d’une fenêtre de palier du 13e étage. On a retrouvé son blouson sur place. Tout comme avec Elia.

Enfin, dans une autre ville, en Sibérie, une autre collégienne est tombée d’une fenêtre du 8e étage. Elle est morte. Elle fréquentait les mêmes groupes VKontakte qu’Elia.

Inexplicables bizarreries

Carte de Russie et logo de la "secte". Crédits : Novaïa Gazeta
Carte de la Russie et logo de la « secte ». Crédits : Novaïa Gazeta

Ce jour-là, Elia fut la quatrième. Ses parents ne croient pas au suicide. Le père parle de son cartable : il était trop lourd, souligne-t-il, une enfant de 12 ans n’aurait pas pu le jeter du 13e étage avec une force telle qu’il atterrisse sur l’auvent d’un magasin situé loin de l’endroit où la fillette est tombée. Le lieu où sa fille reposait éveille aussi de gros soupçons chez le père d’Elia. Avec d’anciens collègues – après être un peu revenu à lui –, il a tout mesuré : même si Elia avait couru avant de sauter – sachant que, là-haut, il n’y a pas beaucoup de place pour prendre son élan –, elle ne serait pas tombée de cette façon. Son père en est certain : quelqu’un l’a poussée. Les enquêteurs l’entendent-ils ? Non. Mais la mère de la fillette, Irina, l’entend bien. Et elle continue d’énumérer les bizarreries :

— Elia s’apprêtait à sortir avec sa sœur et moi, mais sa copine l’a appelée, et elle a filé à toutes jambes. Peut-être que quelqu’un l’attendait, peut-être qu’ils avaient prévu un spectacle de suicide ? Peut-être qu’ils s’apprêtaient à filmer, dans ces groupes fermés. Elles sont légion, ces vidéos où on voit des enfants tomber de toits et de balcons. Et ils n’ont pas eu le temps. Mais sur ces groupes, on a vu une photo d’elle avec un foulard qui lui cache la moitié du visage, comme sur la photo de Rina… Il y avait peut-être d’autres jeunes avec elle, peut-être même des camarades de classe. Eux aussi, ils étaient dans ces groupes, ils ont tout à fait pu s’élancer hors du bâtiment après que tout ça s’est passé. Et ça expliquerait la terreur de Nastia quand elle m’a vue arriver à l’école et que j’ai commencé à l’interroger. Je suis persuadée qu’il y avait encore un adulte avec eux, quelqu’un qui a appelé les enfants, qui leur a téléphoné – et les enfants ont su que le « Jugement dernier » était arrivé, ce quelqu’un a désigné le lieu et le moyen pour Elia. Peut-être que ça s’est passé en conférence sur Skype, avec tous les enfants : je veux dire toutes les filles des autres villes qui sont aussi mortes ce jour-là.

Irina a encore un argument à l’appui de ce qu’elle avance : pourquoi les groupes VKontakte fermés ont-ils annoncé la mort de quatre enfants en ce jour de décembre, avant même que les médias régionaux ne le fassent ? On en a parlé sur le site Nouvelles mortes, par exemple.

De retour de Riazan à Moscou, je vais sur un nouveau groupe, qui servait de réserve au #F57 Suicide. Toutes les vidéos ont été replacées ici, je les regarde une par une : une adolescente se jette sous un train de banlieue mais, avant cela, la caméra est fixée sur le lieu où elle s’apprête à apparaître. C’est à dire que l’on voit des gens attendant leur train, rien d’exceptionnel, mais la caméra les filme, le caméraman attend clairement quelque chose. La fillette arrive, elle fait le pas fatal – elle est sous le train ! Des gens, remarquant ce qui s’est passé, s’approchent en courant, appellent du secours.

Peut-être s’agit-il d’une mise en scène, mais quel intérêt y aurait-il à filmer tant de vidéos de suicides d’enfants ? Les questions sont nombreuses.

J’ai commencé à m’occuper de ce sujet en avril et j’ai parlé des 130 enfants morts en l’espace de six mois. Mais, dès le mois de mai, de nouveaux messages sont apparus. Par exemple, au début de ce mois, deux adolescents ont sauté du toit d’un immeuble de 15 étages en Sibérie, en se tenant par la main : une fille de 15 ans et un garçon de 16. D’emblée, différentes sources dans les médias ont parlé d’un témoin. De quelqu’un qui a vu le moment de la chute et suppose que « sur le toit, ils n’étaient pas deux, mais quatre ». La police, confie le témoin, n’a pas jugé bon de l’interroger.

Les données scientifiques les plus récentes indiquent qu’un individu, même sous hypnose, ne fait pas une chose sur laquelle plane pour lui un interdit intérieur. Au dernier moment, il se révolte, même si c’est sous forme d’une crise d’hystérie, et s’arrête. Et si tous les Liss, Miron et autres Reïch savaient cela et envoyaient aux enfants un « assistant » ?

— J’ai participé à la « conf’ » mais, après, je n’ai pas pu accepter l’invitation Skype, vous vous doutez bien pourquoi, explique Irina. Et ensuite, ces groupes ont commencé à m’ignorer. Pourtant, on garde tout de même des attaches, et par des signes indirects, que j’ai appris à déchiffrer, je comprends ce qui se passe. Le 5 mai, j’ai vu que se mettait en place une nouvelle opération « claquage », et ensuite, ce double suicide d’adolescents. J’en ai parlé partout mais, comme toujours, personne ne m’a écoutée.

Irina a écrit au délégué présidentiel pour les droits de l’enfant, Pavel Astakhov, et appelé les délégués aux droits de l’enfant de diverses villes de Russie. Elle voulait empêcher ce qu’elle n’avait pu empêcher pour sa propre fille. Elle a dit à l’enquêteur qui s’occupe de l’affaire d’Elia : « Ils préparent les enfants, ils les poussent au suicide ! Regardez, ce garçon m’écrit : On va claquer ensemble, en mai ? Est-ce qu’on ne peut pas entrer en contact avec les parents ?! »

On lui a toujours promis de tirer l’affaire au clair. La première fois qu’elle a tiré la sonnette d’alarme, cela s’est terminé par une mort : en janvier, une collégienne est tombée d’une tour résidentielle. Irina a aussi essayé de prévenir tout le monde de l’arrivée d’un autre « Jour du Jugement » : « Regardez, une jeune fille se prépare à Volgograd ! » Elle était inquiète, parce que, le 10 février, des « élus » étaient « prêts ». Elle espérait que les autorités feraient quelque chose. Mais, le 11 février, la collégienne a demandé à sa grand-mère et à sa petite-sœur, sur la route de l’école, de l’attendre un moment. Quelques minutes plus tard, elle tombait d’un immeuble. Son blouson a été trouvé sur place, comme dans le cas d’Elia.

La mort en temps réel

Il ne s’agit pas seulement des morts déjà advenues, car elles se poursuivent en temps réel. On voit de nouveau, dans les groupes, apparaître la question : « Qui se plongera aujourd’hui dans un monde nouveau, sans cette fausseté de la pourriture, sans souffrances ni douleur ? Que ceux qui vont aller dans ce monde paisible mettent un +. » Les + apparaissent rapidement, les uns après les autres.

Et de nouveau, de nouvelles instructions, voilà l’une des plus récentes : le 10 mai, sur le site Nouvelles mortes, un clip est apparu, où l’on montre, en détails et en musique, comment s’empoisonner à l’aide d’une énième substance.

Qui fait tout cela ? Nous ne voyons que la partie émergée de l’iceberg, les petits démons, au service d’un système monstrueux, mais nous ne savons pas qui est le responsable.

Les rescapés

La mère de l’amie d’Elia nous a autorisés à poser quelques questions à sa fille. Nastia ne voulait pas nous parler, elle avait un regard effrayé, comme si tout ce qui était arrivé à son amie se passait au moment même où nous parlions. Elle a répondu à toutes nos questions par monosyllabes ; quand elle disait quelque chose, c’était exclusivement en chuchotant. On avait l’impression très claire que sa conscience était altérée. Elle bénéficie de soins et d’un suivi par des spécialistes. Mais à en croire sa mère, elle ne va pas mieux pour autant. Elle ne dit rien à personne.

La langue anglaise possède la notion de « survivor » : celui qui est resté en vie, le rescapé. Il s’agit des parents et des amis, qui subissent des troubles post-traumatiques lourds après le suicide d’un proche. Ils sont en vie, mais ils ont du mal à résister. Pourtant, au lieu d’être aidés, ils sont la plupart du temps harcelés. À l’église, même si le prêtre a autorisé l’office des morts, on les évite comme des pestiférés. La grand-mère d’Elia, qui s’y rend avec peine sur ses jambes malades, y a entendu des femmes lui dire que sa petite-fille avait elle-même choisi l’enfer…

Comme si c’étaient les mêmes gens qui peuplaient les églises et ces groupes fermés sur VKontakte, qui répètent sans cesse : « Plus il y aura de suicides, moins il y aura de suicidaires et leurs proches. » Ou encore : « Plus il y aura de dérangés qui seront éliminés dans ces suicides d’adolescents, plus la vie sera douce. »

C’est une matrice clairement fasciste. Mais le thème du suicide chez les adolescents s’est évidemment toujours posé de façon aiguë. Les adolescents ont des milliers de problèmes, ils ne s’aiment pas, et n’importe quoi peut les pousser au suicide, même une dispute avec leurs parents ou un enseignant. Pourtant, s’il existe un contact émotionnel avec au moins un adulte important à la maison, tout passe, cette crise de l’adolescence ne fait que forger la personnalité future. J’ai moi-même écrit et publié tout cela autrefois, mais aujourd’hui… ce n’est pas que je reviens sur ce que j’ai dit. Je dis simplement : face à ce système si vaste et puissant de groupes VKontakte fermés, qui agit de façon tellement planifiée et cruelle, tout cela peut ne pas suffire.

6 commentaires

  1. Il faut chercher et trouver l’origine de l’opération diabolique et frapper fort pour la détruire. C’est le devoir de l’Etat. J/M

  2. Ingénierie sociale , manipulation des cerveaux reptiliens, infiltration des esprits, en particulier chez les jeunes. On se doute d’où ça vient !

  3. Comme disait Soljenytsyne , « le purin de l’occident » sourde jusqu’en Russie .Et voilà le résultat .Vladimir ferait bien de mettre le hola à ces saloperies . C’est aussi le résultat de la sécularisation qui touche aussi la Russie . Cyrille a, lui aussi, beaucoup de boulot!!

  4. Les malades mentaux qui poussent les enfants au suicides sont des meurtriers en série qui devraient être pourchassés par la police et « arrêtés » définitivement (prison ou mort). En attendant que la police fasse son travail, il existe bien des hackers capables de stopper n’importe quel site… Ils ne pourraient pas aider à sauver des ados en agissant contre ces meurtriers ??… C’est juste horrible de laisser faire cela sans agir.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *