Business russe en France : « Tout le monde en a marre des sanctions »

Les députés de l’Assemblée nationale française ont adopté le 28 avril une résolution proposée par l’opposition, qui appelle le gouvernement à demander une levée des sanctions européennes contre la Russie. Ce document n’a qu’un caractère de recommandation, et le gouvernement n’est en rien obligé de l’appliquer. Alexandre Tourov, représentant de la Russie pour le commerce en France, explique dans un entretien à Kommersant comment les entreprises russes tentent d’entrer sur le marché français dans ce contexte de sanctions, et pourquoi les milieux d’affaires français ont aussi intérêt à une levée de ces limitations.

Manifestation d'agriculteurs en France. Crédits : Wikimedia
Manifestation d’agriculteurs en France. Crédits : Wikimedia

Kommersant : Comment les relations commerciales entre la Russie et la France ont-elles évolué depuis l’introduction des sanctions ?

Alexandre Tourov : Le volume des échanges a été divisé par deux. Au terme de l’année 2015, il avait atteint 11,6 milliards de dollars, sachant que le volume maximum remonte à 2011, avec 28 milliards de dollars. Il y a toutefois un point positif : le solde négatif de notre balance commerciale s’est réduit. Alors que nous étions à plus de 3,2 milliards de dollars en 2011, nous sommes passés à 200 millions seulement en 2015. C’est bon signe, surtout quand on se rappelle que les prix des ressources énergétiques, qui constituent la part principale de nos exportations, ont baissé de plusieurs fois.

Kommersant : À quoi est-ce lié ?

A.T. : Les exportations vers la France hors matières premières, notamment dans le secteur des technologies de pointe, de l’énergie nucléaire et de l’aérospatiale, ont commencé d’augmenter. Cette croissance a aussi touché d’autres branches suite à la dévaluation du rouble. De fait, les prix de notre production sont devenus concurrentiels même par rapport à la Chine.

Kommersant : Qu’est-ce que les entreprises russes voudraient vendre en France, exactement ?

A.T. : Par exemple, la production métallurgique (mais pas le métal lui-même, qui tombe sous le coup des sanctions), agricole (notre blé est bien coté) et celle de notre industrie de construction mécanique. La construction aéronautique est aussi un secteur prometteur. Nous discutons actuellement de la vente à l’étranger de nos Be-200, destinés à lutter contre les incendies – des avions uniques. La coopération se renforce dans le nucléaire avec des structures de l’Agence fédérale de l’énergie atomique russe Rosatom qui ont ouvert une filiale en France. Airbus a également signé un accord avec l’Usine d’aviation civile de l’Oural sur la production et l’assemblage d’avions destinés aux secours. Ce sont de petits hélicoptères, très demandés, et l’objectif est de localiser leur production, en profondeur et durablement. Il en résultera un projet véritablement franco-russe.

Kommersant : Comment les investisseurs russes sont-ils reçus, aujourd’hui, en France ?

A.T. : De façon très positive. Vous avez de gros investisseurs, comme la corporation russe des chemins de fer RJD, qui a investi dans le français GEFCO. On trouve aussi des projets de moindre envergure mais très intéressants : jusqu’à des produits français aussi traditionnels que le cognac ou le champagne qui sont aujourd’hui fabriqués par des entreprises russes. C’est-à-dire que nos investisseurs rachètent des domaines vinicoles, avec les châteaux, les vignes, etc. Et alors qu’au début ce genre d’investisseurs étaient accueillis avec beaucoup de méfiance, ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui.

Crédits : economy.gov.ru
Alexandre Tourov. Crédits : economy.gov.ru

Kommersant : Y a-t-il aujourd’hui des entreprises françaises désireuses d’entrer sur le marché russe ? Si oui, avec quels produits ?

A.T. : Actuellement, il est assez difficile, pour les nouveaux acteurs, d’entrer sur le marché russe sans soutien financier, sans crédits – car les sanctions les en privent eux aussi ! On recense environ 500 entreprises françaises qui investissent déjà en Fédération de Russie. Et en comptant les petites et moyennes entreprises, on dépasse les 1 500. Cela va de la construction mécanique à divers biens de consommation courante. On a vu se développer largement les schémas de fourniture des produits sous sanctions, précisément, via des pays tiers. Dans ces cas-là, nous expliquons bien évidemment très patiemment à nos partenaires que ces infractions à la loi ne passeront pas, et que s’ils veulent vraiment développer leur activité en Russie, ils feraient mieux de songer à localiser directement la production de ces marchandises sanctionnées sur notre territoire. Avec leur expérience, leurs compétences et leurs moyens, ils peuvent mettre sur pied des sites autant d’élevage que de fabrication de fromage. Une délégation française s’est ainsi rendue au Bachkortostan, des entreprises françaises ont aussi montré de l’intérêt pour une collaboration avec la république de Crimée, qui est entièrement sous le coup des sanctions… Des vignerons français y sont allés, nous avons organisé une dégustation de vins de Crimée à la résidence de l’ambassadeur de Russie à Paris. Nos partenaires français ont intérêt à une levée des sanctions parce que, très franchement, tout le monde en a marre. Et je pense que ça va venir, tôt ou tard.

Kommersant : Quel est le volume des pertes directes causées par les sanctions pour l’export français en Russie ?

A.T. : Les entrepreneurs français ont perdu le soutien que représentaient les crédits bancaires : les sanctions empêchent les banques de leur accorder des crédits sur le long terme, sur plus de 90 jours, et l’export français en Russie a perdu là un soutien important. Nous estimons les dommages subis par l’économie européenne, globalement, suite aux sanctions que l’UE elle-même a décidées, à 100 milliards d’euros environ, et plus d’un million de pertes d’emplois. Quant à l’impact des sanctions russes sur les produits européens, l’export français du secteur agro-alimentaire vers notre pays s’est réduit de 200 millions d’euros environ en volume. Mais comparé à d’autres pays, comme l’Allemagne ou la Pologne, ce n’est pas un chiffre si important.

Rappelons que les sanctions économiques ont été adoptées en mars 2014 suite au rattachement de la Crimée à la Russie et en réponse à la « déstabilisation délibérée » de la situation en Ukraine par Moscou. Alors qu’elles devaient expirer fin juillet 2015, ces mesures restrictives ont été prolongées une première fois le 22 juin 2015, avant d’être reconduites en décembre 2015, les portant ainsi jusqu’en juillet 2016.

3 commentaires

  1. Et les produits alimentaires, comme le fromage, le vin de qualité sont-ils toujours interdit de vente sur le marché russe ?

  2. Tout le monde en a marre des sanctions et tout le monde en a marre des gouvernements incompétents français qui se succèdent

  3. Tout cela sous prétexte de droit de l’homme et du citoyen ainsi que pour faire plaisir à Barack Obama nous avons choisis d’imposer des sanctions économiques contre la Russie alors que des entreprises françaises pourraient investir et exporter beaucoup de leurs produits et réciproquement et générer beaucoup d’emplois. Oui à la levée immédiate des sanctions de cette grande nation qui est en train de se développer petit à petit ceci au détriment des usa ainsi que d’une grande partie de l’Europe et notamment de nos « penseurs ». Je rejoins tout à fait de ce qu’a écrit Serge il y a maintenant 2 semaines.

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