Chez VKontakte à Saint-Pétersbourg

Créé en 2006, le réseau social russe VKontakte compte aujourd’hui 350 millions d’utilisateurs dans le monde. S’il a connu de nombreuses modifications depuis sa création – de son nom de domaine à ses actionnaires –, VK n’a toutefois jamais quitté sa ville natale, Saint-Pétersbourg. Le Courrier de Russie a pénétré dans ses bureaux. Reportage.

Facebook : le « VKontakte américain »

L'immeuble de la compagnie Singer, bâtiment emblématique du style Art nouveau situé sur la perspective Nevski à Saint-Pétersbourg, a été construit en 1902-1904 par Pavel Suzor, sur commande de la compagnie par actions Singer en Russie. La compagnie venait de construire un gratte-ciel à New York et voulait une construction de prestige dans la capitale de l'Empire russe pour présenter et vendre ses machines à coudre. Crédits : Wikimedia
L’immeuble de la compagnie Singer, bâtiment emblématique du style Art nouveau situé sur la perspective Nevski à Saint-Pétersbourg, a été construit en 1902-1904 par Pavel Suzor, sur commande de la compagnie par actions Singer en Russie. La compagnie venait de construire un gratte-ciel à New York et voulait une construction de prestige dans la capitale de l’Empire russe pour présenter et vendre ses machines à coudre. Crédits : Wikimedia

VKontakte n’a pas encore son film. Pourtant, l’histoire rappelle fortement celle de son cousin américain, Facebook. Mark Zuckerberg y serait remplacé par sa « version russe » : le charismatique Pavel Dourov, 31 ans, libertarien farouche, adepte d’un laissez-faire économique sans limites. L’histoire commencerait sur les bancs de l’Université d’État de Saint-Pétersbourg au début des années 2000, alors que ce jeune étudiant en philologie avait déjà créé et dirigeait plusieurs sites très populaires parmi la communauté universitaire. La trame se poursuivrait dans l’appartement où, avec son frère Nikolaï et une bande d’amis programmeurs, Pavel a développé, entre 2004 et 2006, son réseau social.

L’action se déplacerait ensuite vers la coupole de la maison Singer, construite au début du 20e siècle en plein cœur de la perspective Nevski et un des plus beaux bâtiments de la capitale du Nord.

C’est en effet dans un bureau du cinquième étage de ce désormais centre d’affaires que VKontakte a établi son siège en 2010, quatre ans seulement après sa mise en ligne. VKontakte pesait alors près d’un milliard de dollars, selon les estimations de l’époque, et comptait une quinzaine de collaborateurs pour 60 millions d’utilisateurs.

Le film s’achèverait sans doute le 1er avril 2014, sur l’annonce choc du départ de Pavel Dourov, que l’intéressé a justifié par l’« impossibilité de diriger l’entreprise comme il l’enten[dait] depuis l’arrivée du nouvel actionnariat ». Le jeune directeur général de VKontakte subissait également, depuis six mois, des pressions de la part des organes de sécurité russes, dont le FSB, qui exigeaient la fermeture de centaines de pages, notamment du compte de l’opposant Alexeï Navalny, et la remise de données sur les participants du mouvement Euromaïdan en Ukraine. Des demandes que VKontakte a rejetées en bloc et sans hésitation.

VK l’ancien

Pavel est donc parti en laissant derrière lui le fruit de dix ans de travail – soit trois étages de bureaux chez Singer, 520 employés à Saint-Pétersbourg, Moscou et Kiev, dont près de 100 au siège, et une entreprise évaluée à plus de 2 milliards de dollars.

Pour autant, son fantôme hante toujours le siège de la compagnie, où l’on jure que rien n’a changé, dans le fonctionnement, depuis ce 1er avril fatidique.

L’arrivée d’une nouvelle direction n’aurait ainsi pas mis un terme au management « cool » à l’américaine, que l’on ressent notamment en traversant les salles de détente avec poufs et tables de ping-pong, ainsi que dans l’absence de rapports hiérarchiques stricts, ni dans la politique indépendante de la compagnie, qui dit continuer de refuser toute collaboration avec les autorités russes.

Espace de détente chez Vkontakte. Crédits : Thomas Gras/LCDR
Espace de détente chez VKontakte. Crédits : Thomas Gras/LCDR
Le ping-pong est le sport préféré des programmeurs de Vkontakte. Crédits : Thomas Gras/LCDR
Le ping-pong est le sport préféré des programmeurs de VKontakte. Crédits : Thomas Gras/LCDR

Chez VKontakte, on est tous restés amis, assure-t-on. Car ici, on ne fait pas table rase du passé.

En témoigne la promenade dans les étages supérieurs du bâtiment, qui rappelle l’historique de la maison Singer : les programmeurs jouent à la console dans des fauteuils style impérial, tandis que leurs collègues se réunissent dans un salon rococo, hérité de précédents locataires, tel le géant du retail X5. Le vice est poussé à l’extrême avec cette salle de réunion aux airs de chambre des tortures, squelette accroché au mur et fauteuil de tortionnaire en option.

« Je ne sais pas ce qui est passé par la tête d’X5 quand ils ont décoré la salle à l’époque, mais nous, nous aimons toujours bien y amener nos nouveaux partenaires. Ça fait son petit effet », commente, amusée, Tatiana Ploutalova, actuelle directrice marketing, arrivée chez VKontakte en 2010.

Cerise sur le gâteau, VKontakte peut se vanter de jouir de l’une des plus belles vues de Saint-Pétersbourg, depuis la coupole supérieure de l’immeuble : sur les cathédrales Notre-Dame-de-Kazan et Saint-Sauveur-sur-le-Sang-Versé. « L’idée de Pavel Dourov était d’offrir les meilleures conditions possibles à ses programmeurs – le nerf de la compagnie », explique Tatiana.

Straight edge

Ces derniers – qui composent plus de la moitié de l’équipe du siège – sont en effet les grandes stars de VK. Dans tout ce que l’on vous dit ici, une phrase sur deux y fait référence – les autres chantant les louanges de Dourov.

Tout est pensé et fait pour les programmeurs. La cuisine est pleine de produits sains – fruits et barres de céréales –, leurs espaces de travail sont décorés avec soin et zénitude, on ne parle pas dans leurs bureaux, on se prosterne à leur rencontre (non, quand même).

Bureau d'un programmeur de VKontakte. Les programmeurs de la compagnie apprécie que peu les photographies. Crédits : Thomas Gras/LCDR
Bureau d’un programmeur de VKontakte. Les programmeurs de la compagnie n’apprécient que peu les photographies. Crédits : Thomas Gras/LCDR

Ils sont âgés de 20 à 25 ans (comme tous les collaborateurs de l’entreprise, d’ailleurs), ont des visages d’enfants et sortent, pour la plupart, des meilleures universités pétersbourgeoises, type ITMO ou la faculté de mathématique mécanique de l’Université d’État (MatMekh).

Pour couronner le tout, ces jeunes gens ne boivent pas, ne fument pas et ne jurent pas. « C’est un principe en vigueur depuis les débuts de VK. Pavel Dourov est comme ça, et sa façon d’être s’est imposée naturellement chez tous les collaborateurs du siège », précise Tatiana.

Cafétéria de VKontakte. Tout y est gratuit. Crédits : Thomas Gras/LCDR
Cafétéria de VKontakte. Tout y est gratuit. Crédits : Thomas Gras/LCDR

Dmitri Egorov, 22 ans, travaille chez VKontakte depuis octobre 2014. À en croire son compte VK, il est d’orientation politique « monarchiste » et très critique vis-à-vis du tabac. Il n’y affiche qu’une dizaine de photographies, le montrant principalement des trophées à la main.

Car son air de premier de classe cache un véritable « tueur ». En 2014, avec deux autres étudiants, Dmitri a notamment remporté le prestigieux ACM International Collegiate Programming Contest, offrant à Saint-Pétersbourg sa quatrième victoire consécutive dans cette compétition mondiale de programmation.

« Les programmeurs de VKontakte, et plus généralement les programmeurs russes, sont les meilleurs du monde », s’enorgueillit d’ailleurs le jeune homme.

Dmitri Egorov, deuxième participant en partant de la gauche. Crédits : archives personnelles
Dmitri Egorov, deuxième participant en partant de la gauche, en 2013. Crédits : archives personnelles

Pour mettre la main sur cette crème de la crème, VKontakte a établi un système de recrutement sur mesure. « Nous ne publions jamais d’annonce. Soit nous identifions des candidats potentiels lors de championnats ou au sein des universités, soit nous organisons nous-mêmes des concours. Par exemple : concevoir une application en un temps imparti. Puis, nous rencontrons les meilleurs », commente Tatiana.

La jeune femme refuse toutefois de divulguer le salaire de ces petits génies : « un secret », à l’en croire.

Depuis 2015, VKontakte possède même sa propre « université », qui accueille, en cycle court, des écoliers et étudiants pour les initier à la programmation.

VKontakte : le « Facebook russe »

Pourtant, VKontakte peut bien avoir les meilleurs programmeurs du monde, un site traduit en 83 langues et entre 70 et 90 millions d’utilisateurs quotidiens, l’étiquette de « Facebook russe » s’accroche au réseau social russe comme la misère sur le pauvre.

Or, au jeu du qui a copié sur qui ?, le géant Facebook pourrait ne pas être le plus innovant. En termes d’inventions sociales, VKontakte a été pionnier sur de nombreux points. Les Russes ont ainsi été les premiers à lancer des jeux en ligne et un support de développement d’applications, qui sont aujourd’hui, avec les publicités, l’une des principales rentrées d’argent du réseau.

VKontakte compte près d'une centaine d'employés dans son siège de Saint-Pétersbourg. Crédits : Thomas Gras/LCDR
VKontakte compte près d’une centaine d’employés dans son siège de Saint-Pétersbourg. Crédits : Thomas Gras/LCDR

Ensuite, VK a été le premier à proposer de regarder et de mettre en ligne des vidéos sur le réseau, une option qui, mise en place en 2011-2012, a fidélisé à jamais les utilisateurs… et rendu fous de rage les propriétaires de droits d’auteurs.

« On nous accuse de donner accès à du contenu pirate, mais c’est faux. Nous fournissons un outil – les internautes en font ce qu’ils veulent, se défend Tatiana. Pavel était pour un Internet libre, et VKontakte permet à de nombreuses personnes isolées d’avoir accès à des films et de la musique qu’elles ne pourraient pas acheter près de chez elles. Et c’est ça, le principal. »

On comprend mieux pourquoi la Russie est un des rares pays au monde où Facebook ne soit pas leader absolu des réseaux sociaux. « Et malgré leurs attaques constantes, nous continuerons de nous battre pour préserver notre territoire », conclut Tatiana.

Vkontakte en quelques dates

Graffiti de Pavel Dourov au centre de Saint-Pétersbourg. ID 1 : le premier utilisateur enregistré sur VKontakte. Crédits : Wikimedia
Graffiti de Pavel Dourov au centre de Saint-Pétersbourg. ID 1 : le premier utilisateur enregistré sur VKontakte. Crédits : Wikimedia

1er octobre 2006 : Enregistrement du nom de domaine vkontakte.ru.

2007 : VKontakte devient le deuxième site du pays derrière Mail.ru, franchissant le million d’utilisateurs. Actionnaires de l’époque : Viatcheslav Mirilachvili (co-créateur, 60 %), Pavel Dourov (co-créateur, 20 %), Mikhaïl Mirilachvili (papa, 10 %) et Lev Leviev (co-créateur, 10 %).

2010 : Emménagement dans la maison Singer. VKontakte termine l’année avec 100 millions d’utilisateurs.

2011 : – Entrée du groupe Mail.ru au capital de VK. Actionnaires d’alors : Mail.ru (39,99 %), famille Mirilachvili (40 %), Pavel Dourov (12 %), Lev Leviev (8 %).
– La RIAA, l’association des producteurs de disques américains, place VK sur sa liste noire.

2012 : – vkontakte.ru devient vk.com.
– 28 mars : Ouverture des bureaux de Kiev.

2013 : – Tom Cruise rejoint VK.
– Le fonds d’investissement russe United Capital Partners rachète les parts des Mirilachvili et de Lev Leviev.
– Première suppression massive de supports audio et vidéo sur VKontakte après le vote de la loi anti-piratage en Russie.

1er avril 2014 : – Départ de Pavel Dourov pour cause de « réduction de liberté d’action » après l’arrivée de la nouvelle direction. Plusieurs programmeurs, dont le frère de Pavel, Nikolaï, le suivent pour créer l’application de messagerie Telegram.
– Rachat de toutes les parts de la société par Mail.ru, qui en devient l’unique propriétaire. Un bureau ouvre à Moscou. Nouveau directeur : Boris Dobrodeev.

2015 : – Lancement de l’application Snapster, l’Instagram de VKontakte.
– Ouverture de la VK University.

VKontakte, c’est quoi ?

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