Lutte contre l’État islamique : la résistance daghestanaise

Il y a près de sept ans, Sevile Novrouzova a pris une décision qui allait marquer un tournant dans sa vie, en décidant de venir en aide à ceux qui avaient choisi, dans son Daghestan natal, de prendre le maquis. Pionnière en la matière, elle dirige aujourd’hui le Centre de Derbent pour la réconciliation et l’entente et se bat contre la tentation de l’État islamique, qui a attiré quelque 900 jeunes Daghestanais ces dernières années, s’efforçant comme elle peut de ramener à l’enclos les brebis égarées. Rencontre, lors de son passage à Moscou à l’occasion de la cérémonie de remise des prix du Courrier de Russie, avec la lauréate du Prix d’honneur, pour son « combat exemplaire ».

Sevil Novrouzova. Crédits : Vad Him/LCDR
Sevile Novrouzova. Crédits : Vad Him/LCDR

Sevile ne lâche jamais son téléphone. Ce serait comme quitter son travail. Sa vie. L’appareil ne cesse d’ailleurs de le lui rappeler. Chaque minute. Chaque seconde. « Ma batterie ne tient pas plus de deux heures », confie-t-elle.

La fréquence des sonneries s’accélère. Sevile contrôle la moindre notification. Je tente une approche. La vague de sms me repousse au fond de mon siège. « Sév… »

« C’est un jeune homme qui se trouve actuellement en Turquie : indicatif +90. Il m’a contactée ce matin. Il dit qu’il veut rentrer au Daghestan. Regardez », m’explique-t-elle, en me présentant l’écran de son smartphone.

L’échange dure. L’individu explique qu’il a vécu un an en Turquie, que son visa a expiré, et qu’un centre d’aide à Istanbul lui a conseillé de contacter Sevile.

– Quel est ton nom ?
– XXXX
– J’ai entendu parler de toi.

Sevile précise que les parents de ce jeune homme l’ont contactée par le passé, alors qu’ils suspectaient leur fils d’être parti pour la Syrie. Sevile n’hésite pas à bousculer le garçon afin de le faire parler.

– Tu es sûr que tu n’es pas allé plus loin que la Turquie ? En Syrie, en Irak peut-être ? Où as-tu vécu en Turquie pendant un an ? Quelle ville, quel quartier ?

L’interlocuteur affirme qu’il est resté en Turquie, qu’il était venu pour travailler et gagner de l’argent, puis qu’il a rencontré une fille, Katia, de Moscou, de qui il s’est séparé après avoir dépensé tout son argent sur des îles…

– T’es vraiment un artiste, toi !, répond Sevile.

Le reste de la conversation devient confidentiel. Sevile porte beaucoup de soin à garder ses informations secrètes, et fait également énormément attention à ses réponses. Sevile sait ce qu’elle peut dire et ce qu’elle doit taire.

Un combat

Sevile envoie à un combattant daghestanais la photo de son enfant. Crédits : Dmitri Vinogradov/RIA Novosti
Sevile envoie à un combattant daghestanais la photo de son enfant. Crédits : Dmitri Vinogradov/RIA Novosti

De sa vie, notamment, elle n’aime que très peu parler. Et mieux vaut ne pas insister. « Les Daghestanais ne s’ouvrent pas facilement », admet-elle.

C’est en 2008 que Sevile, alors juriste, s’intéresse pour la première fois au problème du départ des jeunes « dans la forêt », comme on dit dans le Caucase, soit pour rejoindre les groupes de combattants illégaux, opposés au gouvernement.

« J’ai perdu de nombreux proches. Je n’arrivais pas à comprendre comment ces gens décidaient brusquement de franchir le pas. S’agissait-il d’un mythe, d’hypnose… et pourquoi le faisaient-ils ? Problèmes personnels, situation sociale difficile… Je me suis donc lancée seule dans l’étude de ce phénomène », explique-t-elle.

Pour ce faire, elle n’hésite pas à rencontrer des combattants, quitte à se rendre « dans la forêt ». Le maquis est alors aux mains de l’organisation terroriste islamiste Émirat du Caucase, qui voulait instaurer la charia et un califat dans plusieurs régions du Caucase du Nord.

« J’ai compris que l’aspect social – le chômage, les inégalités, la corruption, etc. – n’est pas la raison principale du départ des jeunes, comme on l’entend souvent dire. En revanche, la mentalité du Nord-Caucase, où les questions ethnique, traditionnelle et religieuse sont très fortes, offre un terrain propice aux radicaux dans l’embrigadement des jeunes. Ces réseaux interprètent à leur façon les versets du Coran, sortis de leur contexte. Ainsi, il y a des choses qu’il fallait faire à une époque donnée, comme le djihad, qui ne sont plus d’actualité aujourd’hui. Notre religion ne doit être protégée de personne, l’islam se développe partout dans le monde, il n’est pas en danger », explique la juriste.

Partant de cette observation, Sevile se donne pour mission de sortir de la « forêt » ces individus à travers la discussion et la destruction de leurs idées reçues. Le travail porte ses fruits. Courant 2014, la juriste est invitée à rejoindre les services gouvernementaux, au sein de la Commission d’adaptation à la vie civile pour les individus désirant renoncer aux activités extrémistes et terroristes de Derbent, désormais rebaptisée en Centre pour la réconciliation et l’entente.

« Notre travail vise à prévenir le départ d’individus vers des groupuscules radicaux, comme l’EI aujourd’hui, et à les aider à en sortir pour revenir à une vie normale », précise Sevile.

La réinsertion

Sevil Novrouzova au Crédits : Marina Akhmedova
Sevil Novrouzova dans les bureaux du Centre de Derbent pour la réconciliation et l’entente.  Crédits : Marina Akhmedova

Le centre compte douze employés, dont des psychologues, des assistants sociaux, des éducateurs religieux et, surtout, Sevile. « Chacune des personnes que nous recevons passe en premier lieu entre mes mains. Je ne veux pas paraître prétentieuse, mais je parviens à leur remettre le cerveau en place !, se félicite-t-elle. J’ai acquis beaucoup d’expérience durant toutes ces années. »

Sevile est d’ailleurs victime de son succès. Parents et proches des « individus à risque » la sollicitent en permanence, allant jusqu’à faire le déplacement depuis Tioumen ou Moscou pour lui demander conseil. « Ils demandent que nous parlions avec leurs enfants ou que nous aidions quelqu’un à rentrer. C’est un processus très lourd, dans tous les sens du terme, il faut être dedans pour le comprendre », souligne-t-elle.

Son pouvoir de persuasion n’est pas le seul atout de Sevile. Si elle est si demandée, c’est aussi que la directrice a le bras long. Dans le cas d’un retour au pays, elle parvient à s’entendre avec les forces de sécurité pour que la personne ne soit pas arrêtée dès l’aéroport.

« On me fait confiance, s’enorgueillit la directrice. Je contrôle tous ces gens au jour le jour. Je sais ce qu’ils mangent, qui ils rencontrent, avec qui ils parlent, quand ils veulent se marier, quels problèmes ils rencontrent à la maison… Leurs proches et familles me tiennent au courant car ils savent que je ne ferai pas de mal à leurs enfants. »

Une centaine de Daghestanais sont déjà revenus de Syrie et d’Irak, d’après le Centre. Selon les dernières données du ministère russe de l’intérieur en date de fin mars 2016, ils seraient toujours quelque 912 à se battre dans les rangs de l’EI, sur un total de 2 à 4 000 ressortissants russes. À en croire Sevile, ceux qui partent faire le djihad sont principalement des jeunes âgés de moins de 25 ans, et très faciles à tromper.

« Ce n’est un secret pour personne : ce sont les réseaux de recruteurs qui attirent de nouvelles recrues dans les filets de l’État islamique. Ils mentent aux jeunes, les invitent à venir vivre sur le territoire de l’EI alors qu’en réalité, ils vont se battre et servir de chair à canon. Une fois sur place, beaucoup de garçons et de filles voudraient repartir mais on les en empêche, ils sont otages de l’EI », dénonce-t-elle.

– Ne craignez-vous pas que votre engagement contre ces individus vous coûte un jour la vie ?

– On me pose souvent la question. Pourquoi devrais-je avoir peur, puisque je fais de bonnes choses ? J’ai effectivement été victime de plusieurs agressions en 2010, et ma fille aussi, mais je n’ai jamais songé à laisser tomber. Quelque chose me pousse à continuer. Je le dois. J’ai des gardes du corps mais je continue à me promener à pied. Peut-être qu’avec le temps, on s’habitue à la peur, elle passe au second plan.

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