Le Courrier de Russie a remis ses prix Cyrano

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Le 1er avril, sept personnalités russes et françaises se sont vu remettre les prix Cyrano du Courrier de Russie. La cérémonie a eu lieu dans le quartier d’affaires de la capitale russe, Moskva City, dans l’imposante tour orange Mercury.

Jean-Félix de La Ville Baugé, directeur, et Inna Doulkina, rédactrice en chef, lors de la cérémonie des Prix du Courrier de Russie 2016, le 1er avril. Crédits : Sacha Kos
Jean-Félix de La Ville Baugé, directeur, et Inna Doulkina, rédactrice en chef, lors de la cérémonie des Prix du Courrier de Russie 2016, le 1er avril. Crédits : Sacha Kos

C’est la deuxième année consécutive que notre journal francophone sur la Russie récompense des personnes qui partagent les valeurs chères à la rédaction : réflexion indépendante, fidélité à soi-même, intégrité de conscience.

Des qualités que nous avons retrouvées dans l’œuvre de Guzel Yakhina, originaire du Tatarstan et lauréate du prix du meilleur écrivain. L’année dernière, Guzel Yakhina a fait une percée dans la littérature russe en sortant son premier roman, Zouleïkha ouvre les yeux, qui a immédiatement attiré l’attention des lecteurs de tout le pays. En l’espace de quelques mois, le livre est devenu un best-seller et, en décembre dernier, il a décroché le grand prix de la littérature russe, Bolchaïa Kniga. Le roman de Guzel Yakhina est en train d’être traduit dans 16 langues, dont le français.

Si le livre a reçu un écho aussi large parmi les Russes, c’est d’abord parce qu’il a touché chez eux une corde sensible, faisant remonter à la surface de la mémoire collective un souvenir douloureux et longtemps repoussé. Il s’agit de la dékoulakisation : cette campagne de répression massive contre les paysans « aisés » organisée en URSS entre 1929 et 1933. Quatre millions de paysans au moins, dans tout le pays, ont été privés de leurs biens et parqués dans des wagons à bestiaux pour être envoyés au fin fond de la Sibérie, dans des lieux isolés au climat rude et malsain. Ils furent nombreux à périr en route, victimes des conditions abominables qui leur ont été imposées : entassés, privés de la possibilité de dormir normalement et de manger à leur faim. Seuls les plus forts sont arrivés à destination : des îles désertes parsemant les grands fleuves sibériens, où tout était à construire. Même en exil, les déportés ne pouvaient disposer d’eux-mêmes. Des années durant, ils ont vécu sous le contrôle du KGB. Dépouillés de tout droit, ils ne pouvaient ni étudier à l’université, ni choisir leur ville de résidence.

Autant les camps du Goulag ont été contés, déchiffrés, étudiés et pensés dans la littérature russe, autant la dékoulakisation demeurait muette – jusqu’à ce que Guzel Yakhina ne mette des mots sur cette souffrance collective de générations entières. À cela, rien d’étonnant : beaucoup d’intellectuels sont passés par les camps de travail soviétiques, et ils ont été nombreux, à commencer par Likhatchev, Chalamov et Soljenitsyne, à raconter leur expérience par écrit, cette forme qui leur était la plus familière. Les paysans passés par la dékoulakisation, eux, ont dû attendre que la petite-fille d’une villageoise tatare déportée grandisse et rédige un roman, inspiré par ses souvenirs familiaux. Dans ces pages, Guzel conte les tourments de son aïeule, mais revient aussi sur l’expérience d’une émancipation – celle d’une jeune fille tatare arrachée à son milieu patriarcal et jetée dans un monde nouveau, où la femme n’a plus qu’elle-même pour décider de sa vie. Écrit dans une langue à la fois soignée et vivante, pétrie de mots tatars que l’on comprend sans traduction, le roman Zouleïkha ouvre les yeux rend aux Russes une partie de leur histoire et de leur identité. Cette pièce du puzzle que l’on croyait perdue à jamais est enfin retrouvée. Cette partie de mémoire, noircie par des couches de mensonges, est enfin nettoyée. Enfin, nous nous souvenons de nous-mêmes, et nous nous comprenons un peu mieux. Car il n’est rien de caché qui ne doive être découvert, rien de secret qui ne doive être mis à jour.

Raconter la vérité dans sa totalité et sa complexité, c’est aussi ce à quoi tend Vitali Leïbine, lauréat du prix du meilleur journaliste et rédacteur en chef du meilleur hebdomadaire du pays, Rousski Reporter.

Publiée depuis 2007, cette revue peut difficilement être rattachée à un mouvement politique ou idéologique : elle n’est ni de gauche ni de droite, ni libérale ni conservatrice. Chez Rousski Reporter, on ne défend pas des idées – aussi nobles puissent-elles paraître. Ses journalistes n’ont qu’un parti : celui de l’humain. L’objectif que se posent Vitali Leïbine et la rédaction qu’il dirige est de s’approcher le plus près possible du Russe lambda, d’entendre ses peines et ses joies et de les traduire fidèlement sur papier. Avec toujours une seule mission : donner de l’espoir. Les journalistes de Rousski Reporter sillonnent la Russie de long en large en quête d’histoires de vie passionnantes, telle celle de ce chirurgien esthétique tchétchène, Khasan Baïev, qui corrige les nez des starlettes à prix d’or et opère gratuitement les enfants souffrant de becs-de-lièvre. Ou celle du chaman khakasse Léonid Gorbatov, qui parle à l’esprit du fleuve Ienisseï et est persuadé que le salut de sa petite république, perdue entre les monts de l’Altaï, est dans les musées. Ce « responsable du bien-être des gens » crée un lieu de mémoire dans chaque village, incitant la population à préserver ses traditions ancestrales et à vivre en harmonie avec la nature. Rousski Reporter emmène ses lecteurs en Bouriatie, parler aux lamas d’un datsan du bord du lac Baïkal, puis dans un village rom dans la région de Toula, écouter les témoignages des membres de cette communauté qui n’éveille, partout et toujours, que méfiance et rejet. Entendre son prochain, voir en lui son propre reflet, s’autoriser un peu de compassion : c’est ce que propose à ses lecteurs Rousski Reporter. Profondément humaniste mais jamais complaisant, lucide mais capable d’empathie, impartial sans être indifférent, exigeant sans condescendance… Rousski Reporter semble fait pour aider les Russes à s’intéresser à leur pays et à ceux qui le peuplent, à se sentir unis à eux par un même destin et à prendre la responsabilité de cet avenir commun.

Par ses portraits saisissants d’illustres inconnus, Rousski Reporter brise les hiérarchies habituelles et montre que l’homme de la rue a parfois bien plus à dire sur son pays que tous les ministres et gouverneurs réunis.

Semion Boukharine, lauréat du prix du meilleur artiste, fait partie de ces invisibles qui font des choses fabuleuses dans la plus grande discrétion, épargnés par l’attention des médias. Pompier et mineur dans sa vie active, aujourd’hui à la retraite, il travaille comme balayeur dans une école de la ville d’Ijevsk, en Oudmourtie. Semion Boukharine dessine au balai dans la neige des images d’une grande finesse. Des scènes des contes de Pouchkine, des bateaux volants, des paysages de l’hiver russe et de pays d’Afrique : Semion confie dessiner pour les enfants qui, contemplant ses images, « vont à l’école de bonne humeur », affirme-t-il. Ces derniers l’adorent, prennent ses dessins en photo et les postent sur Instagram. C’est grâce au web que la presse locale a appris l’existence du « balayeur artiste » et en a parlé dans ses pages. Et c’est ainsi que nous avons découvert, nous, son art éphémère et poétique.

Cet art qui ne vit que quelques heures mais accomplit sa fonction première, originelle : saisir la beauté momentanée et la donner à voir, afin d’arracher les êtres, quelques secondes au moins, à leur routine quotidienne, de leur rappeler l’existence d’une forme d’idéal. Quand nous avons appelé Semion Boukharine, à Ijevsk, pour l’inviter à la cérémonie de remise de nos prix, il a refusé, expliquant qu’il ne se considérait pas comme un artiste et avait beaucoup de travail à la maison. Et seule l’intercession de la directrice de l’école où il travaille nous a finalement permis de le convaincre de venir à Moscou. « Je le fais pour l’école », s’est-il d’ailleurs justifié. Prix Cyrano et vélo électrique généreusement offert par notre partenaire Electra sous le bras, Semion est ensuite retourné dans son Ijevsk natale.

La place nous manque, dans ces pages [article publié dans le numéro 301 du CDR], pour décrire en détail le combat de tous nos lauréats, de toutes ces personnalités exceptionnelles et si dignes d’admiration. Il s’agit de Iouri Bykov, lauréat du prix du meilleur réalisateur pour son film L’Idiot, sorti récemment en France. Lui aussi s’est vu décerner un vélo Electra.

Il s’agit d’Alain Boinet, fondateur de l’ONG Solidarités International, qui s’est vu remettre un stylo Montblanc, offert par le fabricant.

Il s’agit encore des deux lauréates du prix d’honneur du Courrier de Russie : Gavkhar Djouraeva, qui œuvre à l’intégration des ressortissants d’Asie centrale dans la société russe, et Sevil Novrouzova, qui s’efforce de dissuader les jeunes Daghestanais radicalisés de partir combattre en Syrie. Les deux femmes ont reçu des billets d’avion Moscou-Paris offerts par notre partenaire, la compagnie aérienne Air France.

Guzel Yakhina et Vitali Leïbine ne sont pas non plus repartis bredouilles. L’écrivain s’est vu décerner un sac rempli de cadeaux de la part d’Île de Beauté, réseau de magasins de parfums et de cosmétiques, ainsi qu’un assortiment de thés de la part du Palais des thés. Vitali a reçu un billet d’avion Moscou-Rabat de la part de notre partenaire, la compagnie aérienne Royal Air Maroc.

Nous sommes très reconnaissants à tous ces partenaires qui ont rendu cette belle cérémonie possible et offert des cadeaux exceptionnels à nos lauréats. Nous tenons également à remercier chaleureusement les sociétés Natura Siberica, Caudalie, R.O.C.S. et Jaeger-leCoultre, qui ont offert leurs excellents produits à nos lauréats et invités. Nous remercions également, pour leurs services formidables, Tsar Voyages, Korolevskaïa Voda, Château Tamagne, Délifrance, Vodka Tselsi, Les Z’amis de Jean-Jacques, Glavpivmag, Belaïa Datcha et Chardam. Merci, les amis – et vivement l’édition 2017 !

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