Nord-Caucase : « Les Caucasiennes ne se sont jamais senties aussi peu libres qu’aujourd’hui »

Quelle est la situation des femmes dans le Caucase du Nord ? Irina Kosterina, chercheuse auprès de la Fondation Heinrich Böll à Moscou, a parcouru la région de long en large, deux ans durant, à la rencontre de ses habitantes. Elle aborde les résultats de ses recherches, qu’elle vient de publier, dans un entretien pour le portail en ligne Daptar.ru.

Ilona Bisultanova, mannequin tchétchène de 17 ans, a été lourdement critiquée sur les réseaux sociaux après sa session photo pour Dolce Gabbana, fin février 2016. Crédits : Instagram
Ilona Bisultanova, mannequin tchétchène de 17 ans, a été lourdement critiquée sur les réseaux sociaux après sa session photo pour Dolce Gabbana, fin février 2016. Crédits : Instagram

Daptar.ru : Vous avez étudié la situation des femmes en Tchétchénie, en Ingouchie, en Kabardino-Balkarie et au Daghestan. Comment s’est déroulée la collecte des données et quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Irina Kosterina : Le plus difficile a été de convaincre les femmes de remplir nos questionnaires et de donner des interviews sur dictaphone. Bien entendu, nous leur garantissions anonymat et protection. Mais beaucoup avaient tout de même peur. Elles pensaient que si elles parlaient ouvertement de la violence dont elles sont victimes, de leur vie sexuelle ou de leurs relations avec leurs proches, leurs propos seraient utilisés contre elles, qu’elles risquaient d’être jugées, insultées, voire assassinées. Il est arrivé que des femmes nous racontent leur vie pendant 40 minutes, puis nous demandent d’effacer l’enregistrement. Mais nous sommes parvenus à les rassurer : par exemple, en installant des urnes dans lesquelles elles pouvaient déposer leurs réponses aux questionnaires et les mélanger directement aux autres.

Daptar.ru : Dans le Nord-Caucase, on place les valeurs morales au-dessus de la vie humaine. Mais que recouvre ce terme lui-même ? Les résultats de vos recherches permettent-ils de mieux le comprendre ?

I.K. : Les « valeurs morales » sont une notion très complexe. La morale n’est pas toujours liée à l’éthique de l’islam. Il existe des représentations plus générales, plus larges ou plus anciennes. Concernant l’« honneur » de la femme caucasienne, par exemple : cette dernière doit être réservée, s’habiller modestement, écouter et obéir aux aînés et aux hommes de sa famille.

Nous sommes arrivés à la conclusion que la Tchétchénie est la plus conservatrice des régions du Caucase : les exigences morales y sont très strictes, touchant au comportement mais aussi au code vestimentaire. En Kabardino-Balkarie, nous avons rencontré les femmes les plus laïques. Et le Daghestan est la région la plus contradictoire.

Dans le Caucase, on considère majoritairement qu’une femme qui agit de manière « amorale » peut être tuée par un homme de sa famille. Cette pratique est justifiée par la coutume. Dans le même temps, aujourd’hui, on a tendance à rejeter toute la faute sur le droit coutumier, en tant que porteur de traditions historiques profondément enracinées. Mais l’étude des sources ethnographiques révèle que les Caucasiennes ne se sont jamais senties aussi peu libres qu’aujourd’hui. En tant que sociologue, je lie ce constat au fait qu’après la chute de l’URSS et les deux guerres de Tchétchénie, les sociétés caucasiennes ont dû se rebâtir un ordre intérieur, une vie. La population a donc écrit ses propres règles. Par exemple, après un divorce, les enfants restent avec le père, et la mère doit quitter le domicile familial. Et étant donné que beaucoup de mariages, dans le Caucase, sont uniquement religieux et n’existent pas au regard de la loi, les femmes ne peuvent pas se plaindre devant la justice. En pratique, la femme n’a des chances de récupérer ses enfants qu’à condition d’appartenir à un clan puissant. Autre exemple : après le mariage, beaucoup de femmes vont vivre chez leur époux, où habitent déjà leur belle-mère et d’autres parents. Elles débarquent dans cette famille étrangère à 19 ans, n’y ont aucun droit et sont traitées comme des servantes.

Certains récits ont l’air tout droit sortis du Moyen-Âge : une jeune femme nous a confié qu’elle se lève tous les jours à 5h du matin pour abreuver les vaches, puis prépare le petit-déjeuner pour toute la famille de son mari, conduit les enfants à l’école, prépare le repas, fait la vaisselle et doit rester debout tant que les aînés n’ont pas fini de manger. Ensuite, elle nettoie les chaussures de tout le monde et se couche la dernière. Notre étude révèle encore que, la plupart du temps, le véritable « tyran » de la famille n’est pas le mari mais la belle-mère. L’homme ne peut pas prendre la défense de sa femme, sous prétexte qu’il respecte la décision de sa mère. Mais il arrive aussi fréquemment que les hommes frappent leurs femmes. De nos jours, les divorces chez les jeunes sont très fréquents dans le Caucase.

Femmes en tenues traditionnelles en Kabardino-Balkary. Crédits : Angela Toidze/Flickr
Femmes en tenues traditionnelles en Kabardino-Balkarie. Crédits : Angela Toidze/Flickr

Daptar.ru : Si les femmes avaient davantage l’occasion de recevoir une éducation de qualité et de voyager, vivraient-elles différemment, selon vous ?

I.K. : L’horizon des possibilités est effectivement très limité pour les femmes du Caucase. Aucune ne s’imagine pouvoir vivre une autre vie. Par ailleurs, même si une femme pouvait aller en Europe, il lui serait impossible de reproduire l’expérience chez elle à son retour, d’y vivre « à l’européenne ». Personne ne la laisserait faire : avant le mariage, la femme obéit à son père et ses frères, qui surveillent tous ses mouvements et ses échanges sur les réseaux sociaux ; une fois mariée, c’est son époux qui prend la relève. J’ai été frappée de voir mes collègues, en Tchétchénie, des femmes célibataires de 40 ans, recevoir toutes les 20 minutes des appels de leurs frères, qui leur demandaient ce qu’elles faisaient, où et avec qui. En l’absence de règles justes et compréhensibles par tous, les jeunes filles cherchent un refuge et des réponses dans la religion.

Daptar.ru : S’agit-il d’un patriarcat classique ?

I.K. : Non. En pratique, beaucoup de Caucasiennes gagnent plus d’argent que leur mari. Mais personne n’en tient compte : gagner ta vie ne t’empêche pas de nettoyer les chaussures de toute ta famille. Avec la modernisation soviétique, la femme s’est affranchie et est devenue l’égale de l’homme du point de vue économique. Mais cette liberté ne s’est pas étendue aux autres sphères. Le fait qu’une femme soit une spécialiste respectée ne modifie que très peu l’attitude des hommes à son égard, l’influence qu’ils ont sur elle. Il faut reconnaître que ce constat est particulièrement vrai pour les femmes âgées de vingt à trente ans ; les femmes plus âgées jouissent de davantage de liberté. Mais lors de nos entretiens, même des femmes très âgées ont confié demander encore la permission de leur mari pour sortir le soir. Et quand vous leur demandez si cette situation leur convient, toutes répondent qu’elles « sont habituées » et que cela ne les révolte pas. Au Daghestan et en Kabardino-Balkarie, les choses sont un peu différentes, toutefois. En Kabardino-Balkarie, c’est même la femme qui prend toutes les décisions importantes et gère les finances, d’après un grand nombre de questionnaires. L’homme se contente de gagner de l’argent… parfois beaucoup moins que son épouse, d’ailleurs.

Daptar.ru : Voulez-vous dire que c’est la jeune génération qui cherche refuge dans les valeurs traditionnelles ?

I.K. : Oui. Comme je l’ai dit, en l’absence de règles justes et claires, les jeunes femmes cherchent une protection et des réponses dans la religion. Elles portent le hidjab et veulent recevoir une éducation religieuse, souvent contre la volonté de leurs propres parents. Elles cherchent dans la religion un soutien, des repères sur lesquels s’appuyer. Face à toute l’injustice qui règne dans le Nord-Caucase, elles comprennent que l’État ne les protège pas, que, dans la lutte incessante qui fait rage entre les clans, c’est la loi du plus fort qui prédomine. Beaucoup de jeunes filles caucasiennes ont l’impression que la religion est le seul salut possible, qu’Allah sera leur défenseur. Et, de fait, quand elles sont victimes d’injustice, elles considèrent cela comme relevant de la « volonté d’Allah ».

Mariage dans les montagnes au Daghestan. La tradition veut que la femme soit entièrement couverte. Deux amies à elle la guideront au cours de la cérémonie. Crédits : Ivan Dementievski/dementievskiy.livejournal.com/
Mariage dans les montagnes au Daghestan. La tradition veut que la femme soit entièrement couverte. Deux amies à elle la guideront au cours de la cérémonie. Crédits : Ivan Dementievski / dementievskiy.livejournal.com

Daptar.ru : Vous indiquez que ce sont les femmes ingouches qui vous ont parlé le plus facilement de violence domestique. Mais quelle est la situation dans les autres républiques ?

I.K. : La Tchétchénie affiche le pourcentage le plus élevé de victimes de violence domestique. C’est là que les femmes sont le plus souvent opprimées, battues ou violées. Le pourcentage est un peu plus faible dans les autres républiques. Et effectivement, ce sont les Ingouches qui ont fait le plus preuve d’ouverture et de liberté dans leurs réponses à ce sujet. En Kabardino-Balkarie, les femmes sont effrayées, elles estiment qu’il est indécent et honteux de parler de ces choses.

Daptar.ru : Comment améliorer la place des femmes dans la société ?

I.K. : Il est extrêmement difficile d’expliquer aux gens que les mythes et les illusions qui les entourent, qui les ont forgés, sont dangereux. La plupart véhiculent eux-mêmes ces préjugés. Il y des associations de femmes qui effectuent un travail de sensibilisation : elles discutent avec les autres femmes, leur parlent des lois, des moyens qu’elles ont de se défendre. Mais il s’agit d’un travail de très longue haleine sur les valeurs et les conceptions. Vous savez, même dans les écoles, certains enseignants estiment que les « crimes d’honneur » sont justes et n’hésitent pas à le dire à leurs élèves !

9 commentaires

  1. Entre la structure clanique voire tribale et l’Islam difficile de ne pas voir la persistance de traditions que l’on retrouve en Afghanistan au Pakistan et dans bien d’autres pays. Dans le monde contemporain, l’Islam n’a aucun avenir car il est en opposition avec toutes les valeurs démocratiques et maintient les populations dans un état de servitude pseudo-religieuse. Il n’y a pas d’Islam modéré ou alors ce n’est plus qu’un Islam affadi à l’occidentale et rejeté par les vrais religieux.

  2. Les Caucasiennes ont la même vie que les Afghanes. Si les Caucasiens ont envie de vivre selon leurs coutumes, ce n’est pas une bonne idée de leur imposer un mode de vie occidental.

  3. cinq cent ans de retard, ça ne s’efface pas d’un seul coup!si même le régime communiste n’a rien pu faire en 50 ans!!!

  4. Vu de l’Occident, on aurait pu penser que 70 ans de soviétisme aurait émancipé la condition féminine soumise à l’islam, dans ces régions du nord Caucase. Ce qui laisse à penser qu’aucun système, fut-il totalitaire, ne peut « dompter » l’islam. Ce serait plutôt le contraire. Ce qui démontre bien que l’islam n’est pas compatible avec le mode civilisationnel européen, et que dans ce bras de fer, il y aura un vainqueur et un vaincu, mais pas de compromis.

  5. Le problème n’est pas l’islam , puisque l’islam a donné le droit au divorce aux femmes bien avant l’Europe . Le problème vient des traditions du pays pas de l’islam , si non pourquoi les femmes russes chrétienne font des mariages blanc pour avoir un passeport pour l’Europe de l’ouest , on a aussi affaire à des agences de rencontres spécialisé dans l’Europe de l’est . En Inde la condition de la femme est déplorable aussi pourtant ils ne sont pas tous musulmans . Pareil en Israël les femmes ont le même rôle.

  6. Les femmes dans l’islam ont le droit à une pension alimentaire , si les gens se renseignaient ils l’auraient vu!

  7. Ancienne soviétique, je peux vous dire que les Caucasiennes étaient libres sous l’ex-URSS, sauf exception. Elles faisaient les études, s’habillaient comme elles le voulaient et n’étaient pas généralement sous la coupe d’un homme. Après la débâcle de l’URSS,les traditions centenaires conjuguées à l’islam brident à nouveau des femmes caucasiennes les transformant au mieux, en pendant de l’homme.
    Tout n’était pas mauvais en URSS. D’ailleurs la sauvegarde de leur culture sous l’URSS a permis ce retour rapide à l’attitude barbare envers la femme.

  8. Bandes d’ignorants. La femme defend l’islam en disant que les femmes y trouvent refuge et vous compare l’islam à la culture. Les tchétchènes sont musulmans que depuis 200 ans mais ne respectent pas toutes les valeurs de l’islam. Le crime de l’honneur est interdit en Islam comme dans toutes les autres religions tué est interdit. Pourtant il y en a souvent là bas. La femme doit être égale à l’homme dans l’islam et bien traité (c’est écris dans le coran) Svp ne parlez pas de l’islam comme le déclencheur pour les personnes malsaines. Je vous signale qu’il y en a dans toutes les religions et cultures des personnes sadiques qui veulent à tout pris faire du mal. Quand on parle des européens qui violent des petits enfants on les associes pas au christianisme pourtant!

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