Gavkhar Djouraeva : « La nounou est une victime de la propagande islamiste »

Directrice du centre d’intégration pour migrants à Moscou, Gavkhar Djouraeva se bat depuis des années pour défendre les droits des ressortissants d’Asie centrale en Russie. Remplie d’effroi face au crime de Guioultchekhra Bobokoulova, Gavkhar n’en est cependant pas surprise : « Fragile, elle a été manipulée », est-elle convaincue. Rencontre.

Crédits : TASS / Sergueï Fadeïtchev. Gavkhar Djouraeva : « La nounou est une victime de la propagande islamiste »
Guioultchekhra Bobokoulova au tribunal Presnenski à Moscou, le 2 mars. Crédits : TASS / Sergueï Fadeïtchev

Le Courrier de Russie : Quelle est la situation des femmes immigrées en Russie ?

Gavkhar Djouraeva : Très souvent, les immigrées d’Asie centrale arrivent en Russie seules et sans argent. Dans la plupart des cas, ne parvenant pas à se faire embaucher légalement, elles sont contraintes de travailler au noir. Il arrive qu’elles ne touchent pas leur salaire pendant plusieurs mois, parfois, elles sont même victimes de viol. Certaines tombent enceintes. Et ces femmes ne peuvent pas retourner dans leur pays avec un enfant sur les bras : elles risquent d’être reniées par leurs familles. Elles ne peuvent pas non plus s’occuper de leurs enfants en Russie car leurs conditions de vie sont généralement désastreuses. C’est la raison pour laquelle les cas d’abandon, voire de meurtre de nouveau-nés, ne sont pas rares.

Certaines femmes débarquent en Russie avec un lourd passé derrière elles – c’est précisément le cas de Guioultchekhra Bobokoulova. Déjà divorcée et séparée de ses enfants [voir l’interview ci-contre], elle était venue chercher une vie meilleure en Russie.

Dans mon travail, j’ai quotidiennement sous les yeux de véritables tragédies humaines. Je constate que les femmes immigrées ont majoritairement un psychisme fragile, car elles sont totalement seules, sans défense : ni les autorités, ni les Russes, ni même les membres de leur diaspora ne veulent les aider.

Nous sommes l’unique structure qui apporte aux immigrés une aide juridique gratuite, à toute heure du jour et de la nuit. Mais les gens nous contactent quand les problèmes sont déjà là, et nous ne pouvons que les aider à les résoudre, dans la mesure de nos moyens. Mais nous pouvons difficilement intervenir en amont.

Gavkhar Djouraeva. Crédits : Rusina Shikhatova/ LCDR
Gavkhar Djouraeva. Crédits : Rusina Shikhatova/ LCDR

LCDR : Comment ces femmes se font-elles embaucher comme nounous ?

G.D. : Les familles russes font appel aux nounous d’Asie centrale car les services de ces dernières coûtent souvent moins cher que ceux des femmes venant d’autres pays. Généralement, les gens les trouvent par recommandation, sans passer par des agences, afin d’éviter des coûts supplémentaires. Et les parents ne savent souvent que peu de choses sur le passé des femmes qu’ils engagent.

LCDR : Que proposez-vous pour améliorer la situation ?

G.D. : Suite au cas de Guioultchekhra, je propose de renforcer la loi sur les migrants qui sont employés de maison et surtout qui s’occupent des enfants. C’est une chose de confier illégalement des travaux dans sa maison à un immigré dont on ne sait rien, mais c’en est une autre de laisser ses enfants à une inconnue !

Si une femme immigrée veut travailler comme nounou, j’estime qu’elle doit se soumettre à des tests psychiatriques chez elle, avant de venir en Russie. Si Guioultchekhra avait passé ce type d’examen, on ne l’aurait jamais autorisée à travailler avec des enfants, et on n’en serait pas là aujourd’hui.

Ensuite, à l’arrivée de la nounou en Russie, on devrait mettre en place un suivi psychologique de son état de santé, géré par une structure gouvernementale – afin de permettre aux familles, même dans le besoin, de s’assurer que leur nounou est fiable. Et en cas de problème, c’est le psychologue et le psychiatre qui seraient directement tenus pour responsables.

Guioultchekhra Bobokoulova au tribunal Presnenski à Moscou, le 2 mars. Crédits : capture.
Guioultchekhra Bobokoulova au tribunal Presnenski à Moscou, le 2 mars. Crédits : capture.

LCDR : Comment interprétez-vous le geste de Guioultchekhra ?

G.D. : Il est indéniable qu’elle a des problèmes d’ordre psychique. On sait qu’elle a fait un séjour en hôpital psychiatrique en 2002 en Ouzbékistan. Mais pour moi, il est tout aussi certain que c’est une victime de la propagande islamiste.

LCDR : Elle aurait donc été manipulée par des tiers ?

G.D. : Pour moi, ça ne fait aucun doute. Je suis convaincue qu’elle a été manipulée par des extrémistes islamistes, et que sa fragilité psychologique leur a facilité la tâche. Compte tenu de tout ce qu’elle a dit [« Je déteste la démocratie. Je suis une terroriste. Je veux votre mort », ndlr] et de la façon dont elle a tué l’enfant, je l’inscrirais immédiatement au registre des propagandistes de l’État islamique.

Guioultchekhra ressemble à ces bourreaux de l’EI qui égorgent leurs otages comme des moutons. En tuant la fillette de quatre ans dont elle était responsable, cette femme a tourné le dos à ses traditions nationales, à sa religion, à son instinct maternel… à toute son humanité, en somme, pour basculer dans une folie idéologique.

LCDR : Qui seraient, selon vous, ces gens qui l’ont manipulée ?

G.D. : Ce sont des extrémistes islamistes. Je les vois parfois se promener autour de la mosquée du quartier Prospekt Mira, près de laquelle nous avons nos bureaux. Ils rôdent avec leurs sacs à dos remplis de livres et de cassettes. Aujourd’hui, ils sont moins nombreux parce que les autorités ont commencé à faire le ménage. Celles-ci ont enfin compris à quel point ces gens sont dangereux.

J’observe aussi, au quotidien, un phénomène réel de radicalisation au sein des migrants d’Asie centrale. Récemment, j’ai encore eu une dame qui est arrivée au bureau en pleurs, m’expliquant que depuis que son mari fréquentait les cercles islamistes, il refusait qu’elle s’asseye à coté de lui.

LCDR : Comment lutter contre ce phénomène ?

G.D. : Pour combattre la radicalisation, nous avons même songé à faire venir un mollah officiel d’Asie centrale qui pourrait rassurer les gens et montrer aux musulmans de Russie qu’ils sont protégés. Je voudrais ouvrir des centres culturels et des bibliothèques dédiés à l’Asie centrale, afin que nos peuples se détournent des mouvements extrémistes et retrouvent du sens dans leurs traditions nationales. Si les gens baignaient dans une atmosphère spirituelle et n’étaient pas confrontés au vide, je suis persuadée qu’il y aurait moins de fous.

Pour aller plus loin

Interview avec Gavkhar Djouraeva dans son centre à lire ici

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