Nord-Caucase : Journalistes non grata

En une semaine, entre le 9 et le 16 mars, la région russe du Nord-Caucase a été le théâtre d’attaques en série contre des journalistes russes et étrangers et des défenseurs des droits de l’homme. Des agressions sur lesquelles plane l’ombre du dirigeant de la république tchétchène, Ramzan Kadyrov. Décryptage d’une campagne d’intimidation.

La carcasse du minibus de Bachir Pliev qui transportait les journalistes le 9 mars. Crédits : Denis Siniakov / Mediazona
La carcasse du minibus de Bachir Pliev qui transportait les journalistes le 9 mars. Crédits : Denis Siniakov / Mediazona

Une, deux, trois attaques

Tout a commencé mercredi 9 mars, en début de soirée : un minibus transportant des militants de l’ONG Comité contre la torture et des journalistes a été attaqué par des inconnus à la frontière entre les républiques d’Ingouchie et de Tchétchénie. Les journalistes, russes et étrangers, participaient à un voyage de presse organisé par le Comité, qui visait à mettre en lumière le travail de l’ONG en Tchétchénie. Le groupe, composé de neuf individus – le chauffeur Bachir Pliev, l’attaché de presse de l’ONG Ivan Jiltsov, la juriste Ekaterina Banslova, le correspondant du journal norvégien Ny Tid Øystein Windstad, la journaliste suédoise Maria Persson Lofgren, le journaliste du portail russe Mediazona Egor Skovoroda, la journaliste du New Times russe Alexandrina Elaguina, le photographe Mikhaïl Solounine et le journaliste Anton Proussakov –, revenait d’une visite à l’école n°1 de Beslan, en Ossétie du Nord, où a eu lieu en 2004 une prise d’otages ayant coûté la vie à plus de 300 personnes, dont plus de la moitié était des enfants.

Pour revenir à Grozny, la capitale de la Tchétchénie, le minibus est passé par l’Ingouchie. À quelques centaines de mètres de la frontière tchétchène, plusieurs voitures ont encerclé le véhicule, le forçant à s’arrêter. « Nous étions au niveau d’une sorte de no man’s land entre les deux républiques, raconte Egor Skovoroda. La nuit était tombée, il n’y avait aucun éclairage et nous étions entourés de part et d’autre de vastes plaines », se rappelle-t-il. Au départ, les passagers ont supposé que les hommes, masqués, cherchaient simplement à leur faire peur, confie de son côté Alexandrina Elaguina. « Je pensais que nous reprendrions la route après cinq minutes de leur cirque », précise-t-elle. Mais le stress est monté quand la journaliste a vu les battes. « On ne comprenait pas ce qu’ils voulaient », ajoute le Norvégien Øystein Windstad. L’enregistrement sonore pris par Egor Skovoroda au moment de l’agression a révélé plus tard que les hommes criaient en tchétchène : « Sortez, sortez ! Complices des terroristes ! Vous aidez les assassins de mon père. » Le chauffeur du minibus a tenté de résister en refusant d’ouvrir la porte. Mais quelques minutes plus tard, il a été tiré hors du véhicule et sévèrement battu à coups de battes. Les hommes ont ensuite extrait les passagers à travers les fenêtres brisées avant de les plaquer au sol et de les frapper à coups de battes et d’objets pointus. « Là, j’ai réellement cru qu’ils allaient nous tuer », raconte Øystein Windstad.

journaliste norvégien tchétchénie
Photographie de Øystein Windstad publiée sur son compte Twitter.

Les agresseurs ont finalement abandonné leurs victimes dans le fossé, au bord de la route, et se sont enfuis en emportant leurs effets personnels – sacs avec passeports, ordinateurs, blocs-notes et dictaphones – après avoir mis le feu au minibus. Egor Skovoroda et Alexandrina Elaguina, qui avaient réussi à garder leurs téléphones avec eux, ont appelé les secours. Ces derniers sont arrivés d’Ingouchie au bout de quinze minutes. Entre le premier appel que la journaliste du New Times a passé au début de l’attaque et celui après l’agression, six minutes seulement se sont écoulées. « Six minutes de cauchemar, dont je me souviendrai toute ma vie », souligne-t-elle. Les quatre personnes les plus grièvement blessées ont été emmenées à l’hôpital alors que le reste du groupe a été conduit au poste de police pour y faire leurs dépositions. « Nous avons été interrogés toute la nuit avant d’être amenés au petit matin à l’hôpital », raconte Alexandrina Elaguina, à qui on a alors diagnostiqué un arrachement osseux au niveau du pied gauche. C’est le chauffeur, Bachir Pliev, qui a le plus lourdement souffert : il a les deux jambes, des côtes et un bras cassés et souffre d’une commotion cérébrale. Les journalistes suédois Maria Persson Lofgren et norvégien Øystein Windstad ont tous deux eu des points de suture, et la juriste du groupe, Ekaterina Banslova, souffre d’une commotion cérébrale. Les autres ne présentent que des blessures légères.

Le soir même, quelques heures après l’attaque contre le minibus, on apprenait qu’une dizaine d’hommes masqués avaient fait irruption dans les bureaux du Comité contre la torture à Karaboulak, en Ingouchie. Les enregistrements des caméras de surveillance montrent plusieurs hommes en tenue de camouflage, armés de pistolets, de couteaux et d’une arme automatique, qui tentent de forcer la porte d’entrée intérieure. « Ils ont pénétré dans les bureaux par la fenêtre. Heureusement, il n’y avait personne », a indiqué le juriste de l’organisation, Dmitri Outkine.

Une semaine plus tard, le 16 mars, c’était au tour du président du Comité contre la torture et membre du comité pour les droits de l’homme auprès du président russe, Igor Kaliapine, d’être agressé en plein centre de Grozny. En déplacement dans la capitale tchétchène précisément pour négocier l’organisation d’une conférence de presse sur l’affaire du minibus, Igor Kaliapine a d’abord été chassé de sa chambre d’hôtel par un homme se présentant comme le directeur de l’établissement. « Il m’a dit qu’étant donné que je critiquais le président tchétchène et que lui aimait Ramzan Akhmadovitch [Kadyrov, ndlr], je devais quitter les lieux », confie le délégué présidentiel sur son compte Facebook. Escorté jusqu’au hall d’entrée, l’homme y a ensuite été pris à partie par une trentaine de femmes avant d’être jeté dehors, où une quinzaine de jeunes gens en civil portant des masques noirs lui ont lancé des œufs, de la farine et de la peinture verte, puis l’ont frappé à plusieurs reprises.

Igor Kaliapine après l'agression devant l'hôtel Grozny City. Crédits : @Moskvychova
Igor Kaliapine après son agression devant l’hôtel Grozny City. Crédits : @Moskvychova

L’ombre de Kadyrov

Si l’enquête n’en est qu’à ses prémices et que personne n’a encore été mis en cause, les journalistes victimes des attaques pointent déjà du doigt « l’ombre » du dirigeant de la république tchétchène planant sur toutes ces agressions. Ouvertement opposé au travail du Comité contre la torture, Ramzan Kadyrov critique régulièrement l’organisation et son directeur sur les chaînes locales tchétchènes qu’il détient. Sur le plateau de la chaîne étatique Grozny, en décembre 2014, le dirigeant tchétchène avait notamment accusé « l’organisation de Kaliapine » de « financer le terrorisme ». Ramzan Kadyrov a accusé le Comité, qui reçoit des fonds étrangers, de financer des groupes terroristes dans le but de déstabiliser la république.

« La Tchétchénie ne laissera jamais travailler sur son territoire des défenseurs des droits de l’homme qui représentent les intérêts des extrémistes », a souligné le dirigeant tchétchène à la télévision. « Kadyrov nous traite d’espions, de terroristes, de traîtres à la patrie, d’ennemis du peuple et d’agents de l’étranger, et incite ses hommes à régler notre compte », a rappelé de son côté, après son agression, Igor Kaliapine, qui n’a aucun doute sur l’implication personnelle du dirigeant tchétchène dans ces attaques en série. Pour le directeur du Comité contre la torture, Ramzan Kadyrov était nécessairement « au moins » au courant. « Rien ne se passe, en Tchétchénie, sans l’approbation de Kadyrov en personne, vu qu’il contrôle tous les niveaux de pouvoir », a insisté le directeur de l’ONG.

Être journaliste et défenseur des droits de l’homme en Tchétchénie

Complexe Grozny City, symbole de la nouvelle Tchétchénie de Ramzan Kadyrov. Crédits : Iliya Pitalev/TASS
Complexe Grozny City, symbole de la nouvelle Tchétchénie de Ramzan Kadyrov. Crédits : Ilya Pitalev/TASS

Le travail d’Igor Kaliapine et du Comité contre la torture est très contesté en Tchétchénie. Fondée en 2000, l’organisation, active dans six régions de Russie, dénonce les mauvais traitements imposés aux détenus par les forces de l’ordre. Si les juristes ont obtenu certains succès dans la plupart des régions – au total, plus de cent membres des forces de l’ordre ont été condamnés à travers la Russie suite à l’intervention du Comité, et Igor Kaliapine a même intégré le conseil présidentiel pour les droits de l’homme en 2012 –, la Tchétchénie demeure un cas à part. Sur une centaine de plaintes déposées, l’organisation n’a jamais remporté aucun procès contre les autorités tchétchènes.

Jusqu’en 2009, le Comité contre la torture disposait d’une équipe de juristes locaux dans la république mais, après l’assassinat, en juillet 2009, de Natalia Estemirova, militante des droits de l’homme auprès de l’ONG Mémorial, le Comité a décidé de revoir l’organisation de son bureau tchétchène en créant un groupe mobile. Les membres tchétchènes permanents ont été remplacés par des juristes originaires de différentes régions russes, qui se relaient pour aller travailler chacun à leur tour quelques mois en Tchétchénie. « Ce format empêche les autorités de s’en prendre à une personne concrète et permet aux militants de quitter la république en cas de problème », souligne le juriste de l’organisation, Oleg Khabibrakhmanov, précisant que les bureaux du Comité ont déjà été incendiés en décembre 2014, puis de nouveau attaqués en juin 2015.

Depuis sa création, le Comité a toujours encadré et aidé les journalistes lors de leurs enquêtes en Tchétchénie. « C’était cependant la première fois que nous organisions un voyage de presse de cette ampleur », note le juriste. L’objectif était de mettre en lumière le travail du Comité et d’aider les journalistes dans leurs investigations. Le journaliste Egor Skovoroda, par exemple, venait suivre le procès de deux nationalistes ukrainiens, Nicolas Karpiouk et Stanislavl Klikh, poursuivis pour avoir combattu aux côtés des séparatistes tchétchènes pendant la première guerre de Tchétchénie.

Certaines que les aveux de leurs proches avaient été obtenus sous la torture, les familles des accusés se sont adressées au Comité. Le rédacteur de Mediazona aurait dû assister à l’audience du 10 mars, au cours de laquelle l’avocate de la défense, Marina Doubrovina, a demandé à ce que les prévenus soient autorisés à quitter la prison et assignés à résidence. Une requête rejetée par la cour. De son côté, le journaliste norvégien de Ny Tid enquêtait sur l’histoire de deux ressortissants tchétchènes, Oumar Belikhmanov et Apti Najouev, à qui la Norvège a refusé l’asile politique. De retour chez eux, les deux hommes sont morts, prétendument dans des accidents de la route en 2009. Ces sujets, sensibles, ne plaisent guère aux autorités tchétchènes, qui accusent les journalistes et les militants de défendre des « terroristes et des traîtres à la patrie », pour citer Ramzan Kadyrov lui-même. « Le problème, pour les autorités tchétchènes, est que nos enquêtes finissent systématiquement par pointer du doigt des gens liés à Kadyrov », indique le juriste de l’ONG.

Coup de pression

Habitués à subir des pressions, les journalistes et militants victimes de l’attaque du 9 mars à la frontière ingoucho-tchétchène ont pourtant été surpris par une telle démonstration de force. « Nous nous attendions à être suivis ou, au pire, arrêtés – mais pas battus au point que nos vies soient en danger ! », confie Egor Skovoroda. Le groupe de journalistes et militants avait été suivi dès son arrivée à Grozny, le 7 mars. « À l’aéroport, j’ai remarqué un homme qui nous photographiait, et ensuite différentes voitures qui suivaient le minibus en permanence », se souvient ainsi Øystein
Windstad.

Selon Egor Skovoroda, le fait d’être nombreux jouait en leur faveur, leur garantissant une certaine sécurité. « C’est difficile de kidnapper un groupe de neuf personnes… », ironise-t-il. De son côté, Alexandrina Elaguina, qui était allée se promener avec un ami dans le centre de Grozny le premier soir de leur arrivée, témoigne que des policiers les ont abordés et ont contrôlé les papiers de son ami. « Après cet incident, mon ami est parti et m’a demandé de ne plus le contacter », raconte la journaliste. « Mais c’est monnaie courante ici », souligne le juriste Oleg Khabibrakhmanov, qui explique que, ces dernières années, la tendance consiste moins à harceler directement les journalistes et militants des droits de l’homme qu’à intimider les habitants locaux qui s’adressent au Comité ou parlent aux journalistes. « Nous le constatons chaque jour : de moins en moins de gens viennent nous voir parce qu’ils craignent des représailles », ajoute Oleg.

Le chauffeur du minibus Bachir Pliev a été le plus gravement blessé. Crédits : Denis Siniakov / Mediazona
Le chauffeur du minibus Bachir Pliev a été le plus gravement blessé. Crédits : Denis Siniakov / Mediazona

Le juriste souligne toutefois que, ces derniers mois, les autorités tchétchènes ont recommencé à mettre la pression sur les journalistes et militants des droits de l’homme. En février dernier, deux journalistes russes et une journaliste finlandaise ont été emmenés de force au poste de police, à Grozny, pour être interrogés sur leurs liens présumés avec l’État islamique, avant d’être relâchés en fin de journée. Igor Kaliapine avait déjà été pris à partie, en début d’année, par un groupe d’hommes, mais avait préféré taire l’incident « pour ne pas mettre le feu aux poudres », a-t-il indiqué par la suite. Pour Oleg Khabibrakhmanov, avec cette toute dernière série d’attaques, le message des autorités tchétchènes est limpide : « Les journalistes doivent comprendre qu’ils ne pourront plus venir en Tchétchénie que de manière officielle, avec une accréditation du gouvernement tchétchène, qui assurera alors leur sécurité », explique-t-il.

Si les militants du Comité contre la torture ne sont pas les bienvenus en Tchétchénie, c’est, à en croire le dirigeant de la république lui-même, que « la république possède déjà ses propres défenseurs des droits de l’homme ». « Il s’agit en réalité de personnes ultraloyales à Kadyrov, nuance Oleg Khabibrakhmanov. Ils sont simplement là pour faire en sorte que les violations des droits de l’homme n’éclatent pas au grand jour. Mission où ils échouent, visiblement ! »

Un contrat en béton

Pour Vadim Doubnov, commentateur de la radio Ekho Kavkaza, le renforcement de la pression sur les ONG et journalistes s’inscrit dans l’évolution du régime de Kadyrov. « Ces attaques ne rompent pas le contrat tacite entre Vladimir Poutine et Ramzan Kadyrov, elles ne concernent que le niveau régional », indique-t-il, réfutant les analyses de certains journalistes qui ont vu dans ces agressions un « défi personnel » lancé par Kadyrov au président russe.

Incendie du minibus des journalistes et militant à la frontière entre l'Ingouchie et la Tchétchénie, le 9 mars. Crédits : Egor Skovoroda/MediaZona
Incendie du minibus des journalistes et militants à la frontière entre l’Ingouchie et la Tchétchénie, le 9 mars. Crédits : Egor Skovoroda/MediaZona

Pour cet expert russe spécialiste du Caucase, tant que les agissements du dirigeant tchétchène ne menacent pas directement l’autorité de Vladimir Poutine, Ramzan Kadyrov a carte blanche. « Le chef de la république sait pertinemment que le président ne le sanctionnera pas s’il a commandité ces agressions. Tout comme les hommes de Kadyrov savent qu’ils ne seront pas sanctionnés pour avoir agressé ces militants des droits de l’homme », poursuit Vadim Doubnov.

De fait, le spécialiste de la région est sceptique quant à l’issue de l’enquête : si les autorités sont facilement en mesure d’identifier les coupables, ceux-ci ne seront jamais condamnés, estime Vadim Doubnov. « Et la situation ne va pas aller en s’arrangeant pour les journalistes et défenseurs des droits de l’homme », ajoute-t-il, craignant une multiplication des agressions de ce type. Les militants et journalistes risquent simplement de se rendre de moins en moins souvent en Tchétchénie : « ce qui serait loin de déranger Moscou », conclut l’expert.

De leur côté, pourtant, les journalistes agressés le 9 mars ont déjà assuré qu’ils retourneraient sur place. « Peut-être pas ce mois-ci, mais nous y retournerons. Pour continuer ce que nous avons commencé », affirme notamment Egor Skovoroda, qui s’est dit « touché » par le soutien dont leur groupe a bénéficié en Tchétchénie même, et jusqu’à Moscou. « Des bénévoles ont même organisé une collecte de fonds pour offrir un nouveau minibus au chauffeur, Bachir, gravement blessé dans l’attaque », indique-t-il, réjoui. En une semaine, plus de 1 500 personnes ont ainsi participé à cette action, récoltant près d’1,5 million de roubles. « Un tel élan de générosité fait chaud au cœur, après cette semaine en enfer », conclut Alexandrina Elaguina.

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