Secteur bancaire en Russie : «crise d’ampleur» ou «assainissement» ?

Courant 2015, des dizaines de banques russes ont été privées de leurs licences, notamment de gros acteurs du marché. La revue BizMag du Courrier de Russie fait un état des lieux et interroge des experts sur ce qui attend le secteur bancaire russe dans un avenir proche.

La banque centralede Russie. Crédits : D. R
La Banque centrale de Russie. Crédits : Wikimedia

Le secteur bancaire russe a traversé des heures difficiles en 2015 : près d’une centaine d’organismes de crédit se sont vu retirer leurs licences, et plus d’une dizaine de banques sont tombées sous le coup des sanctions. Notamment Ouralsib, qui faisait partie des trente premières banques russes en quantité d’actifs. L’épuration du système bancaire s’est poursuivie en 2016.

De gros joueurs tels Vneshprombank, 40e de Russie en quantité d’actifs, et Interkommerz (67e) ont également été privés de leurs licences. Le président de Sberbank, German Gref, a qualifié fin 2015 les processus à l’œuvre dans le système bancaire russe de « crise bancaire de grande ampleur », évoquant notamment le bénéfice zéro du secteur, la croissance des réserves et le nombre record de retraits de licences aux organismes de crédit.

« Je ne voudrais pas encore appuyer là où ça fait mal, mais nous voyons la rapidité avec laquelle la Banque de Russie doit nettoyer le secteur bancaire d’une immense quantité de banques qui n’en sont pas en réalité. Et dans l’ensemble, la situation est extrêmement difficile pour tout le secteur », a ajouté le président de Sberbank.

Le discours de M. Gref a provoqué un vif débat dans les cercles financiers russes. Ainsi, le premier adjoint du directeur de la Banque centrale, Alexeï Simanovski, et le vice-ministre du développement économique, Nikolaï Podgouzov, ont déclaré qu’ils ne voyaient pas de signes d’une crise bancaire en Russie.

Pour M. Podgouzov, notamment, le système bancaire russe « exécute correctement tout ce que l’on attend de lui : toutes les fonctions de financement de la population autant que du secteur réel. » Iaroslav Lissovolik, principal économiste de la Banque de développement eurasiatique (BDE), a confié à BizMag qu’il n’était pas d’accord avec les déclarations de M. Gref, même s’il admet que la situation dans le secteur bancaire russe n’est « pas simple ».

« Bien sûr que le secteur bancaire a des problèmes, il y a le facteur de la baisse des rythmes de croissance, la chute de l’économie, l’aggravation de la situation dans la sphère financière. Mais je ne pense pas que l’on puisse véritablement parler de crise de grande ampleur », a souligné M. Lissovolik.

rouble chute
Mardi 16 décembre 2015, le rouble a franchi la barre symbolique des 1 euro pour 100 roubles pendant quelques minutes. Crédits : LCDR

Ce dernier estime que si le secteur bancaire peut être défini de façons diverses, un des critères est l’exode important des capitaux, et l’aide de grande ampleur qui doit être apportée au secteur bancaire dans ce contexte. « Malgré le fait que cette aide soit effectivement fournie, et une aide assez significative, je ne dirais pas que notre sphère bancaire est dans une situation si extrême, vu qu’on n’observe pas d’exode massif des dépôts. En outre, la Banque centrale prévoit pour 2016 une croissance de la base des dépôts bancaires », souligne l’économiste principal de la BDE.

Pour autant, Ken Tsumori, responsable du Centre de Recherche et d’Analyse des institutions financières des pays de la CEI chez Deloitte à Moscou, partage pleinement l’avis du président de Sberbank, estimant que les heures les plus difficiles sont encore à venir pour le système bancaire russe. « Le secteur bancaire de la Russie traverse déjà des moments pénibles, mais les difficultés futures pourraient s’avérer encore plus importantes », avance-t-il.

top30 banques russie

Le représentant de Deloitte lie cette analyse à deux raisons au moins. La première, à l’évidence, réside dans la combinaison de facteurs exogènes qui ont fortement pénalisé l’environnement économique russe (chute des prix des ressources énergétiques entraînant avec elle une forte dépréciation du rouble, impact des sanctions internationales sur l’accès aux financements étrangers), modifiant ainsi profondément le paradigme économique favorable – voire confortable – dans lequel les banques évoluaient depuis une dizaine d’années.

Mais toujours selon Ken Tsumori, ces facteurs exogènes ne viennent en réalité que s’ajouter aux sérieux signes de détérioration et de vulnérabilité rencontrés par le secteur bancaire russe actuel : baisse continue des marges, surchauffe du marché du crédit entraînant une nette dégradation de la qualité des portefeuilles dès 2012, et pression accrue sur le niveau de capitalisation des acteurs.

« Pendant longtemps, la profitabilité des banques était essentiellement axée sur toujours plus de crédits, et les questions de risques, de rentabilité et de productivité passaient au second plan. Or ce paradigme n’est plus. Certaines banques l’ont assimilé suffisamment tôt, d’autres non. Aujourd’hui, c’est le moment de vérité », ajoute Ken Tsumori.

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Par conséquent, de l’avis du représentant de Deloitte, la question à l’heure actuelle pourrait être non pas de savoir si le secteur bancaire se dirige effectivement vers une crise ou non, mais « combien de banques supporteront l’épreuve cette fois-ci ».

Elvira Nabioullina, présidente de la Banque centrale, a déjà annoncé de nouveaux retraits de licences aux banques russes à venir, expliquant qu’elle ne voyait là rien de terrible pour le système bancaire. « C’est un assainissement du secteur bancaire, une façon de le débarrasser des joueurs faibles afin que nos compatriotes puissent faire confiance aux banques », a-t-elle déclaré.

De ce que les retraits de licences vont se poursuivre témoigne aussi le fait que l’Agence d’assurance des dépôts (ASV) a demandé un élargissement de crédit à la Banque centrale afin d’indemniser les titulaires de dépôts dans les banques mises en faillite. En décembre, le conseil d’administration de l’ASV a approuvé l’élargissement de la limite de la Banque centrale pour compléter le fonds d’assurance des dépôts de 140 milliards de roubles, soit jusqu’à 250 milliards de roubles.

classement banques russie
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Selon German Gref, 10 % des banques russes, soit environ 75 organismes de crédit, pourraient encore se voir retirer leurs licences en 2016. Si ces prévisions s’avèrent exactes, le système bancaire russe pourrait ne conserver, en 2017, que 670 banques environ.

Pour sa part, le directeur de VTB, Andreï Kostine, a déclaré en octobre que la Russie pourrait ne conserver en 2020, si les rythmes actuels de retraits des licences se maintiennent, que 300 banques environ. Mais pour lui, ce nombre pourrait être suffisant, étant donné qu’à l’heure actuelle, 200 banques disposent à elles seules de 97 % des actifs bancaires.

« Il est difficile de dire combien de banques sont nécessaires pour assurer un fonctionnement pérenne du secteur bancaire. Cependant, si l’on se réfère à des marchés bancaires étrangers plus mûrs, la logique penche inévitablement vers une réduction drastique du nombre de licences en Russie dans les prochaines années », résume Ken Tsumori.

3 commentaires

  1. Je ne peux que conseiller au Gouvernement russe, la lecture sur le danger des privatisations et financiarisation de la dette souveraine :
    8 févr. 2016 – Privatisations : la tactique atlantiste pour attaquer la Russie
    http://www.les-crises.fr/privatisation-la-tactique-atlantiste-pour-attaquer-la-russie/
    « Les gouvernements peuvent aider à relancer l’économie en imprimant de la monnaie au lieu d’endetter leur pays auprès de créanciers privés qui drainent les fonds du secteur public via le paiement des intérêts aux créanciers privés.
    Il n’y a pas de raison valable de recueillir des fonds de banques privées pour fournir au gouvernement de l’argent lorsqu’une banque centrale peut créer le même argent sans avoir à payer les intérêts de prêts.
    En privatisant la création monétaire par le crédit, l’Europe a fait passer la planification économique des mains des gouvernements démocratiquement élus vers celles du secteur bancaire.
    La Russie n’a pas besoin d’accepter cette philosophie économique pro-rentière qui saigne un pays de ses revenus publics. Les néolibéraux l’ont promu non pas pour aider la Russie, mais pour mettre la Russie à genoux. »

  2. Il est évident qu’il y a trop de banques en Russie. Si vous additionnez toutes les banques russes y compris Sberbank, le total es plus petit que BNP-Paribas. Vu l’économie de la Russie 30 à 50 banques suffiraient. Mais plutôt que fermer manu militari les banques, il vaudrait mieux les inciter à fusionner.

  3. Très bons commentaires de chris et d´OlivierSPb.
    Le souhait serait que la Russie adopte carrément d´autres méthodes, telles celles énoncées dans les deux commentaires de chris et d´Olivier SPb, et les mette en pratique, et non entrer dans un cycle qui le mènera lá oú sont les économies libérales aujourd´hui.

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