Le roi de la brocante, ou l’art de faire fortune avec des objets inutiles

L’histoire de Max Vernik, entrepreneur de 33 ans installé à Moscou, rappelle étrangement la célèbre série animée soviétique Les Trois de Prostokvashino. Le chat Matroskine, un des héros, disait : « On peut faire de l’argent en vendant une chose inutile, mais pour ça, il faut d’abord l’acheter. » Max Vernik a fait de cette réflexion un métier : il passe son temps à acheter des objets inutiles, puis à les revendre en faisant de l’argent dessus. Beaucoup d’argent.

Façade de la boutique d'objets anciens dans le centre de Moscou. Crédits : LCDR
Façade de la boutique Lavka Stariovchtchika dans le centre de Moscou. Crédits : LCDR

Un peu comme le personnage principal du dessin animé, le petit garçon Fiodor qui quitte ses parents pour s’installer à la campagne, Max déserte lui aussi très tôt le foyer familial. À 14 ans, il quitte Perm, sa ville natale, où il n’est jamais retourné depuis. Un traumatisme d’adolescent, une bagarre… ? Max préfère ne pas revenir sur ce qui l’a fait partir, ni comment. Il confie seulement s’être retrouvé peu de temps après à Odessa, au bord de la mer Noire, où il a pu s’engager comme apprenti chez Iouri Faïngout, un antiquaire renommé, qui lui a tout appris.

Grâce à cet enseignement, Max possède aujourd’hui une boutique d’objets anciens dans le centre de Moscou, qui génère des bénéfices de plusieurs centaines de milliers de roubles par mois. Brocanteur, un métier de prestige ? Max ne laissera personne en douter.

« Je ne sais pas combien d’objets j’ai ici exactement », lance le jeune homme lorsque je le retrouve dans sa boutique, située sur le territoire de l’ancienne usine de vodka Kristall, aujourd’hui désaffectée. Il confie que tous ces bibelots sont probablement ce qu’il a de plus précieux dans sa vie. « J’adore toucher les objets, leur présence. En les regardant, j’ai l’impression d’être vivant », explique-t-il.

Max a été marié et a des enfants, mais continue de mener une vie de loup solitaire, semblant préférer la compagnie des objets à celle de ses semblables. « Depuis l’enfance, je m’intéresse aux antiquités, poursuit-il. À l’époque, je me renseignais sur les prix et, depuis, je n’ai jamais cessé d’en acheter pour les revendre. Les gens n’ont pas toujours conscience de la valeur de leurs vieux objets », ajoute-t-il.

Max Vernik dans sa boutique d'objets anciens. Crédits : LCDR
Max Vernik dans sa boutique d’objets anciens. Crédits : LCDR

En 2000, année de son installation à Moscou, Max se lance dans le prêt sur gage. Dans sa boutique, située à l’époque rue Arbat, il accueille des gens qui lui apportent les boucles d’oreilles de leur grand-mère et autres objets de valeur familiaux.

Max leur donne un peu d’argent en échange, puis, si les propriétaires ne reviennent pas les lui racheter, il les met en vente. Le business rapporte gros. En 2010, Max possède déjà huit points d’achat d’or et un appartement dans le centre-ville.

L’année suivante, il vend son commerce pour distribuer des iPhone. Mais la crise de décembre 2014 le pousse à dire adieu à la marque américaine. « Je vendais bien, mais je me suis quand même ruiné, confie-t-il. Avec la chute du rouble, les prix des fournisseurs ont doublé. » À cette époque, un ami, que Max connaît depuis trois ans, lui vient en aide : Ilia Varlamov, blogueur, investit deux millions de roubles dans l’affaire. Et en janvier 2015, la nouvelle enseigne Lavka Stariovchtchika (« La Boutique du brocanteur ») ouvre ses portes.

Les premières dépenses de son propriétaire consistent en un fourgon Renault d’occasion à 800 000 roubles et la location d’un entrepôt au sein de l’usine Kristall, à 90 000 roubles par mois. Six mois plus tard, à en croire Max, la boutique a rentabilisé ces investissements et ne génère désormais que des bénéfices.

Dans les rayons, cependant, pas d’antiquités vieilles de quelques siècles et coûtant une fortune. « Mieux vaut vendre des vieux objets pas forcément trop chers à un grand nombre de gens que des antiquités très précieuses à un petit cercle de spécialistes », note-t-il, pour justifier sa stratégie de vente. Max assure en outre que sa « période or » est terminée. « Les gens ne mettent plus leurs économies dans des objets en or, il y a beaucoup d’autres placements intéressants », commente-t-il.

La boutique est remplie de tasses, de pots de fleurs, de théières, de magnétoscopes... Crédits : LCDR
La boutique est remplie de tasses, de pots de fleurs, de théières, de magnétoscopes… Crédits : LCDR

Le principe de fonctionnement de sa boutique est simple. « Les gens m’apportent tout ce dont ils veulent se débarrasser : vieux téléphones portables, consoles de jeux vidéo, cadeaux dont ils ne veulent plus…, explique Max. Sans parler des bibelots, comme ce masque africain – je le vends 10 000 roubles. »

Les étagères regorgent également de reliques de la période soviétique, tel ce menu d’une cantine ouvrière, daté de juillet 1987, où la salade coûte 15 kopecks… « Quand les usines fermaient, les ouvriers gardaient des objets en souvenir. Aujourd’hui, ils ne savent plus quoi en faire, et moi, je les leur rachète pour pas grand-chose », poursuit Max. À côté du menu, un plateau des années 1930, à 1 000 roubles, un briquet rare en plastique à 10 000 roubles… Mais qui peut bien vouloir de tout cela ?

Le brocanteur moscovite recrute principalement sa clientèle chez les décorateurs de cinéma et de théâtre. Il précise aussi faire 40 % de ses ventes sur Internet, grâce à un compte Instagram que son équipe actualise chaque jour. Max a deux apprentis qui ne touchent pas de salaire fixe, seulement des commissions sur les ventes : parfois 3 000 roubles par jour, parfois rien.

Sur une étagère, je déniche une boîte de crayons à dessin : fabrication américaine des années 1980, 490 roubles. « Chaque appartement soviétique possède des trésors de ce genre, assure Max. Regardez cette cocotte émaillée des années 1920, en parfait état. Mieux vaut ne plus cuisiner dedans, mais ça fait une jolie déco. » Il arrive ainsi que des héritiers, revendant l’appartement d’un parent, apportent dans des bennes tout ce qu’ils y trouvent : meubles, décorations et même objets personnels. C’est probablement plus simple que de payer le service de ramassage des encombrants.

C’est là que Max Vernik intervient. Le montant qu’il offre aux propriétaires pour vider totalement un appartement varie de 10 à 500 000 roubles. « Il me suffit de quelques minutes pour juger du potentiel commercial de n’importe quel intérieur », assure le professionnel. Ensuite, il lui faut quelques jours, voire plusieurs semaines, pour trier les objets, jeter ce qui est inutilisable et emporter ce qui a de la valeur. « Je travaille avec tout ce que les autres brocanteurs ne veulent pas traiter, comme cette bouteille de scotch remplie de pièces de dix kopecks… », explique-t-il.

Le montant qu’il offre aux propriétaires pour vider totalement un appartement varie de 10 à 500 000 roubles. Crédits : LCDR
Le montant que Max offre aux propriétaires pour vider totalement un appartement varie de 10 à 500 000 roubles. Crédits : LCDR

Souvent, le hasard est de son côté. « Un jour, alors que nous déchargions une armoire, un morceau de bois est tombé à terre. J’ai d’abord cru avoir cassé le meuble. Mais en réalité, le pan de bois dissimulait une cachette, renfermant sept pièces d’or de la fin du XIXe siècle ! Je les ai vendues 30 000 roubles chacune », se souvient Max.

La boutique est remplie de tasses, de pots de fleurs, de théières… « Vous avez cassé celle de vos parents ? Je vous trouve la même, promet l’entrepreneur. Et il tient parole : Tenez, celle-ci fait partie d’un service pour six personnes, des années 1980, en parfait état. Et le tout pour seulement 13 000 roubles ! Vous aimez les colliers ? Sachez que je pourrais en inonder votre appartement ! » À ce moment-là, Lev, un des apprentis, s’approche de nous en montrant un fil de messages sur son téléphone : « On avait déniché des verres à vin américains chez d’anciens diplomates, et maintenant, on a une commande depuis New York… quelle ironie du sort, non ? »

Max Vernik est certain d’une chose : les émotions, ça s’achète. « Le vrai bonheur, c’est quand un client tombe sur un jouet et me dit : mais j’ai joué avec le même objet il y a trente ans ! » L’été prochain, il a l’intention de partir, en fourgon, à un millier de kilomètres de Moscou, afin de chercher encore plus d’objets dont les gens ne veulent plus. Pour encore plus d’émotions. Parce qu’avec la crise, les gens vendent. Les indices de cette tendance sont nombreux : une Apple Watch qui se balade sur les étagères, ou encore cet objectif Canon grand angle, qui ressemble étrangement à celui que l’on m’a volé récemment…

« Si vous avez des trucs à vendre, je prends, mais sachez que vous ne gagnerez pas grand-chose, avoue Max avec honnêteté. Si j’achète, c’est pour débarrasser les gens, et aussi pour me faire de l’argent. Tiens, mais c’est mon chapeau !, je l’ai acheté à Odessa il y a dix ans… Qu’est-ce qu’il fait dans les rayons ? Je crois que je ne vais quand même pas le mettre en vente… »

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