Oldushka : les babouchkas en beauté

Depuis cinq ans, le photographe Igor Gavar, originaire d’Omsk, voyage à travers la Russie à la recherche de personnes âgées qui bravent le temps par leur look original. Son objectif : par la photographie, repenser la vieillesse, former un nouveau regard sur cette période de la vie. Il a baptisé son projet Oldushka, ce qui peut se traduire par « Ma vieille chérie ». Rencontre.

Irina Andreevna Denissova devant le théâtre musical d'État d'Omsk. Crédits : Igor Gavar
Irina Andreevna Denissova devant le théâtre musical d’État d’Omsk. Crédits : Igor Gavar

Le Courrier de Russie : Comment t’est venue l’idée de photographier des personnes âgées dans les rues d’Omsk ?

Igor Gavar : J’ai toujours été entouré de nombreuses personnes âgées dans ma vie. J’ai été élevé par mes deux grands-mères, dont l’une est encore en vie. Mes babouchkas étaient particulièrement bienveillantes envers moi, et elles m’ont toujours donné une image positive de leur âge. Pour moi, une famille sans grands-parents n’a pas de sens.

En grandissant, alors que j’étudiais dans une école d’art et de design pour devenir architecte d’intérieur, je me suis découvert une passion pour la confection de costumes. J’ai commencé à m’intéresser à la façon dont les gens s’habillent, et dès que je croisais des personnes vêtues de façon originale à Omsk, tous âges confondus, je les photographiais.

LCDR : Et ensuite ?

I.G. : J’ai commencé à sortir un peu d’Omsk et à voyager à Moscou et Saint-Pétersbourg. J’y ai découvert une tout autre vie, plus dynamique, variée. J’ai rencontré des gens désinhibés, plus libres. À mon retour en Sibérie, fin 2011, je me suis rendu compte que je ne retrouverais jamais à Omsk cette effervescence de la capitale. J’ai donc été confronté au fameux choix omskovite : « partir à Moscou ou rester à Omsk ».

LCDR : Et tu as décidé de rester… ?

I.G. : Oui, principalement parce que je n’étais pas prêt à partir et voulais au moins tenter quelque chose ici, chez moi. Je me suis alors totalement remis en question en observant toutes les photos que j’avais accumulées au fil des ans, et j’ai remarqué qu’à Omsk, les personnes âgées habillées de façon originale sont beaucoup plus intéressantes que les jeunes vêtus de façon décalée.

LCDR : Pourquoi ?

I.G. : À 27 ans, tu expérimentes facilement de nouvelles choses et ton style n’est pas encore forcément déterminé. À 80 ans, c’est différent : s’habiller de façon originale représente un réel engagement, surtout en Russie. À coups de rouge à lèvres et fourrures voyantes, les babouchkas que je photographie mènent une résistance.

« Les Russes ont une relation trop sérieuse aux vêtements »

LCDR : C’est-à-dire ?

I.G. : La mentalité russe associe l’originalité à la bizarrerie – il est mal vu de se démarquer. Les Russes ont une relation trop sérieuse aux vêtements, ils ne s’autorisent un peu de fantaisie qu’à l’occasion d’un anniversaire ou du Nouvel An.
Pour les gens du troisième âge, qui ont passé la majeure partie de leur vie sous l’Union soviétique, les vêtements ont avant tout une fonction pratique. Rappelez-vous qu’ils ont été élevés dans l’idée que « la modestie est le meilleur des accessoires ».

LCDR : Pourquoi certains décident-ils tout de même de se démarquer ?

I.G : Parce que certaines personnes âgées ne veulent pas se laisser enfermer dans les stéréotypes que la société leur impose. Pour la plupart d’entre nous, les grands-parents ne sont que des vieillards, seulement bons à rester à la maison ou s’occuper des enfants. Pour beaucoup, la vieillesse n’est que l’étape avant la mort – on a tendance à laisser les aînés de côté.

« Les aînés sont souvent invisibles »

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Raïssa, 78 ans, et l’auteur du projet Oldushka, Igor Gavar. Crédits : Igor Gavar/FB

LCDR : Comment ça ?

I.G. : En Russie, les aînés ne sont pas inclus dans la vie – ni sociale, ni culturelle. Ils sont souvent invisibles, absents du discours public. Et même si certaines personnes âgées ont envie de s’exprimer, il y a très peu d’espaces pour elles. Il existe bien une poignée de cours de danse et de petits clubs du troisième âge ringards, mais ils sont très peu nombreux et ne conviennent pas à mes modèles, par exemple, qui sont des personnes âgées modernes.

Nous n’y pensons pas mais les aînés ont des choses à nous dire et à nous offrir. Ils sont passés par toutes les étapes de la vie et peuvent nous apprendre de quoi sera fait notre futur. Mais la vieillesse fait peur, on préfère ne pas en parler. Et toute une génération reste ainsi tapie dans l’ombre.

LCDR : C’est là qu’intervient Oldushka…

I.G. : Oui, l’objectif du projet est de proposer un autre regard sur les personnes âgées et de repenser la question de la vieillesse. Je veux élargir la compréhension sur cette période de la vie, la montrer avec un côté esthétique et contribuer à créer une relation harmonieuse entre la société et les aînés, mais aussi des personnes âgées à elles-mêmes.

LCDR : Existe-t-il d’autres projets similaires au tien ?

I.G. : En Russie, Oldushka est le seul projet de ce genre. Il y a un équivalent aux États-Unis, un blog dédié aux personnes âgées stylées de New York. C’est un projet antérieur au mien mais dont je n’avais pas connaissance au moment où j’ai créé Oldushka.

« Mes modèles sont authentiques »

LCDR : Qu’est-ce qui différencie les grands-mères stylées de New York et d’Omsk ?

I.G. : Je n’ai jamais voyagé aux États-Unis, mais à parcourir ce blog new yorkais, on a le sentiment que là-bas, les personnes âgées sont plus détendues, plus libres dans le choix de leurs vêtements. Elles vont encore plus loin dans l’association des styles et sont en harmonie totale avec leur environnement.

En Russie, c’est différent. Les babouchkas stylées doivent trouver la force d’affronter le regard des gens, elles entrent aussi en confrontation avec leur environnement, gris et terne.

LCDR : Où les babouchkas russes puisent-elles leur inspiration, alors ?

I.G. : En elles-mêmes. Elles créent leur style de toutes pièces, de façon tout à fait indépendante. Les babouchkas stylées d’Omsk ne suivent aucune tendance issue des magazines ou d’Internet.

L’une de mes héroïnes, Nelly, a un don pour le tricot et pour l’association des couleurs. Elle compose son style elle-même, avec des vêtements tricotés de couleurs vives. Mes modèles sont parfaitement authentiques, et c’est ce qui les rend remarquables.

LCDR : Quels sont tes projets pour l’avenir ?

I.G. : Je voudrais mettre sur pied des ateliers culturels et éducatifs pour les personnes âgées, mais ce n’est pour le moment qu’une idée – je cherche des financements.

J’ai également un projet d’agence de mannequins du troisième âge. Je travaille déjà avec plusieurs grands représentants de l’industrie de la mode et j’ai mis en contact au moins six mannequins avec des magazines spécialisés russes. Récemment, un de mes modèles a fait la campagne de publicité du créateur de mode russe Cyrille Gassiline.

En savoir plus sur le projet et voir plus de photos sur www.oldushka.com

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