Offensive à Alep : un tournant dans la guerre en Syrie

Le conflit syrien est entré dans une phase critique : les forces gouvernementales, soutenues par l’aviation russe, ont lancé début février l’assaut sur Alep, la « capitale du Nord » du pays, provoquant un exode massif de la population civile vers la frontière avec la Turquie.

Crédits : ministère de la défense russe
Chasseur russe sur la base de Lattaquié, en Syrie. Crédits : ministère de la défense russe

Dans ce contexte d’escalade du conflit, la question de la cible réelle des frappes aériennes russes a provoqué une nouvelle querelle, âpre, entre Moscou et les pays de la coalition occidentale dirigée par les États-Unis. « L’objectif de l’aviation russe en Syrie était et demeure la lutte contre les groupes terroristes et la contribution à leur écrasement. Les rapports le montrent : les frappes aériennes russes contribuent efficacement à l’exécution de cette tâche », a  commenté la porte-parole du ministère russe des affaires étrangères, Maria Zakharova, à propos des récents événements à Alep.

De son côté, le représentant de la Fédération au bureau de l’ONU à Genève, Alexeï Borodavkine, a précisé que les opérations militaires russes à Alep avaient permis de porter un coup dur au groupuscule Jabhat al-Nosra (filiale d’Al-Qaïda), rangé par le Conseil de sécurité de l’ONU au nombre des organisations terroristes.

Mais les pays occidentaux réfutent la version de Moscou. Ils continuent d’affirmer que la Russie, sous couvert de sa lutte contre les groupes terroristes à Alep, veut en réalité nettoyer la région de l’opposition syrienne soutenue par les États-Unis et leurs alliés régionaux. L’agence Reuters cite notamment le témoignage du commandant Hassan Haj Ali, leader du groupuscule Liwa Suqour al-Jabal, affilié à l’Armée syrienne libre.

« Les bombardements russes se prolongent jour et nuit ; la région a été frappée 250 fois en 24 heures. Le régime veut élargir sa zone de contrôle. La partie nord de la province est totalement encerclée, et la situation humanitaire y est extrêmement compliquée », a déclaré le 5 février Hassan Haj Ali, formé dans un des camps d’entraînement d’Arabie saoudite sous la direction d’instructeurs américains.

Moscou s’est de nouveau retrouvée sous le feu des critiques des pays occidentaux, qui l’accusent de jouer un double jeu. De cette nouvelle exacerbation des tensions entre les pays impliqués en Syrie témoigne la dispute entre le représentant permanent de la France à l’ONU, François Delattre, et son homologue russe, Vitali Tchourkine.

Commentant les déclarations de l’envoyé spécial de l’ONU pour la Syrie, Staffan de Mistura, sur les raisons de l’échec du dernier round des négociations de Genève, François Delattre a déclaré : « Le régime syrien dit qu’il se rend à Genève pour discuter de paix et, dans le même temps, lance l’assaut sur les groupes d’opposition avec lesquels il est censé dialoguer, déversant sur Alep un déluge de feu. Le tout, dans le cadre d’une campagne militaire soutenue par la Russie, qui pourrait torpiller tous les espoirs de paix. »

Contre-attaquant, Vitali Tchourkine a annoncé que Moscou ne pourrait mettre fin unilatéralement à la campagne militaire tant que la coalition dirigée par les États-Unis continuerait de soutenir les groupes qui se battent contre les forces gouvernementales. Il a également demandé à ce que ne soient pas prises en compte les déclarations de Staffan de Mistura imputant à la Russie la responsabilité de l’échec des négociations de Genève.

La pression sur Moscou augmente fortement. « La campagne militaire russe ne contribue pas à la résolution du conflit », a affirmé le porte-parole du gouvernement allemand, Steffen Seibert.

Frappes russes autour d’Alep le 1er février :

Son homologue américain, Josh Earnest, s’est exprimé de façon encore plus radicale : « La situation humanitaire en Syrie, déjà terrible, risque de s’aggraver encore. Le soutien des Russes au régime d’Assad empêche nos forces de parvenir à la transformation politique que Moscou elle-même a pourtant reconnue comme étant indispensable. C’est tragique », a déclaré M. Earnest.

De leur côté, la Turquie et l’Arabie saoudite, suite aux événements d’Alep, ont appelé l’Occident à ne plus miser sur une solution politique impliquant la participation de Moscou. « Nous n’avons plus d’espoirs quant à des négociations entre la Russie et les États-Unis à propos du conflit syrien. Après chacune de ces rencontres, la Russie se fait de plus en plus agressive. Nous appelons les États-Unis à prendre une position plus décidée à cet égard », a annoncé le Premier ministre turc, Ahmet Davutoglu.

L’une des questions les plus largement discutées récemment est la possibilité d’une opération terrestre en Syrie, suite aux déclarations du conseiller au ministre saoudien de la défense, Ahmed Assiri. Le représentant saoudien a ainsi fait savoir que Riyad serait prête à envoyer des forces pour participer à une campagne terrestre en Syrie, si le commandement de la coalition dirigée par les États-Unis donnait son approbation.

Pour les experts interrogés par Kommersant, l’assaut des troupes gouvernementales syriennes sur Alep, soutenu par l’aviation russe, constitue un « argument fort » pour Moscou lors des négociations sur la Syrie, mais dont l’utilisation peut aussi avoir d’importants effets collatéraux.

« L’évolution de la situation militaire au bénéfice de Damas crée pour Moscou de nouveaux atouts lors des négociations à venir sur la Syrie, mais aussi de nouveaux problèmes. Après ces succès à Alep, le président Assad se fera moins accommodant, il pourrait essayer de mener la guerre jusqu’à la victoire, en utilisant la Russie comme un instrument. En outre, l’agacement à l’égard de Damas, et de la Russie et de l’Iran qui se tiennent derrière, ne va cesser de croître », a expliqué à Kommersant Andreï Kortounov, président du Conseil russe pour les affaires internationales.

Selon l’expert, Moscou doit comprendre que même la prise d’Alep par les troupes gouvernementales, vraisemblable, ne permettra pas de résoudre le problème syrien. En l’absence de résolution politique, le conflit continuera d’être nourri depuis l’extérieur par les forces de la coalition des puissances occidentales et régionales.

« En comparant la situation avec un jeu en bourse, je dirais qu’il faut vendre les actions quand leur coût atteint un pic, et ne pas attendre qu’elles chutent. Il faut savoir convertir les succès militaires en dividendes politiques au bon moment, et non se battre en Syrie jusqu’à une victoire », estime M. Kortounov.

Un avis que soutient Grigori Kossatch, enseignant en histoire, science politique et droit à l’Université d’État des sciences humaines de Russie. « En soutenant Damas, la Russie tente de faire échouer le format actuel des négociations de paix et d’en exclure les forces qui ne lui conviennent pas. Mais elle semble ne pas tenir compte des effets collatéraux. La situation militaire change véritablement, ce qui peut être porté à l’actif de la Russie. Mais la faux se heurte en ce moment à une pierre. En Arabie saoudite, on envisage déjà la possibilité d’une opération militaire terrestre… Et Moscou est desservie par des facteurs comme le nouvel afflux de réfugiés et la consolidation contre elle de l’entente entre l’Occident et le monde arabe, où l’on voit prendre le dessus la voix des partisans d’une approche radicale, qui considèrent qu’il ne faut rien avoir affaire avec la Russie », a expliqué M. Kossatch à Kommersant.

Source : Figaro
Source : Figaro

3 commentaires

  1. Cette guerre n’aura pas de solution militaire. La Syrie est une mosaique de peuples divers, et les Syriens réellement syriens , ne peuvent pas traiter les autres peuples comme des parias.

  2. Le soutien de la France à l’Arabie Séoudite est une erreur politique majeure.
    Seule objectivement, la Russie défend les valeurs de la civilisation du continent européen. Greg

  3. Le choix est simple.Soit la Russie accepte de ne pas terminer le job et c’est la partition de la Syrie ,soit elle termine le job et la Syrie reste entière.
    Les responsables qui ont pris le risque de déstabiliser la Syrie se plaignent ? Qu’ils réfléchissent mieux la prochaine fois !
    Pascal Rendu Présidentielle 2017

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