Street art à la russe : itinéraire en cinq pépites

Le street art, cette discipline authentiquement, profondément contemporaine, enfant des villes sans visage, fleurit dans tous les grands centres urbains du monde et tisse des ponts dans l’espace global. Et comme dans toute tendance planétaire, ses représentants ont des points communs tout en affirmant de fortes particularités régionales. La Russie post-soviético-industrielle a ses grands noms dans le domaine, et non des moindres. Différents, très diversement révoltés, tous talentueux, curieux, ouverts, ils réalisent la prouesse, au pays des grandes distances insaisissables, de s’approprier l’espace. Le Courrier de Russie vous présente – enchanté – cinq représentants éminents de l’art de rue russian touch.

Pour mon ange

Alionka, Moscou, 2011. Crédits : Tatiana Poukhova
Alionka par Pacha 183, Moscou, 2011. Crédits : Tatiana Poukhova

Pacha n’était pas tout à fait de ce monde – et les hautes sphères qui l’avaient envoyé nous offrir le salut l’ont rapatrié sans tarder, lui laissant le temps d’y laisser sa partition tout en lui évitant de s’y corrompre. Pacha 183 a fait son temps sur terre, comme on le fait derrière des barreaux – et inondé l’espace de sa générosité, de son intégrité, de son tranchant ; de sa douceur. Pacha 183 éblouissant, telles ces étoiles déjà éteintes. Pacha et son anarchie qui appelle à briser les seules chaînes réelles – intérieures, par la connaissance, par la curiosité et l’exigence.

Otchi ( "Lunettes"), Moscou, 2009. Crédits : Tatiano Poukhova
Otchki ( « Lunettes »), Moscou, 2009. Crédits : Tatiano Poukhova

Pacha et sa révolte profonde, sans concession, contre l’ignorance et le vide, contre la profanation de la culture. Pacha, crucifié, a rejoint la paix de son coin aux icônes, conservant ses ailes indemnes. Il a vécu plusieurs siècles en quelques décennies, brûlé son énergie colossale par tous les bouts, tournant constamment à plein régime, quêtant, créant, offrant. Pacha est mort à 29 ans, vive Pacha ! Les manuscrits ne brûlent pas.

Pour un ingénu

Big Brother, Nijni Novgorod, 2010. Crédits : nomerz.com
Big Brother, Nijni Novgorod, 2010. Crédits : nomerz.com

Le jeune homme a la modestie aussi désarmante que son sourire et les mèches aussi rebelles que son rapport au monde. Nikita Nomerz, originaire de Nijni Novgorod et aujourd’hui mondialement connu dans la discipline, n’aime pas le qualificatif d’artiste de rue. Nomerz sait simplement que les murs sont vivants, que la ville nous regarde, que les lieux ont une histoire et une énergie propres.

Toothyman, Ekaterinbourg, 2011. Crédits : normez.com
Toothyman, Ekaterinbourg, 2011. Crédits : normez.com

Nikita n’est pas un vandale – il veut simplement libérer toutes les créatures qui habitent le paysage urbain, faire apparaître en couleurs les liens invisibles. Par son travail, il interpelle, cherche à faire lever les nez de l’agitation vide et de la routine. Surtout, Nomerz sait qu’une existence meilleure, ça commence à l’intérieur ; il s’en tient à ses choix – mener une vie saine ou ne pas payer quelqu’un pour aller faire l’armée à sa place – sans jamais donner de leçons, sans prétention de changer le monde.

Tri bogatyrya, Nijni Novgorod, 2013. Crédits : normez.com
Tri bogatyrya, Nijni Novgorod, 2013. Crédits : normez.com

Avec le temps, ses dessins murissent, et lui demeure, du haut de ses 24 ans, avide de sens, grave sans pathos, radical sans aigreur, profond et joyeux… La génération née dans le chaos des années 1990 a des principes et des rêves, des envies d’ordre céleste et de collectif – et le courage de les vivre.

Pour un Scythe

" Plus il y a de lumière, moins on voit ", Almaty, 2015. Crédits : t-radya.com
« Plus il y a de lumière, moins on voit », Almaty, 2015. Crédits : t-radya.com

Timofeï Radya ne plaisante pas. C’est probablement que la vie ne lui en laisse pas le temps. Il s’oppose frontalement, dans des textes et des performances au sens limpide – mais pleins d’une intelligence profonde, d’une conscience aiguë de la complexité des choses. Radya proteste sans provocation ; du plus profond de sa révolte et de son honnêteté, Radya dénonce pour construire, réinventer.

" Ciel ", Moscou, 2015. Crédits : t-radya
« Ciel », Moscou, 2015. Crédits : t-radya

Radya, c’est un adversaire de taille, de ceux qui vous grandissent. C’est de l’art politique digne de ce nom, une poésie à la fois combattante et très belle. Timofeï Radya rappelle à son pays son histoire, ses blessures et ses grandes heures, dissipe les mythes, arrache les fards. Avec tendresse.

Ekaterinbourg, 2013-2016. t-radya.com
Ekaterinbourg, 2013-2016. t-radya.com

On peut désapprouver le message – pas s’empêcher d’y réfléchir. Radya pose son texte, les lieux qu’il choisit écrivent la chanson. Chacune de ses œuvres est un processus qui le transforme, le confronte – au travail du métal, à l’alpinisme urbain, au dialogue avec la police. Radya, ça pique et c’est nécessaire, c’est élégant et puissant, sans compromis. Timofeï Radya, la toute petite trentaine – et de la trempe des grands.

Pour des lutins

Ekaterinbourg, 2014. Crédits : tak-nado.com
Ekaterinbourg, 2014. Crédits : tak-nado.com

Tak Nado, c’est un collectif de Novossibirsk, la rencontre de trois, puis quatre solitudes créatives. Ensemble, ils se contredisent, parfois s’entendent, jamais ne se fondent, toujours se développent et progressent. Ensemble, ils s’approprient les espaces délaissés de leur ville, d’autres grands centres régionaux, offrent des couleurs et un souffle au béton.

Ekaterinbourg,2010. Crédits : tak-nado.com
Boites géantes de lait concentré soviétique et de soupe à la tomate Campbell’s, à Ekaterinbourg, 2010. Crédits : tak-nado.com

Ensemble, ils érigent la boîte de conserve et le paysage industriel en œuvres d’art. Ensemble, ils incitent tout un chacun à ne plus subir, à reprendre la main – sur l’entourage, donc sur l’existence ; participent à des réunions d’artistes de rue venus de tout le pays, inspirent l’union, la solidarité – le tout sans grands discours, en images et en actes, avec la simplicité des grands.

Novossibirsk, 2012. Crédits : tak-nado.com
Novossibirsk, 2012. Crédits : tak-nado.com

Tak Nado, c’est frais et c’est humble, c’est léger et conscient, ça transforme en oblique – et en profondeur. Tak Nado, c’est le réveil des grandes villes de province, ça gambade et ça assène. C’est un regard jeune et distancié sur les années terribles d’après l’effondrement. Leurs sourires sont leur révolte.

Pour le lointain

Issus de l’art contemporain et de la performance, où la création n’est plus l’œuvre mais son processus, où le résultat n’est pas un objet mais l’artiste lui-même – transformé, les artistes de rue Vova Tchernychev et Artiom Filatov se consacrent depuis trois ans au projet « Campagne oubliée ».

Crédits : derelictivillage.com
Cabane à Nijni Novgorod. Crédits : derelictivillage.com

Enfants des villes et du béton, habitués à discerner la voix des murs et l’énergie des lieux délaissés au cœur de la civilisation, rejetant un street art nouvelle génération entré dans les salons, lissé, dévoyé, ayant vendu sa poésie pour devenir ornement, décor, Tchernychev et Filatov vont à la rencontre du sauvage, des villages abandonnés à la nature, à l’oubli, à la mort.

Retrouver l’essence de leur discipline – l’interaction entre la main de l’homme et son environnement ; rattraper par la queue l’esprit des villages, les mythes et les traditions de la Russie ancestrale, qui disparaissent à mesure de l’extension des centres urbains. Les deux artistes laissent parfois, sur place, des dessins discrets, rapportent de leurs expéditions des matériaux, photos ou vidéos qu’ils exposent dans les capitales. En immersion.

Pour aller plus loin :

Le street art à Vladivostok, c’est par ici.

Red Vaporz, un documentaire sur le street art en Russie réalisé en partenariat avec Le Courrier de Russie :

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