Contre vents et marées : les sauveteurs en Arctique

En l’air, dans l’eau, sous la glace, sur et sous la neige, les hommes du ministère des situations d’urgence de Mourmansk assurent toutes les missions de sauvetage dans la région et ses alentours. Le Courrier de Russie s’est rendu dans le nouveau centre de ces sauveteurs de l’extrême.

Une partie de l’équipe des sauveteurs, dont le chien Marossia. Crédits : Manon Masset
Une partie de l’équipe des sauveteurs, dont le chien Marossia. Crédits : Manon Masset

Au bout de l’interminable route qui longe la baie de Kola – et sur laquelle les taxis ne s’aventurent généralement pas, comme me le fait remarquer le mien – se dresse un bâtiment moderne et clinquant. Bleu, blanc et rouge, sorti tout droit d’une boîte de Lego, l’édifice détonne dans le paysage des usines délabrées qui bordent la côte de Mourmansk. « Fonctionnel et moderne » disaient les consignes données aux architectes.

Et on le voit : elles ont été suivies à la lettre. Sur le parvis, une dizaine d’hommes emmitouflés dans des vestes orange et bleu flambant neuves paradent fièrement, au milieu de camions et jeeps d’intervention placardés d’autocollants du service des urgences.

Une fois les présentations faites : « Poekhali !, Allons-y : tout le monde au travail ! ». Les uns se pressent vers la salle de sport pour une session de trois heures intensives, tandis que les autres s’engouffrent dans le bâtiment pour prendre leur tour de garde ou se reposer après une intervention. Au total, ce sont plus d’une soixantaine d’hommes et deux femmes qui travaillent au sein de ce nouveau centre des situations d’urgence de l’Arctique.

L’équivalent de 1,3 fois la France

Inauguré le 21 octobre dernier, le centre de Mourmansk est le troisième de ce type le long du tracé du cercle polaire. Comme leurs collègues de Narian-Mar et Arkhangelsk, les sauveteurs de Mourmansk ont pour mission d’« assurer la sécurité des habitants et des touristes, des infrastructures et des entreprises dans la zone arctique », explique le directeur du centre, Iouri Tchernetsov. À terme, le ministère russe des situations d’urgence prévoit l’ouverture de dix de ces centres sur le cercle polaire.

Les sauveteurs de la région de Mourmansk sont responsables d’un périmètre de 145 000 km² sur terre, dont 75 % sont occupés par des forêts et qui compte 21 000 rivières et 111 lacs, ainsi que d’une zone maritime de 700 000 km², en mers de Barents et Blanche, soit un territoire total de 845 000 km² – 1,3 fois la superficie de la France.

La mission est de taille. Si le territoire couvert est important, la région ne compte que 766 000 habitants. « Mais la difficulté réside principalement dans la très faible accessibilité de nombreux villages, éloignés des grands centres », souligne Iouri Tchernetsov. En soutien, le centre dispose donc de petites équipes d’intervention réparties dans plusieurs villes et villages de la région.

Équipés face au climat

IMG_4486-2
Un sauveteur en équipement au bord de la baie de Kola. Crédits : Manon Masset

La dureté du climat et de la géographie de la région n’épargne pas les sauveteurs. La nuit polaire, qui dure près de deux mois, et les températures pouvant varier de dix degrés d’un jour à l’autre augmentent le risque d’accidents et compliquent les missions des sauveteurs. « Nous sommes habitués à travailler dans des conditions extrêmes et sommes équipés pour surmonter l’obscurité et le froid durant les interventions », poursuit le directeur du centre.

Les motoneiges toutes neuves qui plastronnent devant le centre des situations d’urgence sont les jouets préférés des sauveteurs. « Et elles ont déjà servi !, insiste Evgueni, un jeune sauveteur récemment nommé responsable de la brigade des alpinistes. La semaine dernière, nous avons été appelés dans les montagnes Khibiny pour secourir des skieurs qui s’étaient écartés des pistes », raconte-t-il. Une jeune mère et sa fille, perdues dans la nuit polaire, ont pu être retrouvées saines et sauves après quelques heures de recherche.

Iouri Tchernetsov explique que la période actuelle est plutôt calme : les équipes ne sortent qu’une fois tous les deux jours en moyenne. « Le pic d’activité survient généralement en automne, lorsque les gens vont cueillir des champignons en forêt », souligne-t-il. Cette année, les sauveteurs ont ainsi mené plus d’une centaine d’interventions à la rescousse de cueilleurs perdus dans les bois. « On a retrouvé tout le monde. Seuls deux morts sont à déplorer : des victimes d’accidents de chasse », poursuit le directeur.

En route vers l’Arctique

Les brigades profitent de ce répit saisonnier pour intensifier leur formation. Au cours d’une carrière, les sauveteurs se spécialisent dans cinq ou six domaines d’intervention. « En Russie, le secouriste est multifonction ! », souligne Iouri Tchernetsov. Evgueni effectue par exemple des opérations de sauvetage en parachute, lutte contre les feux de forêt et a récemment intégré le programme des plongeurs chargés de sauver les pêcheurs sur glace imprudents. « La formation est difficile, mais maîtriser ces métiers me permet de ne jamais m’ennuyer et de varier les plaisirs », commente le jeune homme, enthousiaste, avant de se précipiter vers son prochain cours théorique de sauvetage en eaux froides.

Le centre vient également d’ouvrir un nouveau programme de formation au sauvetage en zone maritime arctique. La brigade assurera la sécurité des stations météorologiques et interviendra auprès des bateaux en difficulté dans l’Arctique.

La formation, débutée cet hiver à Mourmansk, est également dispensée dans les pays scandinaves voisins, avec lesquels le ministère russe des situations d’urgence coopère activement. « Dans l’Arctique, la règle est simple : c’est celui qui est le plus proche ou le plus rapide à se mouvoir qui intervient en premier, indique le directeur du centre. Si on veut être efficace, ici, les frontières ne doivent pas exister quand il s’agit de sécurité », conclut-il.

Cependant, les interventions en Arctique sont encore limitées. Le programme de formation vise avant tout, pour l’heure, à préparer les sauveteurs à intervenir sur les projets futurs, tels les plates-formes d’exploitation de nouveaux gisements pétroliers en mer de Barents. « Nous nous tenons prêts à y assurer la sécurité », indique Iouri Tchernetsov, spécifiant que les infrastructures sont encore en construction.

Situation et ville stratégiques

Crédits : @lcdr
Le nouveau bateau de sauvetage « Mourman ». Crédits : Manon Masset

Au bord de la baie de Kola, le centre possède un accès direct à la mer. Grâce aux courants chauds du Gulf Stream, les eaux de la baie et le port de la ville ne gèlent jamais. « Nous sommes en mesure d’accéder à la Route maritime du Nord via la baie et d’intervenir rapidement [Severny morskoï pout, en russe : voie maritime reliant l’océan Atlantique à l’océan Pacifique en longeant la côte septentrionale de la Russie, ndlr] », explique Iouri Tchernetsov.

Le port de Mourmansk abrite notamment des brise-glaces, dont le nouveau bateau de sauvetage « Mourman », inauguré le 11 décembre dernier, qui permettent aux sauveteurs de secourir les navires en difficulté jusque dans la mer de Barents.

« Mourmansk, c’est la porte de la Russie sur le Nord ! », lance fièrement le directeur. Construite après le port, en 1916, la ville est une des bases militaires et énergétiques stratégiques du pays. « Mais qui dit base militaire et énergétique, dit dangers. Et à Mourmansk, ils sont nombreux et variés », souligne-t-il.

La région de Mourmansk recense actuellement 183 sites et objets « potentiellement dangereux », selon le ministère russe des situations d’urgence. Il s’agit notamment de la flotte russe des brise-glaces à propulsion nucléaire, des sous-marins nucléaires ou des centres de traitement des déchets radioactifs.

Des infrastructures à risque sur lesquelles les secouristes sont susceptibles d’intervenir en cas de problème. « Ils peuvent aussi bien être appelés pour un banal accident de voiture que lors d’un incendie à bord d’un sous-marin nucléaire », explique Iouri Tchernetsov, précisant que les interventions « banales » représentent 90 % du total des opérations de sauvetage. « La dernière mission de grande ampleur remonte à avril dernier, lorsqu’un incendie s’est déclaré dans le sous-marin nucléaire Orel », se souvient le directeur. Rapidement maîtrisé, l’incendie n’avait heureusement fait aucune victime.

Centre de coordination de toutes les urgences

À terme, la base de secours de l’Arctique de Mourmansk doit devenir « un centre de coordination et de gestion de toutes les situations d’urgence au-delà du cercle polaire », précise le directeur.

D’ici 2020, les autorités prévoient ainsi d’en élargir la capacité jusqu’à 200 sauveteurs. Les locaux doivent également être agrandis et dotés d’un quai pour les bateaux – qui se situe actuellement dans le port de Mourmansk –, d’une piste pour hélicoptères, de complexes d’entraînement supplémentaires et d’un département dédié à la brigade canine. « Des chiens sont actuellement dressés pour renforcer les équipes de sauvetage en montagne, notamment dans le cas d’avalanches », indique le directeur, avant de me présenter Marossia : le plus jeune chiot de la troupe, qui compte au total dix chiens sauveteurs.

Marossia accueille avec enthousiasme les membres de l’équipe qui reviennent au camp d’entraînement, deux par deux, après une heure trente de course par -5°C le long de la baie de Kola. « Chaque jeune en formation a un parrain qu’il suit en permanence, au centre et en opération », explique le directeur du centre – et entraîneur en chef. « Je ne lâche plus Vladimir d’une semelle », lance en riant Artiom, qui a commencé sa formation il y a deux mois. « Je n’en peux plus ! », répond son parrain, amusé. « La bonne entente et l’entraide sont primordiales », rappelle Iouri Tchernetsov.

Tout à coup, une alarme stridente retentit. L’équipe de service sort au pas de course et quitte le centre, sirène hurlante, sous les applaudissements et les encouragements des collègues. « C’est ça, l’esprit d’équipe, chez nous », me lance Artiom, avant de me proposer un tour en motoneige, sous les rires de ses collègues. De la France au cercle polaire, les pompiers et secouristes sont partout les mêmes : des durs à cuire au cœur tendre.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *