Karim Beylouni : « Kravtchenko a été un précurseur de Soljenitsyne »

Mardi 26 janvier, à 19h, Karim Beylouni, avocat au Barreau de Paris, donnera dans le cadre des Mardis  une conférence sur le thème « Histoire d’un transfuge – Kravtchenko devant le tribunal de la pensée française ». Rencontre.

Victor Kravchenko en France en 1949 lors de son procès. Crédits : jareknelkowski.pl
Victor Kravchenko en France en 1949 lors de son procès. Crédits : jareknelkowski.pl

Le Courrier de Russie : Qui est Victor Kravtchenko ?

Karim Beylouni : Kravtchenko est le fils d’un ouvrier révolutionnaire, épris de liberté, poursuivi et incarcéré par la police du tsar. Victor Kravtchenko a été étudiant à l’Institut de technologie de Kharkov, directeur d’usine puis adjoint au commissariat au plan en charge de l’industrialisation. Il a été un témoin privilégié des famines organisées dans les années 1930, ainsi que des purges de 1937. Ce qu’il a vu a entamé sa ferveur communiste. L’accord passé par Staline avec Hitler a fini de le dégoûter.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il devient commissaire politique avec le grade de capitaine dans l’Armée rouge, avant d’être transféré à la Chambre de commerce soviétique à Washington. En 1944, il fait défection et demande l’asile politique aux autorités américaines. En avril de la même année, il dénonce le « régime arbitraire et violent » du gouvernement soviétique dans une interview au New York Times. Viendra ensuite son témoignage, J’ai choisi la liberté, publié pour la première fois en 1946 à New York et en 1947 en France.

On a le sentiment qu’en « choisissant la liberté » Victor Kravtchenko a été fidèle à son héritage familial et aux idéaux de son père.

LCDR : Quelle a été la réception de J’ai choisi la liberté en France ?

K.B. : Le livre fut un immense succès de librairie, comparable à ceux du Petit Prince de Saint-Exupéry, du Silence de la Mer de Vercors ou du Grand Cirque de Clostermann, parus dans les années 1940. 400 000 exemplaires ont été vendus dès la sortie.

Mais dès la parution, l’hebdomadaire pro-communiste Les Lettres Françaises a entamé une violente campagne contre Kravtchenko.

Ils ont publié une série d’articles signés Sim Thomas, destinés à décrédibiliser le témoignage de Kravtchenko en l’accusant de ne pas avoir écrit le livre et de n’être qu’un pion entre les mains de la CIA. J’ai choisi la liberté, n’était, pour eux, qu’une opération de propagande américaine. Sim Thomas prétendait obtenir ses informations d’un agent américain. Et on n’apprendrait que des années plus tard que ce Sim Thomas n’avait jamais existé…

Kravtchenko a porté plainte contre Les Lettres Françaises et son directeur de la publication, Claude Morgan, pour diffamation et injure publique.

LCDR : Comment expliquez-vous ce contraste, à la parution, entre l’immense succès populaire et l’indifférence, voire l’hostilité de certains intellectuels, tels Sartre, Merleau-Ponty, Mauriac et même Camus, qui avait pourtant dénoncé les camps soviétiques ?

K.B. : Ces intellectuels ne résument pas toute l’intelligentsia nationale. Je ne suis pas certain que l’on puisse parler d’indifférence de la part de la classe intellectuelle française. Aragon, Gide, Mauriac, Simone de Beauvoir ont assisté au procès. La réaction violente des Lettres Françaises, l’importance des ventes et le retentissement du procès, suivi par le tout-Paris, en sont l’illustration.

LCDR : Qu’est-ce qui vous a intéressé dans J’ai choisi la liberté ?

K.B. : Le témoignage qu’offre Victor Kravtchenko est précis, factuel, parfois intime, émouvant. Il ne fait pas d’idéologie, il constate. Il a été un témoin de premier ordre de la famine organisée et des purges qu’a connues son pays. Le tableau qu’il dresse de ces années 1930 est saisissant, vivant.

LCDR : Et dans le procès ?

Victor Kravchenko à la tribune lors d'une conférence de presse. Crédits : remiremont.blogspot.ru
Victor Kravtchenko à la tribune lors d’une conférence de presse. Crédits : remiremont.blogspot.ru

K.B. : Le procès est passionnant en ce qu’il est incarné par de grandes personnalités, à l’instar de l’avocat de Kravtchenko, Georges Izard. Il s’agit d’une véritable pièce de théâtre, avec sa dramaturgie et ses personnages, captivants et romanesques.

Prévu pour durer quelques jours, il s’étendra finalement sur quelques mois. Le procès est une pièce judiciaire qui reflète une époque au cours de laquelle régnaient deux idéologies antinomiques.

On ressent, lors des débats, un combat asymétrique entre Kravtchenko, qui dénonce les pratiques d’un régime politique, tandis que la partie adverse accuse un homme. Les Lettres Françaises cherchent à décrédibiliser Kravtchenko pour discréditer son témoignage. Il est présenté comme un alcoolique, battant sa femme, un traître et un déserteur. L’ironie de l’histoire est que ce procès demeurera comme celui de l’Union Soviétique et du stalinisme, alors que le tribunal ne souhaitait pas entrer dans ce débat.

LCDR : D’autres, avant lui, avaient livré des témoignages accablants sur le régime de Staline. Boris Souvarine, dans son Staline, aperçu historique du bolchevisme, paru en 1935, évalue à cinq millions le nombre de détenus des camps soviétiques. De retour d’URSS, Robert Guiheneuf fait paraître en 1938 L’URSS telle qu’elle est, préfacé par André Gide, dans lequel il évoque un « bagne-entreprise commerciale » nommé camp de concentration. La France avait également connaissance des procès de Moscou… Pourquoi le procès de Kravtchenko a-t-il autant déchainé les passions ? Comment expliquez-vous cet écho mondial ?

K.B. : D’abord, contrairement aux auteurs que vous citez, Kravtchenko est un haut fonctionnaire soviétique. Il était un des rouages du gouvernement soviétique. Sa défection et son témoignage n’en avaient que plus de portée.

En outre, le livre est paru dans un contexte très particulier. En 1947, le monde bascule dans la Guerre froide, et l’URSS, grande alliée de la Seconde Guerre mondiale, qui a permis de vaincre le fascisme et en a payé le coût humain le plus lourd (une vingtaine de millions de morts), devient la grande ennemie du monde occidental. Churchill a dénoncé le rideau de fer un an plus tôt, Tito tient tête à Staline en Yougoslavie, le parti communiste reste le premier parti de France mais le pays s’enfonce dans la guerre d’Indochine, est en proie à des grèves insurrectionnelles, et les ministres communistes sont renvoyés du gouvernement.

Le livre de Kravtchenko a trouvé son public parce qu’il a trouvé son moment.

LCDR : Est-il exagéré d’affirmer que Kravtchenko est le précurseur de Soljenitsyne, avec son livre L’Archipel du Goulag ?

K.B. : Kravtchenko a été un précurseur de Soljenitsyne, mais il n’a pas été le seul. Je pense notamment à Alexandre Gorbatov, général de l’Armée rouge, héros de guerre, arrêté lors des purges de 1937 et torturé, puis déporté. Libéré, il se couvrira de gloire face aux armées d’Hitler. Son témoignage sur les purges et les camps paraîtra en 1964, sous Khrouchtchev.

LCDR : Existe-t-il un autre procès comparable dans l’histoire contemporaine, dans un autre pays, peut-être ? Je pense notamment à la période du maccarthysme, aux États-Unis…

K.B. : Plus je réfléchis à ce procès et plus je le trouve véritablement unique en son genre.

La conférence de Karim Beylouni se tiendra mardi 26 janvier dans les locaux du Courrier de Russie, à Moscou, rue Milioutinski 10/1, salle de conférences du 1er étage, métro Loubianka ou Tchistye Proudy. Entrée gratuite. Conférence en français, organisée en partenariat avec l’agence de voyages Tsar Voyages.

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