Être une femme d’affaires en Russie, ce n’est pas si facile

Dans le monde des affaires en Russie, les femmes sont confrontées aux mêmes écueils que leurs consœurs dans le reste du monde : méfiance des collègues, difficultés à accéder aux postes dirigeants, salaires inférieurs à ceux de leurs homologues masculins… Les femmes d’affaires russes se sont réunies pour en discuter au forum « Femmes d’affaires : l’ère des nouvelles solutions », qui s’est tenu à Moscou à la fin du mois d’octobre. Reportage de la revue Ogoniok.

Femmes d’affaires russes réunies au forum « Femmes du business : l’ère des nouvelles solutions », qui s’est tenu à Moscou en novembre dernier. Crédits : forum.ruslady.org
Femmes d’affaires russes réunies au forum « Femmes d’affaires : l’ère des nouvelles solutions », qui s’est tenu à Moscou en octobre 2015. Crédits : forum.ruslady.org

« Non merci, je suis au régime », répondaient les femmes chefs d’entreprise aux serveurs qui leur proposaient des pâtisseries. Le hall du centre des congrès de la Chambre russe de commerce et d’industrie, qui accueillait le Ve forum national Femmes d’affaires, était rempli de tentations : éclairs, profiteroles, meringues et macarons de toutes les couleurs, en abondance.

Les rares hommes présents ne décollaient pas des tables, se servant des assiettes pleines de sucreries et, coinçant leur attaché-case entre leurs genoux, se bâfraient avidement, sur place, de leur butin. Les femmes, elles, n’en démordaient pas : « Non merci. Seulement du café. Et sans sucre, s’il vous plaît. »

Ces dames de fer rassemblées sur ce forum, dirigeantes de petites et moyennes entreprises, venaient de toute la Russie. Elles ont fait connaissance et échangé leurs cartes de visite, expliquant d’où elles venaient et qui fait quoi : une agence de design de Grozny, un atelier de couture moscovite, une fabrique d’emballage de la côte balte, une entreprise de bâtiment de Samara, une usine de couture de Lipetsk, un centre de pédopsychologie de Crimée, une école d’horticulture de Kalouga, un élevage de volaille de la région de Novossibirsk, une chaîne de pressings de Saint-Pétersbourg, une salle de sport du Tatarstan, une entreprise d’organisation de banquets de mariage de la région de Samara.

Le constat confirmait les statistiques : les secteurs clés où l’entrepreneuriat féminin est largement représenté sont la sphère sociale, l’éducation, la santé, la restauration et le commerce.

Les hommes du présidium

« Vous êtes vraiment charmantes, vous êtes belles », a entamé en ouverture Alexander Rybakov, vice-président de la Chambre russe de commerce et d’industrie. Dans la salle, une des business ladies a chuchoté à sa voisine : « Penses-tu qu’ils disent la même chose à leurs collègues masculins depuis la tribune ? Qu’ils leur parlent de leur beauté et de leurs charmes, qu’ils leur racontent que leur présence fait même revenir le  beau temps… ? »

Puis, c’est Naki Karaaslan, directeur de l’Association des entrepreneurs russes et turcs, qui a pris la parole, faisant l’éloge aux présentes de leur prétendu amour évident et naturel pour l’économie domestique et le soin de la famille : « Seule une mère peut éduquer un homme qui réussit vraiment ! L’éducation et les mères : voilà ce qui remet un pays debout ! » Alexeï Repik, membre de la Chambre civile russe, a ensuite remercié les participantes, soulignant que ce sont les femmes qui inspirent les hommes et les poussent à réaliser de grandes choses sur le plan professionnel.

On aurait dit que tous ces hommes du présidium n’avaient aucune idée du public auquel ils s’adressaient. Leurs discours rappelaient plutôt ceux du 8 mars, dans les entreprises, quand on fait aux collègues féminines toutes les sempiternelles recommandations professionnelles : « Restez toujours aussi charmantes que vous l’êtes ! Continuez d’égayer notre quotidien ! »

Heureusement, l’intervention de la présidente de l’organisation civile panrusse Femmes d’affaires est venue relever le débat : Tatiana Gvilava, s’approchant du micro, a strictement rappelé que les femmes chefs d’entreprise constituaient plus de la moitié – 55 % – des dirigeants des petites et moyennes entreprises, et que la Russie occupait la première place mondiale en quantité de cadres supérieurs de sexe féminin : « Ces femmes sont décidées, ont un caractère volontaire – eh oui, elles se sont faites toutes seules ! » La salle s’est alors mise à applaudir.

Tatiana Gvilava, présidente de l'organisation civile panrusse Femmes du business. Crédits : forum.ruslady.org
Tatiana Gvilava, présidente de l’organisation civile panrusse Femmes d’affaires. Crédits : forum.ruslady.org

Un pays féminin

Et puis, on est passé aux choses sérieuses. Elena Vittchak, membre du comité professionnel de l’Association des banquiers russes, a parlé du « premier problème » des femmes. « Mes amies ! Nous nous sous-estimons constamment, et nos réussites avec. Tandis que les hommes, eux, se surestiment en permanence ! », a-t-elle lancé.

Il se trouve que les femmes russes, par rapport aux hommes, acceptent des salaires largement inférieurs et travaillent plus longtemps à une même position sans promotion de carrière. Bien que les femmes chefs d’entreprise représentent 43 % des dirigeants russes, plus la fonction est élevée, plus la probabilité est faible qu’elle soit occupée par une femme.

Selon Elena Vittchak, les études sur le sujet montrent que les femmes se caractérisent par un doute constant sur leurs succès, alors que les hommes estiment que leur réussite est « le fruit de leur talent et de leur génie naturel ». Les dames de l’auditoire n’ont même plus fait l’effort de se retenir, s’esclaffant tout leur soûl, d’autant qu’on n’apercevait plus un homme dans le présidium – tous avaient filé à telle ou telle affaire importante.

« La Russie est un pays absolument féminin ! », a lancé Elena Vittchak, planant presque au-dessus de la salle. Les meilleures ouvrières, les meilleures cadres – qui est-ce, selon vous ? Ce sont les mères célibataires : séparées, avec des enfants. Ces femmes doivent entretenir leur famille, et elles sont pour cette raison hyper-responsables, actives – et toutes les agences de recrutement de cadres le savent. »

Les paroles de la « cadre en chef » » ont touché les présentes. « Je suis moi-même mère, s’est adressée à la salle une dame du premier rang. J’ai accouché de ma fille à 40 ans, j’ai donné son prénom à mon affaire. Personne ne m’a aidée. D’une main, je berçais la petite, et de l’autre, je tenais mon téléphone. Et me voilà. »

« Chères amies ! N’attendez pas que quelqu’un vous ouvre la porte de ce monde d’hommes ! » : les femmes chefs d’entreprise, prenant tour à tour la parole, s’exprimaient de plus en plus concrètement. « Les filles, n’ayez pas peur ! Les hommes ne vivent même pas en cauchemar tout le stress que nous éprouvons du matin au soir ! » « Nous, femmes d’affaires, devons nous soutenir les unes les autres, nous prêter mutuellement main forte, sinon nous n’entrerons jamais dans les structures de pouvoir ! Les hommes continueront de s’y partager les gros billets, tandis que nous resterons à gagner nos trois kopecks » : toutes ces interventions des participantes étaient déchirantes. « Oui !, criait la salle en réponse, Oui ! »

À la pause, les femmes se sont précipitées hors de la salle les joues roses, émues, prêtes aux grands changements. Se coupant la parole entre elles, elles ont parlé de la place de la femme d’aujourd’hui qui travaille et subit effectivement un énorme stress, car il lui faut concilier non seulement les fonctions de professionnelle dans son métier et maîtresse de maison, femme et mère, mais encore de beauté professionnelle. Et dans tous ces domaines, il faut être au top, sinon, vous êtes en permanence attaquée, sur le thème : « Elle dirige une entreprise, et elle n’est pas capable d’éduquer ses propres enfants. Et puis ces rides, sur son front… »

Femmes d’affaires russes réunies au forum « Femmes du business : l’ère des nouvelles solutions », qui s’est tenu à Moscou en novembre dernier. Crédits : forum.ruslady.org
Femmes d’affaires russes réunies au forum « Femmes d’affaires : l’ère des nouvelles solutions », qui s’est tenu à Moscou en octobre dernier. Crédits : forum.ruslady.org

Ainsi, les femmes d’aujourd’hui ne vivent plus deux journées de travail en une, comme à l’époque soviétique, mais trois : le travail, la maison et la salle de sport-salon d’esthétique. « Et puis, qu’ils se les mettent où ils veulent, leurs standards de beauté ! », s’est exclamée une des dirigeantes à l’issue de ces conversations, avant de se jeter sur les gâteaux. Et elles furent nombreuses, très nombreuses, à suivre son exemple. Personne n’est plus courageux que les femmes de Russie.

Ordre du jour

Le forum a été l’occasion de débattre de thèmes complexes : embauche des « femmes de 55 ans et plus », création de postes de travail pour les mères, barrières placées par les fonctionnaires. « On a l’impression que ceux qui écrivent les lois sur le business sont nos ennemis ! », a déclaré Olga Ezikeïeva, directrice du département de Femmes d’affaires pour la région de Tioumen, qui avait préparé une liste d’exemples de la façon dont les lois gênent les PME en Russie. « Ce que l’une autorise, l’autre l’interdit. Je vous soumets mes propositions : faites-en une résolution, s’il vous plaît ! »

Les participantes ont rédigé la résolution finale du forum avec espoir : et si c’était possible, soudain, d’influer sur les lois dans le but de protéger les intérêts des femmes chefs d’entreprise et des entreprises familiales ? Et, en attendant, elles ont décidé de faire quelque chose pour elles-mêmes, de façon autonome : mettre en place une hotline pour les femmes d’affaires se retrouvant en situation difficile au quotidien.

À l’issue de la séance plénière, les organisatrices ont remis des prix aux participantes actives du mouvement. Olga Ezikeïeva – celle-là même qui, le matin, criait presque dans le micro : « L’ère des nouvelles solutions : c’est nous – les femmes ! », et s’indignait avec fougue, l’après-midi, de combien les femmes devaient travailler dur pour surmonter les barrières bureaucratiques et de genre –, en recevant sa récompense, fut soudain tout embarrassée : « Oh, mais je ne le mérite pas ! Je m’en montrerai digne dans l’avenir, je vous le promets ! »

Et ça ne fait aucun doute : elle s’en montrera digne.

2 commentaires

  1. Et n’oublions pas non plus le rôle capital des femmes dans la victoire de la Russie sur le nazisme ni dans la sauvegarde de la Foi sous le bolchevisme…..

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