Domaines d’écrivains. Deuxième partie

Les frontières de la Russie ne semblent si mouvantes au gré de l’histoire qu’en apparence. En réalité, elles commencent et s’arrêtent à sa langue, et donc, à sa littérature. Celui qui maîtrise – et aime – la langue russe grande et puissante, celui qui lui rend l’hommage qui lui est dû, est digne d’appartenir, à jamais, quelles que soient la couleur et l’origine du sang qui coule dans ses veines. Les écrivains et les poètes sont les soldats de première ligne de la Russie, ses historiens et ses philosophes – ses héros. Le Courrier de Russie vous propose le deuxième volet de son guide sur les domaines d’écrivains russes – itinéraire en cinq arrêts. Chaussez vos ailes !

Pour un brave

Le domaine de Khmelita, dans la région de Smolensk

Le domaine de Khmelita, dans la région de Smolensk. Pavel Kassine. Crédits : Kommersant
Le domaine de Khmelita, dans la région de Smolensk. Pavel Kassine. Crédits : Kommersant

Le domaine de Khmelita, dans la région de Smolensk, où Alexandre Griboïedov passa une bonne partie de son enfance, appartenant à la famille depuis le 17e siècle, a toute la prestance de l’écrivain lui-même. Khmelita, c’est la noblesse de souche et l’entourage des princes, les bals et le courage, ce mélange paradoxal d’insouciance mondaine et d’audace sans pareille au combat.

À Khmelita, pendant les vacances qu’il passait chez son oncle, Griboïedov put observer à loisir ce milieu qu’il décrirait avec tant de justesse dans ses écrits – les pièces collectives et son chef-d’œuvre : Du malheur d’avoir de l’esprit, achevé à Tbilissi en 1824. Khmelita fut le socle de ce diplomate, qui n’écrivit qu’entre deux expéditions, refusa systématiquement les résidences européennes pour partir toujours plus loin à l’Est, vers la Perse – vers l’aventure, la gloire et ses dangers.

Dans son inspiration, sa langue et sa vie, Griboïedov célèbre une Russie à la voie propre, libérée de l’aile paternaliste occidentale, fière et grande, téméraire. Et aussi invincible qu’il le fut lui-même, dans le souvenir qui survécut à l’homme, assassiné sauvagement en Iran en 1829 – à 35 ans –, sabre à la main, refusant de fuir devant la bande de fanatiques religieux qui assaillirent l’ambassade russe et massacrèrent sa quarantaine de résidents, avec l’accord tacite du shah.

Musée-réserve d’État A. S. Griboïedov, Khmelita, village de Khmelita, district Viazemski, région de Smolensk
Ouvert du mercredi au dimanche, de 9h à 17h du 1er novembre au 1er avril, jusqu’à 18h à partir du 1er avril (clôture des caisses une demi-heure plus tôt, fermeture sanitaire tous les derniers mercredis de chaque mois). Entrée du parc : 40 roubles, du musée : 90 roubles ; excursions de groupes à partir de 200 roubles, possibilité d’excursions individuelles.
Comment s’y rendre depuis Moscou ? Rejoindre en train de banlieue la ville de Viazma, puis le village de Khmelita en autobus.

Pour un invincible

Le domaine familial de Lermontov, à Tarkhany, près de Penza

Le domaine familial de Lermontov, à Tarkhany, près de Penza. Crédits : Pavel Kassine / Kommersant
Le domaine familial de Lermontov, à Tarkhany. Crédits : Pavel Kassine / Kommersant

Mikhaïl Lermontov est un monstre sacré. De l’idée russe, le personnage incarne tous les contrastes, les facettes apparemment irréconciliables qui trouvent leur union harmonieuse dans la création. Arrogant dans le monde, provocateur et méprisant, lui dont la poésie hurle tant l’amour de l’imparfaite nature humaine. La désillusion qui ne gêne pas l’action mais la stimule. L’esprit guerrier, téméraire – et tout aussi ardemment empathique, sensible.

Dans la force de l’âge, en 1841, la mort tragique – et providentielle, qui fixe le poète dans une jeunesse éternelle, l’inscrit au panthéon des figures christiques. Le domaine familial de Lermontov, à Tarkhany, près de Penza, unit tous ces contraires – le grandiose et le tranquille, la majesté.

L’histoire de la restauration de ce lieu de pèlerinage païen est un miracle. Dans le chaos des années 1990, l’exploit – le large financement de Gazprom et l’engagement sans relâche, passionné des architectes, des responsables du musée, du moindre ouvrier. Face à l’effondrement tout autour, sauver Tarkhany, c’était sauver l’espoir, donner au Phénix russe la possibilité de se relever un jour. Et l’Oiseau de feu se montra digne de leur foi.

Musée-réserve d’État Lermontov, Tarkhany, domaine de Tarkhany, oul. Bougor, 1/1, village de Lermontovo, district Belinski, région de Penza
Fermé le mardi ; du 1er octobre au 30 avril : ouvert de 9h à 16h (complexe I), à 16h30 (complexe II), à 17h (allées et parcs) ; du 1er mars au 30 septembre : pour les complexes I et II de 9h à 18h (jusqu’à 21h le samedi) et jusqu’à 21h pour les parcs et allées, clôture des caisses une heure avant. Fermeture tous les derniers jeudis de chaque mois.
Comment s’y rendre ? Le domaine est accessible depuis la ville de Penza en autobus (arrêt Lermontovo) et, depuis Moscou, en train jusqu’à la ville de Belinski, puis en autobus.

Pour un cordial

Narovtchat, maison natale d’Alexandre Kouprine, dans la région de Penza

Narovtchat, maison natale d’Alexandre Kouprine, dans la région de Penza. Crédits : Iouri Nabatov / TASS
Narovtchat, maison natale d’Alexandre Kouprine, dans la région de Penza. Crédits : Iouri Nabatov / TASS

Narovtchat, maison natale d’Alexandre Kouprine, dans la région de Penza, est le seul musée de l’écrivain en Russie – et probablement le lieu où il a passé le moins de temps. Sa mère, devenue veuve un an après sa naissance en 1870, est rapidement contrainte de déménager avec ses trois enfants au Refuge impérial des veuves de Moscou, sous tutelle de la famille du tsar.

Kouprine apprend chez les Cadets, sert comme colonel, démissionne et s’installe à Kiev, exerce tous les métiers et fréquente tous les cabarets, erre à travers le pays et les milieux. Pendant la Première Guerre mondiale, il ouvre un hôpital militaire dans sa maison, puis reprend les armes au service des Blancs – au nom d’une certaine idée du courage et de la liberté –, émigre à Paris en 1920 et ne revient en URSS que pour y mourir – comme un « animal sauvage qui rentre à la tanière », en 1938.

Si Kouprine est absent de Narovtchat, il y demeure quelque chose de son esprit : d’une humilité sans rancœur qui pousse à la curiosité constante, à l’ouverture spirituelle sans bornes, à la recherche perpétuelle de l’humanité dans tout et tous. Kouprine a voulu vivre les neuf vies de ces chats qu’il adorait, aussi emporté qu’empathique, alcoolique et généreux, en quête perpétuelle d’êtres d’honneur – de l’élite aux bas-fonds.

Musée d’État A. I. Kouprine, oul. Kouprina, 3, Narovtchat, district de Narovtchat, région de Penza
Ouvert du mardi au dimanche de 9h à 17h.
Comment s’y rendre depuis Moscou ? Rejoindre en train la gare de Kovylkino (république de Mordovie, direction Samara), puis le village de Narovtchat en autobus.

Pour une source

Le domaine de Chtchelykovo, à 120 km de Kostroma

Le domaine de Chtchelykovo, à 120 km de Kostroma. Crédits : D. R.
Domaine de Chtchelykovo. Crédits : D.R.

Le domaine de Chtchelykovo, à 120 km de Kostroma, acheté par le père d’Alexandre Ostrovski – issu d’une famille de prêtres et lui-même séminariste, puis juriste anobli – à d’anciens nobles appauvris, puis par ses fils eux-mêmes en 1848, après la mort de leur père, à leur belle-mère, fut le refuge du dramaturge, sa terre promise et son inspiration.

Sans pathos ni ostentation, sincèrement et honnêtement, c’est là que le citadin né dans le quartier marchand de Moscou fréquenta les paysans de son domaine, à leur contact qu’il apprit le métier du bois et découvrit les contes et mythes populaires qui inspirèrent notamment sa Snegourotchka. C’est dans cette atmosphère, alors qu’il espérait se consacrer enfin « à l’essentiel » et abandonner l’écriture, qu’il rédigea ses textes les plus forts – géniales satires de la bourgeoisie des capitales.

À Chtchelykovo, Ostrovski investit tous les honoraires que lui rapportaient ses pièces de théâtre dans des cultures rares et exotiques – au mieux à peine à l’équilibre, le plus souvent à perte. C’est Chtchelykovo qui nourrit sa vie durant son âme bienveillante, et Chtchelykovo qui lui coûta finalement la santé, avec la trahison – une tentative d’incendie criminel du domaine par des villageois, en 1886 – dont il ne se remit jamais. Et c’est à Chtchelykovo qu’il mourut, deux ans plus tard, à sa table de travail.

Musée-réserve d’État A. N. Ostrovski Chtchelykovo, village de Chtchelykovo, district Ostrovski, région de Kostroma
Ouvert toute l’année du mardi au dimanche, de 9h30 à 17h45 (fermeture des caisses à 17h30). Entrée : de 60 à 120 roubles, excursions de groupes : de 100 à 550 roubles.
Comment s’y rendre depuis Moscou ?  Depuis Kostroma (Anneau d’Or, 300 km au nord-est de Moscou) prendre l’autobus jusqu’à Kinechma (région d’Ivanovo), puis jusqu’au village Ostrovskoïe.

Pour la Saltytchikha

Le domaine familial d’Ivan Tourgueniev, à Spasskoïe-Loutovinovo

Le domaine familial – natal – d’Ivan Tourgueniev, à Spasskoïe-Loutovinovo, à 65 km d’Orel. Crédits : Sergueï Babylev / Kommersant
Le domaine familial d’Ivan Tourgueniev, à Spasskoïe-Loutovinovo. Crédits : Sergueï Babylev / Kommersant

Le domaine familial – natal – d’Ivan Tourgueniev, à Spasskoïe-Loutovinovo, à 65 km d’Orel, offert par Ivan le Terrible au grand-oncle de l’écrivain, dissimule tout le mystère et la part sombre du personnage. Spasskoïe-Loutovinovo, où Tourgueniev a passé sa petite enfance, au début du 19e siècle, puis son exil dans les années 1850, où l’écrivain a composé les plus grandes de ses œuvres, derrière la sérénité de son église de la Transfiguration, de la maison principale aux douces couleurs pastel, de l’étang aux tranquilles bancs de repos et charmants petits ponts, des chênes séculaires et des parterres de fleurs, fut aussi la demeure – l’antre – de la mère de Tourgueniev, tyran de ses fils et de ses serfs.

Humiliée enfant par son beau-père, puis par le père de l’écrivain, qu’elle avait aimé tandis qu’il l’épousa pour sa fortune, Varvara Petrovna, devenue veuve, se laissa peu à peu gagner par une folie de toute-puissance sur son entourage. Et c’est aussi elle que Tourgueniev fuyait quand il fuyait la « Russie obscurantiste », aussi contre elle qu’il se révoltait en dénonçant le servage et en en appelant au salut par les valeurs européennes. Spasskoïe-Loutovinovo au cœur sombre et paradoxal sous sa façade claire et ses salons lissés.

Musée-réserve d’État I. S. Tourgueniev Spasskoïe-Loutovinovo, oul. Mouzeïnaïa, 3, village de Spasskoïe-Loutovinovo, district de Mtsensk, région d’Orel
Du 1er novembre au 31 mars : ouvert tous les jours de 9h à 17h (fermeture des caisses à 16h). Entrée du parc : 70 roubles, du musée : 100 roubles ; excursions de groupes à partir de 150 roubles ; possibilité d’excursions individuelles en français : 1 000 roubles. Les horaires d’été seront disponibles sur le site à partir du mois de mars.
Comment s’y rendre ? Rejoindre la ville de Mtsensk (depuis Moscou en autobus ou train de banlieue, depuis Orel en autobus), puis, en autobus, le village de Spasskoïe-Loutovinovo.

Retrouvez la première partie de notre guide sur les domaines d’écrivains ici.

2 commentaires

  1. Les descriptions de ces domaines sont passionnantes! j’étudie particulièrement la Russie culturelle et donne à Bruxelles une conférence en octobre sur la Russie ancienne (avant Pierre le Grand). Je compte bien m’attaquer à la période suivante après octobre! Bienvenue! Wivine RONA, Bruxelles

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *