Sanctions vs investissements : quel avenir pour les entreprises étrangères en Russie ?

Les sanctions occidentales et la dégradation des indices économiques ne pouvaient que se répercuter sur les investissements directs étrangers (IDE) en Russie. L’année 2014 a ainsi été l’une des moins bonnes de la dernière décennie en termes d’afflux d’IDE dans le pays, et 2015 risque de ne pas être meilleure. Le Courrier de Russie a interrogé Alexandre Chokhine, président de l’Union russe des industriels et des entrepreneurs (RSPP), et Daniel Maître, chef du Service économique régional et ministre-conseiller pour les affaires économiques et financières à l’ambassade de France à Moscou, sur les raisons de cette baisse et le climat actuel des investissements en Russie.

Usine du groupe VW à Nijni Novgorod. Crédits : volkswagengrouprus.ru
Usine du groupe VW à Nijni Novgorod. Crédits : volkswagengrouprus.ru

LCDR : Quel a été l’impact des sanctions et de la conjoncture économique sur les investissements étrangers en Russie ?

Daniel Maître : Permettez-moi de rappeler quelques chiffres au sujet des IDE en Russie, qu’ils soient issus de France ou d’ailleurs. Les flux d’IDE entrants en Russie étaient relativement modestes jusqu’au milieu des années 2000. Après 2008, ils ont commencé à dépasser les 40 milliards de dollars par an et, en 2013, la Russie s’est classée au 3e rang mondial en termes d’IDE. Cette augmentation est liée à la croissance économique et au fait que le contrôle des changes introduit en 1998 après la crise financière a été supprimé en 2006, en même temps que le rouble est devenu librement convertible.

L’année 2014 a été beaucoup plus difficile que 2013 : les flux d’IDE entrants en Russie ont diminué de 70 % pour ne plus s’élever qu’à 21 milliards de dollars, principalement sous l’effet des incertitudes économiques et des sanctions internationales.

En juillet 2014, des pays occidentaux ont effectivement introduit à l’encontre de la Russie des sanctions sectorielles touchant la finance, l’énergie et l’armement, ce qui a obligé les entreprises étrangères coopérant avec la Russie dans ces domaines à mettre un frein à leur activité dans le pays. Les sanctions ont par ailleurs indirectement touché d’autres entreprises via la restriction, pour les grandes banques publiques russes, du financement sur les marchés américain et européen.

L’introduction des sanctions a coïncidé avec le début de la chute du cours du pétrole. Cette dernière a entraîné une dépréciation du rouble et des changements importants dans la politique monétaire (en décembre 2014, la Banque centrale de Russie a élevé son taux directeur de 10,5 % à 17 %), lesquels ont également compliqué l’activité des entreprises étrangères en Russie.

Néanmoins, j’aimerais souligner qu’en 2014, les entreprises françaises ont investi en Russie 2,1 milliards de dollars, faisant de la France le premier pourvoyeur de la Russie en flux d’IDE si on écarte les zones à fiscalité attractive.

Alexandre Chokhine : D’après un sondage mené auprès des membres de l’Union russe des industriels et des entrepreneurs, les sanctions ont notamment eu pour effet de faire baisser les investissements, selon 35,4 % des entreprises. 29,2 % se plaignent de l’impossibilité de se procurer de nouveaux équipements compte tenu de la limitation des importations des biens, des services et du travail. La hausse des prix sur les matières premières, les équipements et les composants, liée à l’introduction des sanctions par l’UE, les États-Unis, le Japon et d’autres pays, a eu un impact sur l’activité de 42,9 % des entreprises interrogées.

Après l’introduction des sanctions, la stratégie des entreprises étrangères sur notre marché a évolué. On a pu observer la diminution des contacts entre les entrepreneurs russes et occidentaux. Mais le marché russe reste attractif. La majorité des investisseurs étrangers qui travaillent ici ne sont pas encore prêts à réduire leur personnel et encore moins à quitter complètement la Russie car ils craignent avec raison d’être rapidement remplacés.

Nombre d’entreprises européennes travaillent depuis longtemps et avec succès sur le marché russe. Les problèmes économiques rencontrés par certaines sociétés étrangères dans notre pays ont un caractère universel et sont avant tout liés à des difficultés économiques temporaires.

Le niveau d’incertitude de la politique économique russe a sensiblement baissé ces dernières années. Un nombre important de projets de documents stratégiques, y compris les principaux axes de la politique fiscale, les prévisions du développement socio-économique de la Russie, des programmes étatiques et de nombreux autres documents sont en train d’être examinés avec la participation de la communauté d’affaires.

L’imprévisibilité du cours monétaire restreint l’afflux d’investissements occidentaux en Russie. Cependant, le renforcement actuel du rouble donne aux investisseurs occidentaux des raisons d’envisager des investissements en Russie. Malgré la double dévaluation du rouble en 2015, l’économie russe se montre stable, et son ralentissement s’est avéré moins important que ce qu’on annonçait fin 2014.

LCDR : L’État russe prend-il des mesures pour attirer les investisseurs étrangers ?

A.C. : En Russie, le nombre d’instituts et d’instruments de soutien accessibles aux entreprises étrangères qui produisent dans notre pays, augmente constamment. En particulier, en 2014 a été créée l’Agence des garanties du crédit – un institut financier qui vise à rendre les produits de crédit plus accessibles via l’offre de garanties et de contre-garanties. On discute aujourd’hui de la possibilité de créer un institut unique pour le développement des PME en Russie à partir de l’Agence des garanties du crédit et de la société par actions « Banque russe de soutien aux PME ».

Le Fonds de développement de l’industrie a commencé son activité, orientée sur le financement des projets d’investissement des moyennes entreprises (jusqu’à 700 millions de roubles) au stade pré-bancaire. On a lancé un programme de soutien des projets d’investissement à grande échelle réalisés sur le territoire russe et dont le coût total s’élève entre 1 et 20 milliards de roubles.

Malgré les sanctions et les tensions avec ses partenaires occidentaux, la Russie fait partie de l’économie mondiale. Notre pays maintient sa participation dans les unions économiques ainsi que le cap vers la création d’une économie ouverte, attractive pour les investisseurs étrangers et prête à une coopération large et une concurrence honnête.

LCDR : Quels secteurs de l’économie russe sont actuellement les plus prometteurs pour les investissements européens ?

A.C. : Les secteurs les plus prometteurs sont ceux des télécommunications, de la construction automobile, de la métallurgie et de l’industrie alimentaire. Les investisseurs européens doivent s’intéresser en particulier aux usines de haute technologie dans la sphère énergétique, aux technologies de pointe dans la construction ainsi qu’à la création d’usines modernes de matériaux de construction.

Il ne faut pas négliger les nouveaux secteurs émergents : les technologies de l’information, les nanotechnologies, les biotechnologies, etc. Investir dans divers projets d’infrastructures promet des bénéfices considérables.

Bien qu’actuellement le climat des affaires ne soit pas idéal en Russie, les opportunités de développement y sont grandes pour les entreprises, et les niches sont loin de toutes être occupées.

Zone économique spéciale d'Alabouga. Crédits :
Zone économique spéciale d’Alabouga, au Tatarstan. Crédits : RG

D.M. : Les secteurs russes dans lesquels les entreprises françaises investissent sont très variés. Voici quelques exemples. En matière de construction et d’infrastructures, on peut citer Lafarge et Schneider Electric. Dans l’énergie, secteur central en Russie, le pays attire de grandes entreprises comme Total, Alstom ou EDF. En ce qui concerne la construction automobile, le groupe Avtovaz-Renault-Nissan représente 30 % du marché des ventes de voitures neuves, notamment grâce à l’usine Renault de Moscou. Dans le secteur aéronautique sont présentes les sociétés françaises Thalès, Airbus ou Safran. Le nouvel avion Superjet-100 est par exemple le fruit du partenariat de l’entreprise russe Soukhoï avec Safran et Thalès.

Si on s’écarte de l’industrie, on constate une forte présence française dans le domaine de l’agroalimentaire avec Danone, Lactalis ou Bonduelle. Dans la grande distribution, le groupe Auchan, avec plus de 200 magasins sur tout le territoire russe, est le premier acteur étranger de ce marché et fait partie des trois premières chaînes de grande distribution en Russie. D’autres entreprises telles que Décathlon ou Leroy Merlin sont également bien représentées. Une vingtaine de sociétés pharmaceutiques françaises opèrent également sur le marché russe, dont Sanofi, Servier et Ipsen. Ce ne sont que quelques secteurs, mais on compte encore Société Générale, AXA, BNP Paribas, Crédit Agricole, Natixis ou Scor dans la finance, et bien entendu de nombreuses sociétés françaises dans les différents domaines du luxe, que ce soit l’habillement ou les cosmétiques.

LCDR : Quelles régions russes, mis à part Moscou et Saint-Pétersbourg, peuvent intéresser les investisseurs européens ?

D.M. : Le choix d’une région dépend beaucoup de la taille de l’investisseur, du montant de son investissement, du secteur dans lequel il opère et de ses orientations stratégiques. Le facteur logistique est également essentiel dans un pays aussi vaste que la Russie. Moscou et Saint-Pétersbourg sont bien entendu des régions privilégiées pour beaucoup d’investisseurs, notamment ceux qui souhaitent se placer à proximité des consommateurs. Les investisseurs industriels, de leur côté, cherchent à être proches de leurs clients. La proximité d’un hub de transport, tel un port, est également un avantage en vue de l’importation ou de l’exportation de marchandises.

Dans le secteur de l’énergie et des matières premières, on suit d’autres principes : il est évident que le lieu d’implantation dépend ici de la localisation des gisements. Enfin, certaines régions russes ont mis en place des régimes fiscaux intéressants visant à encourager les investissements étrangers : en particulier, plusieurs entreprises françaises ont investi dans la zone économique spéciale d’Alabouga, au Tatarstan. La région de Kalouga, notamment via un soutien actif des investisseurs étrangers, a été choisie par maintes sociétés étrangères, dont de nombreuses françaises.

A.C. : L’Extrême-Orient présente un grand intérêt pour les investisseurs étrangers. Lors du Forum économique oriental qui s’est tenu à Vladivostok en septembre, un tiers de tous les accords signés, qui représentent 1 800 milliards de roubles, implique des entreprises étrangères. Pour augmenter les investissements dans cette région, un projet de loi a été préparé, qui prévoit des avantages fiscaux lors du financement de projets en Extrême-Orient et dans d’autres sujets de la Fédération de Russie.

Selon le classement national 2015 sur le climat des investissements, rédigé par les principales unions russes d’entrepreneurs (dont la RSPP) conjointement avec l’Agence des initiatives stratégiques, les leaders en termes d’attractivité des investissements sont la république du Tatarstan et les régions de Kalouga, de Belgorod, de Tambov et d’Oulianovsk. Parmi les régions offrant des conditions favorables aux entreprises, on retrouve celle de Kostroma, le kraï de Krasnodar, la région de Rostov, la république de Tchouvachie, la région de Toula, la région de Penza et le district autonome des Khantys-Mansis.

Les investissements russes en France

Les sociétés russes investissent actuellement moins en France que les entreprises françaises en Russie. Aujourd’hui, près de 40 entreprises russes travaillent en France, représentant environ 1 500 emplois.

Néanmoins, selon la Banque de France, le montant des IDE russes en France a fortement augmenté depuis 2011, passant de 343 millions à 1,3 milliard d’euros en 2014. En trois ans, la Russie s’est ainsi hissée du 34e au 20e rang des pays investisseurs en France. Actuellement, 20 projets russes sont en cours de traitement par l’agence Business France, chargée d’encourager les investissements étrangers dans l’Hexagone.

La région privilégiée par les investisseurs russes est l’Île-de-France. Si le tourisme et l’hôtellerie de luxe restent un domaine de prédilection pour les entreprises, on remarque un nombre croissant de projets dans l’agroalimentaire, l’énergie, l’électronique et l’informatique. Ainsi, des sociétés russes leaders en matière de sécurité informatique ont choisi la France, à l’image du groupe Kaspersky, qui dispose d’une filiale à Paris, et de Doctor Web, qui a établi son siège européen à Strasbourg.

En matière de fiscalité, les investisseurs étrangers peuvent, à l’instar des entreprises françaises, bénéficier du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) ou du crédit impôt recherche (CIR). La France a également introduit des titres de séjour pluriannuels pour les investisseurs étrangers.

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