Khodorkovski convoqué par la justice russe dans une affaire de meurtre

En exil, l’ex-PDG de Ioukos Mikhaïl Khodorkovski a été convoqué début décembre par le Comité d’enquête de la Fédération de Russie, qui l’accuse d’être l’un des commanditaires de l’assassinat du maire de Nefteïougansk, Vladimir Petoukhov, en 1998. Plusieurs personnes ont déjà été jugées pour ce crime.

Khodorkovski convoqué par la justice russe dans une affaire de meurtre
Mikhaïl Khodorkovski. Crédits : khodorkovsky.ru

La nouvelle vient de Mikhaïl Khodorkovski lui-même, qui a annoncé le 8 décembre, sur son compte Twitter, avoir été convoqué devant le Comité d’enquête. « Ils ont apporté l’avis à mon père aujourd’hui, a écrit l’ex-PDG de Ioukos sur le réseau social. Comme s’ils ne connaissaient pas mon adresse. La voilà : Hanover sq. 16. Une triste tentative de changer de sujet. »

L’homme d’affaires a joint à cette publication le scan de l’avis du Comité d’enquête, qui l’invite à se présenter vendredi 11 décembre en qualité d’accusé dans le cadre de l’affaire pénale N18/35-03, portant sur le meurtre du maire de Nefteïougansk, Vladimir Petoukhov, en 1998.

Le quotidien Kommersant précise que la convocation émane de l’inspecteur Iouri Bourtovoï, déjà en charge de l’enquête de la première affaire Ioukos, qui avait conduit à la condamnation, en 2005, de Mikhaïl Khodorkovski et de son associé, l’ex-dirigeant de Menatep, Platon Lebedev, à huit ans de colonie pénitentiaire chacun.

Vladimir Petoukhov avait été assassiné alors qu’il se rendait à son travail, le matin du 26 juin 1998, date de l’anniversaire de Mikhaïl Khodorkovski. Quelques semaines avant sa mort, le maire avait accusé les dirigeants de la compagnie pétrolière Iouganskneftegaz, filiale de Ioukos ayant son siège à Nefteïougansk, de fraude lors du paiement des impôts de la société au budget municipal.

Dix jours avant d’être assassiné, il avait entamé une grève de la faim afin d’exiger l’ouverture d’un procès pénal contre Ioukos pour fraude fiscale à grande échelle entre 1996 et 1998 ; le maire réclamait que la société verse une compensation pour ces arriérés d’impôts de 1 200 milliards d’« anciens » roubles [1,2 milliard de roubles actuels, ndlr], mais aussi que soient renvoyés des fonctionnaires du fisc de sa ville et du district des Khantys-Mansis, qui auraient aidé les dirigeants de Ioukos à frauder.

Le gouverneur de la région, Alexander Filipenko, avait alors promis de tirer les choses au clair, et Petoukhov avait suspendu sa grève de la faim – avant d’être abattu, deux jours plus tard, par plusieurs coups de fusil mitrailleur.

Les habitants de Nefteïougansk avaient alors organisé des rassemblements de protestation, exigeant une enquête et accusant les dirigeants de Ioukos d’avoir commandité le meurtre. De son côté, la compagnie pétrolière avait affirmé que cet assassinat était probablement lié au contrôle lancé à sa demande par le Parquet sur les activités de Petoukhov. Ioukos avait en outre assuré non seulement s’être acquittée de ses impôts, mais encore en avoir trop versé, laissant entendre que, simplement, l’argent n’était pas arrivé jusqu’aux enseignants, médecins et retraités.

Graffiti à Neftéïougansk : "Le maire Petoukhov est une victime de Khodorkovski". Crédits : rinadavis.livejournal.com
Graffiti à Nefteïougansk : « Le maire Petoukhov est une victime de Khodorkovski ». Crédits : rinadavis.livejournal.com

L’enquête sur l’assassinat de Vladimir Petoukhov a duré plusieurs années. Guennadi Tsiguelnik et Evgueni Rechetnikov, reconnus coupables comme exécuteurs directs, ont été condamnés à 18 ans de colonie pénitentiaire chacun. L’enquête a établi que le commanditaire de l’assassinat était l’ex-directeur du service de sécurité de Ioukos, Alexeï Pitchouguine. Pitchouguine, reconnu coupable de plusieurs autres agressions et assassinats – au bénéfice des dirigeants de Ioukos, ont supposé les enquêteurs –, a également été condamné à la prison à vie.

En qualité de commanditaire de ces mêmes crimes, un peu plus tard, l’ex-actionnaire de Ioukos Leonid Nevzline a aussi été condamné à la prison à vie – par contumace toutefois, Nevzline vivant en Israël. Mais ces affaires ont été jugées lors de procès parallèles, tandis que l’enquête principale, suspendue, continuait de mentionner l’existence de commanditaires « non identifiés ».

Le dossier a été rouvert cet été ; une décision que le porte-parole du Comité d’enquête de la Fédération, Vladimir Markine, a justifiée par l’« apparition d’éléments nouveaux », suite à l’« obtention par les enquêteurs d’informations fiables ».

De son côté, Mikhaïl Khodorkovski, par la voix de son attachée de presse Kyle Piispanen, a qualifié l’activité du Comité d’enquête de « farce » et annoncé n’avoir « pas l’intention de participer à cette affaire ni d’entrer en contact avec les représentants du Comité d’enquête de la Fédération de Russie ».

Version politique

Selon le portail d’information Lenta.ru, ces nouvelles accusations pourraient bien avoir été motivées par l’activité publique de Khodorkovski. Libéré de colonie pénitentiaire fin 2013 par amnistie, l’ex-homme d’affaires avait promis de renoncer à la politique. « La question de la politique, si l’on entend par là la lutte pour le pouvoir, ne se pose pas pour moi », avait-il ainsi déclaré lors de sa première conférence de presse après sa libération.

Toutefois, ce retrait n’a pas duré longtemps. Dès le mois de mars 2014, Khodorkovski s’est proposé pour agir en qualité de « médiateur pour la paix en Ukraine » et a pris la parole sur la place Maïdan, à Kiev, en critiquant le pouvoir russe.

Au printemps 2015, il a organisé dans la capitale ukrainienne un forum pour les représentants de l’opposition russe. Le 20 septembre 2014, à l’occasion du forum Russie ouverte, il avait déjà appelé l’opposition à s’organiser en vue des élections législatives russes de 2016.

Khodorkovski avait même annoncé, alors, être prêt à assumer la présidence russe lors d’une période de transition afin de « mener une réforme constitutionnelle, dont l’essentiel viserait à redistribuer le pouvoir présidentiel au bénéfice de la justice, du parlement et de la société civile ».

En septembre 2015, dans le district de Kostroma, à la veille des élections législatives régionales, la police, perquisitionnant la voiture du coordinateur de l’organisation Russie ouverte, financée par Khodorkovski, a saisi près de deux millions de roubles. Le lendemain, jour même des élections, les forces de l’ordre ont encore trouvé une certaine « caisse contenant de l’argent » au siège de l’organisation.

Si cette affaire n’a pas eu de suite publique, elle a évidemment jeté une ombre sur le personnage de Khodorkovski, le faisant passer pour un sponsor de l’opposition hors système. Et si c’est effectivement le cas, cette réouverture de l’enquête pénale sur l’assassinat de Petoukhov a des implications politiques très fortes.

Lors d’une conférence de presse convoquée mercredi 9 décembre, Mikhaïl Khodorkovski a annoncé qu’il ne se sentait plus contraint par ses engagements à ne pas faire de politique. « J’avais pris un engagement, et je l’ai respecté : ne pas participer à la vie politique pour me consacrer à ma famille durant le temps qui m’avait été accordé par la décision de [Vladimir] Poutine [sur ma grâce]. J’avais besoin de ce temps parce que ma mère était gravement malade et, hélas, elle nous a quittés en août, il y a plus d’un an », a déclaré Khodorkovski. Depuis lors, a-t-il assuré, il n’est plus tenu « par aucune obligation ». L’ex-PDG de Ioukos a également souligné que sa peine de prison s’était officiellement achevée au mois d’août.

Une affaire à 50 milliards

Mais cette affaire a aussi un deuxième aspect, économique cette fois. Les poursuites lancées contre l’État russe par les anciens actionnaires de Ioukos dans divers tribunaux internationaux ont atteint leur terme logique.

À l’été 2014, la Cour européenne des droits de l’homme a prononcé une décision qui prévoit des dommages et intérêts d’1,86 milliard d’euros au bénéfice des anciens actionnaires de la compagnie pétrolière. En 2014 encore, la Cour d’arbitrage de La Haye a satisfait les poursuites du groupe Menatep Limited (GML), qui représente les intérêts des anciens actionnaires de Ioukos Leonid Nevzline et Vladimir Doubov, accordant aux demandeurs des dommages et intérêts de 50 milliards de dollars. En juin, les polices belge et française ont donc gelé les comptes et révisé les actifs de l’État russe afin de procéder au règlement de ces compensations. Certes, ce gel a pu être levé entre-temps, mais ce n’est vraisemblablement qu’un début.

Office de Ioukos Universal Limited. Crédits : livejournal.com
Office de Ioukos Universal Limited. Crédits : livejournal.com

Les anciens actionnaires de Ioukos ont déjà entamé d’autres procès contre la Russie aux États-Unis (la Russie a obtenu en août dernier un report de l’étude de l’affaire) et en Allemagne – où il est question d’un gel des biens publics russes à hauteur de 42 milliards de dollars au total.

Fin octobre, la France a gelé les actifs de la compagnie télévisée russe VGTRK. Entre-temps, les autorités russes ont pu faire passer à la Douma une loi autorisant la Russie à ne pas appliquer les décisions de tribunaux étrangers si celles-ci contredisent la constitution russe. Et le gouvernement a rédigé une loi prévoyant des mesures de réponse en cas de gel de biens publics russes à l’étranger. Cependant, qu’en sera-t-il dans le contexte d’un gros procès international ? Vaste question.

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