Jean Malaurie : « Dans ces temps compliqués, il est essentiel que Paris reste unie fraternellement auprès de Moscou »

En perspective de la COP21 et à l’aube de ses 93 ans, le professeur Jean Malaurie a été élevé au grade de Grand officier de la Légion d’honneur par la République française, le 20 novembre dernier. Il en a profité pour honorer ses amis russes et annoncer la création de l’Institut arctique Jean Malaurie à Saint-Pétersbourg, pour lequel il a de grandes ambitions, avant de lancer un ultime appel pour la survie des peuples arctiques.

Jean Malaurie lors de la cérémonie de remise de la Légion d'honneur, le 20 novembre. Crédits Julien Prieur
Jean Malaurie lors de la cérémonie de remise de la Légion d’honneur, le 20 novembre. Crédits : Julien Prieur

« En cet élégant hôtel de Salm, palais de la Légion d’honneur, je veux particulièrement saluer Son Excellence Monsieur Alexandre Orlov, ambassadeur de la Fédération de Russie. Je m’honore de son amitié et, dans ces temps compliqués, il est essentiel que Paris reste unie fraternellement auprès de Moscou, comme si souvent dans l’histoire et très notamment durant la Seconde Guerre mondiale » : c’est ainsi que Jean Malaurie a décidé d’entamer son discours, avant d’exprimer son émotion face à la présence à la cérémonie d’une délégation d’Inuits du Groenland – dont douze jeunes adolescents, descendants de chasseurs inuits que l’explorateur a très bien connus.

Ce dernier a en outre profité de la cérémonie pour faire entendre, à la veille de la 21e Conférence mondiale sur le climat, qui a eu lieu du 30 novembre au 11 décembre à Paris, un cri d’alarme, déjà énoncé dans son dernier livre, Lettre à un Inuit de 2022, publié chez Fayard.

« Au Groenland, dans le Nord canadien et alaskien et en Sibérie, tous portent le grand espoir de la réussite de la conférence mondiale sur le climat ; si savamment orchestrée mais où l’on a oublié de faire parler les autochtones du monde entier et d’entendre leurs voix. Mais voilà, moi, je ne parviens pas à me taire quand j’apprends que la jeunesse inuit se suicide, au moment même où elle est sur le point de prendre son indépendance au Groenland », a-t-il alerté.

Jean Malaurie a lancé un « appel pressant » à faire valoir leurs droits à ceux qu’il n’hésite pas à nommer des « penseurs sauvages », et tout particulièrement aux élèves de sa « très chère » Académie polaire d’État de Saint-Pétersbourg, qu’il a fondée en octobre 1990.

Il a rappelé que l’Académie avait été créée dans une Union soviétique « où rien n’était facile » et où tout lui avait pourtant été ouvert, au retour d’une expédition franco-soviétique en Tchoukotka, grâce à l’académicien Dimitri Lichatschow, « que je chéris dans mon cœur et que le président Mikhaïl Gorbatchev, en ces jours bénis de la perestroïka, n’avait pas hésité à prendre comme conseiller culturel et scientifique ».

Au sein de cette Académie polaire s’instruisent 1 600 jeunes originaires des 26 « petits peuples racines » du Grand Nord russe pour, selon les mots du professeur Malaurie, « préparer l’avenir ». « Les oligarques peuvent rencontrer une opposition ailleurs qu’à Moscou, de la part des peuples eux-mêmes – des Nenets, Évènes, Evenkis, Tchouktches –  c’est eux que nos démocraties de profit, dans leur détresse d’habitants d’une planète jugée en grand péril, doivent entendre. Je fais donc appel à cette jeune élite, qui va voir naître en elle des physiciens, des ingénieurs autochtones, des médecins à l’héritage inspiré par un savoir sauvage, et qui est en train d’inventer à sa manière, face aux conquérants industriels du pétrole, ce que nous appelons, avec mon ami René Dumont, une écologie humaine. »

Le professeur a ainsi annoncé son « vœu le plus cher » : la création d’une grande école internationale des peuples arctiques – ces « peuples frères », comme les désignent les Russes, pour que l’on ne se limite pas à « enseigner à nos touristes à monter sur des traîneaux, tuer des ours blancs pour les empailler et photographier des baleines et des icebergs ».

Jean Malaurie, regrettant ne pas avoir encore assisté à la naissance de cette école circumpolaire, a suggéré qu’elle s’installe à Saint-Pétersbourg, dans le palais sur les bords de la Fontanka que lui a offert en septembre dernier le gouverneur de la région, Georgui Poltavchenko, afin d’y établir l’Institut arctique Jean Malaurie.

« Je dédie cette noble médaille de Grand officier de la Légion d’honneur à tous mes compagnons inuits, et particulièrement à ces jeunes de Sibérie qui m’ont envoyé des messages, mais aussi de Saint-Pétersbourg, de l’île Saint-Laurent, du détroit de Béring ou du Groenland, ici présents », a-t-il conclu.

Jean Malaurie sur la Terre D’Ellesmere (fjord Alexandra). / Archives personnels
Jean Malaurie sur la Terre D’Ellesmere (fjord Alexandra). Crédits : Archives personnels

Jean Malaurie a réalisé 31 expéditions arctiques, pour la plupart en immersion, seul. Il est le premier homme à avoir atteint, le 29 mai 1951, le secteur du Pôle géomagnétique Nord : « Je ne le savais pas, je l’ai appris dix ans après ! » confie-t-il. L’expédition était composée de deux traîneaux à chiens, Jean Malaurie avait son propre traîneau et était accompagné de l’Esquimau Kutsikitsoq. Jean Malaurie a dirigé la première expédition franco-soviétique en Tchoukotka sibérienne en 1990. Il est également le premier Occidental à découvrir, en août 1990, l’Allée des baleines, monument du nord-est sibérien d’esprit chamanique, ignoré jusqu’à son identification, en 1977, par l’archéologue soviétique Sergueï Arutiunov. Jean Malaurie a fondé en 1992, avec l’appui de François Mitterrand, puis, de Jacques Chirac, l’Académie polaire d’État de Saint-Pétersbourg, école des cadres sibériens : la langue française y est la première langue étrangère, obligatoire. Il en est le Président d’Honneur à vie.

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