Trois visages de l’islam russe : Poutine + hijab = ?

Zoukhra A. est directrice artistique de la marque de vêtements musulmans Zuhra, pionnière dans le monde de la mode islamique en Russie. Mi-novembre, cette jeune styliste tatare d’une trentaine d’années a défrayé la chronique en présentant une collection composée notamment de hijabs à l’effigie du président Poutine.

Zoukhra préfère ne pas donner son nom de famille.

Collection de hidjabs avec Poutine présenté mi-novembre 2015. Crédits : zuhra
Collection de hijabs avec Poutine présentée mi-novembre 2015. Crédits : zuhra

Le Courrier de Russie : Certains commentaires publiés dans la presse et sur votre site suite à cette présentation sont d’une extrême violence.

Zoukhra A. : Je ne comprends moi-même pas cette fureur. Je reçois encore des appels et des messages d’insultes… Car si tu n’aimes pas ces vêtements, personne ne t’oblige à les porter, ni à visiter notre site ou notre boutique.

LCDR : On vous reproche notamment d’enfreindre la loi musulmane, qui interdit de porter un vêtement représentant un animal ou un être humain.

Z.A. : J’ai fini par devenir islamologue à force de répondre à ces critiques ! Nous ne représentons pas une vraie personne, ce n’est pas une photographie mais un dessin. Beaucoup de musulmans portent des vêtements avec des illustrations d’ours ou de lapin sans que cela ne crée de polémique. Je n’ai rien fait de blasphématoire.

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Collection de hijabs avec Poutine présentée mi-novembre 2015. Crédits : zuhra

LCDR : Vladimir Poutine est devenu une véritable image de marque ces derniers temps. On trouve partout en Russie des t-shirts à son effigie. Votre collection était-elle une action de communication ?

Z.A. : Absolument pas ! Nous l’avons préparée en une soirée après que la rédactrice en chef du magazine Musulmanka, Ekaterina Gaïnetdinova, m’a invitée à participer à une conférence à Moscou sur le thème « Foi, ethnie et nation dans une époque de crises et de changements ». Elle m’a dit qu’il y aurait des invités d’Asie, du Moyen-Orient et d’Europe. Je ne voulais pas présenter une collection banale et j’ai décidé de montrer Poutine. J’aime la Russie, mon pays, et j’ai apporté mon soutien à mon président en ces temps difficiles.

LCDR : Au vu des réactions, il semble que de nombreux musulmans ne partagent pas votre vision…

Z.A. : Il a toujours existé une scission en Russie entre l’islam traditionnel et les radicaux. Ces derniers n’aiment pas Poutine, mais ils n’aiment pas non plus leurs frères et sœurs musulmans. Les extrémistes, tels les wahhabites radicaux, sont le sida de la société. Et il n’existe aucun traitement contre cette maladie. Je suis attristée de voir tous ces gens rejoindre ces courants, partir se battre en Syrie. C’est une honte pour eux et leur famille.

LCDR : Une femme a par exemple écrit que Poutine interdisait aux enfants musulmans d’aller à l’école en hijab, et qu’en mettant son portrait sur vos vêtements, vous l’en remerciiez.

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Collection de hijabs. Crédits : zuhra

Z.A. : Des interdictions existent peut-être, mais mes filles, en tout cas, n’en ont jamais rencontré. Elles vont à l’école en hijab, et leur institutrice m’a dit un jour qu’elle est heureuse de les voir ainsi car cela lui rappelle le caractère multiconfessionnel de notre pays. En réalité, c’est une question qui dépend du comportement de chacun. Si tu es poli et que tu demandes les choses gentiment, les gens ne te repoussent pas. Ils comprennent. J’allais à l’université en hijab et on me laissait prier dans l’enceinte de l’établissement. Il faut simplement faire des compromis et toujours favoriser la diplomatie dans ses requêtes.

LCDR : De manière globale, comment ont évolué les ventes de hijabs de Zuhra ces dernières années ?

Z.A. : Elles ont fortement augmenté. Le peuple russe est sorti de 70 ans de communisme, et les musulmans ethniques se sont progressivement réveillés. La foi musulmane est dans leur sang, elle devait se relever à un moment ou à un autre. Certains le comprennent à 14 ans, d’autres à 30 – mais c’est inévitable.

LCDR : De quand date votre éveil religieux ?

Z.A. : J’ai toujours été musulmane, comme mes parents, bien que je ne portais ni voile ni hijab étant plus jeune. Je priais et respectais le ramadan. J’ai commencé à porter le hijab lors de mes études de design à Moscou, il y a dix ans. C’est venu progressivement. J’ai senti que je devais m’habiller ainsi pour être une vraie musulmane. Personne ne m’y a obligée, c’était une décision personnelle.

Zoukhra A. Crédits : zuhra
Zoukhra A. Crédits : zuhra

LCDR : Le regard des autres a-t-il changé, alors ?

Z.A. : Aucunement. Moscou est une grande ville, je n’ai pas remarqué de réaction négative, je n’y fais d’ailleurs pas attention. Je vais à la salle de sport habillée de cette manière, les autres clients sont étonnés au départ, mais personne ne m’a jamais fait de remarque désagréable. Je me souviens toutefois de mon premier jour à l’université, en hijab. Des camarades de classe m’ont demandé si nous serions toujours amis désormais – comme si être musulmane signifiait que l’on ne peut pas sympathiser avec des gens d’autres confessions.

LCDR : Pourquoi cette réaction, selon vous ?

Z.A. : Ce doit être dû à un manque d’instruction… Nous sommes tous des enfants d’Adam et Ève, nous sommes frères et sœurs. Les musulmans acceptent toutes les religions et ne veulent pas convertir les autres croyants. Bien sûr, d’un certain côté, j’aimerais que vous soyez aussi musulman, mais je ne vais pas vous forcer à le devenir !

LCDR : …

Z.A. : Excusez-moi, c’est l’heure de la prière. Vous pouvez rester, cela ne me dérange pas.

Les deux autres visages :

L’islam loyal à lire ici.

L’islam radical à lire ici.

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