Trois visages de l’islam russe : Est « extrémiste » qui n’est pas traditionnel

Ali Charinski, 27 ans, est à l’origine du mouvement citoyen Pour les droits des musulmans et sympathisant du parti islamiste Hizb ut-Tahrir, considéré en Russie comme une « organisation terroriste » au même titre que l’État islamique (EI), les Frères musulmans ou Jabhat al-Nosra.

Musulmans rassemblés devant la Grande Mosquée de Moscou à l’occasion de l’Aïd al-Adha. Crédits : Sergueï Savostianov / TASS
Musulmans rassemblés devant la Grande Mosquée de Moscou à l’occasion de l’Aïd al-Adha. Crédits : Sergueï Savostianov / TASS

Le Courrier de Russie : Ni les États-Unis ni l’Union européenne ne considèrent le Hizb ut-Tahrir comme une « organisation terroriste ». Pourquoi est-ce le cas en Russie ?

Ali Charinski : La question serait plutôt de savoir pourquoi il y a autant de terroristes parmi les musulmans aux yeux de la Russie ?! Et la réponse est simple : parce que toutes les organisations musulmanes indépendantes sont sur liste noire. En Russie, tous ceux qui ne sont pas traditionnels sont rangés parmi les « extrémistes », s’ils se contentent de prier, ou les « terroristes », s’ils sont aussi actifs sur le plan politique. Et cette vision est diffusée dans les esprits par une propagande étatique très puissante, qui touche également les musulmans. Récemment, ma mère m’a encore avoué qu’elle était sortie d’un bus, à Makhatchkala, après qu’une femme en hijab noir y était montée – alors qu’elle vit avec moi et mon épouse, qui porte aussi le hijab !

LCDR : Pourtant, le parti Hizb ut-Tahrir prône le retour du califat1 et l’instauration de la loi islamique – tout comme l’EI…

A. C. : Certes. Mais à la différence de l’EI, le Hizb ut-Tahrir n’appelle pas à la violence et à l’emploi de la force pour instaurer le califat. Le califat viendra un jour ou l’autre, par la voie politique – c’est inévitable. Ce qui se passe aujourd’hui en Syrie le prouve. Nous assistons à une véritable percée du monde musulman, bien plus importante que la prise de pouvoir des talibans en Afghanistan. Nous attendons l’arrivée d’un calife et la renaissance du califat ; et lorsqu’il sera établi, je le rejoindrai et je serai, en tant que musulman, automatiquement un de ses citoyens.

LCDR : N’est-ce déjà pas le cas avec l’État islamique ?

A. C. : L’EI discrédite la conception même du califat. Cette organisation ne propose aucun véritable projet politique ou économique islamique. J’ai demandé à un proche qui est parti là-bas dans quelle devise il était payé, et il m’a répondu : en dollars ! Cette dépendance vis-à-vis d’un autre système est à l’opposé d’une économie islamique indépendante. L’EI n’est qu’une farce, un État abominable et sanguinaire.

LCDR : Mais une farce qui attire des dizaines de milliers de musulmans originaires du monde entier…

A. C. : Si l’État islamique était un califat authentique, les musulmans du monde le rejoindraient non par milliers, mais par millions, voire par centaines de millions…

LCDR : Comment expliquez-vous ces départs ?

A. C. : L’EI a fait beaucoup d’adeptes à ses débuts. L’idée originelle de califat régi par la charia plaisait. Plusieurs de mes proches ont d’ailleurs franchi le pas. Ils ont rompu tout contact avec moi, car j’ai une vision négative de ce projet. Aux dernières nouvelles, ils se disent heureux. L’un d’eux combattait jusqu’à ce qu’il perde une main. Il est convaincu qu’il servait dans l’armée d’Allah. C’est triste… On lui aurait offert un appartement et une voiture. Avant cela, en Russie, il avait du mal à joindre les deux bouts… Un autre de mes proches est parti là-bas étudier dans un institut islamique. À noter : l’EI attire davantage de monde que d’autres organisations car il finance les voyages. Il suffit de contacter l’un de ses représentants, de discuter avec lui, de lui confier votre intérêt de rejoindre la Syrie, et ils vous transfèrent 500 dollars sur votre compte en banque pour couvrir les frais de déplacement. Certains en profitent d’ailleurs : ils détournent cet argent et ne partent jamais.

LCDR : Les dernières données indiquent que près de 2 400 ressortissants russes, dont 1 700 originaires du Caucase, auraient rejoint les rangs de l’État islamique.

A. C. : Les chiffres réels sont beaucoup plus importants. Ce ne sont pas 1 700 ni 5 000 Caucasiens qui sont partis, mais plusieurs dizaines de milliers. L’État russe préfère cacher les chiffres pour amoindrir le malaise : pourquoi tant de musulmans s’en vont-ils là-bas ? La communauté musulmane est la partie de la population russe qui subit le plus de pression de la part du gouvernement. Des crimes sont commis tous les jours contre des musulmans, sans parler des tortures pratiquées par la police et des fermetures arbitraires de mosquées. La politique du gouvernement est ainsi en partie responsable du départ de ses concitoyens. Prenez le cas du Daghestan : dans chaque village, au moins une famille a déjà souffert des exactions des forces de sécurité intérieures. Celles-ci se croient tout permis, elles interpellent et frappent quand bon leur semble, sans autre forme de procès. Pour le gouvernement, salafisme égale terrorisme – mais dans le même temps, Vladimir Poutine et Ramzan Kadyrov fréquentent sans vergogne les dirigeants d’Arabie saoudite, qui est le berceau de cette idéologie. Près de 5 000 salafistes ont disparu en Russie depuis 2003. Nettoyés. Cette pression et la peur qu’elle engendre sont responsables de la radicalisation d’une partie des croyants.

LCDR : Que pensez-vous de l’opération militaire russe en Syrie ?

A. C. : Comme la grande majorité des musulmans, je suis opposé à ces frappes qui visent le territoire de la Grande Syrie, une terre sainte, où sont enterrés de nombreux grands intellectuels et philosophes musulmans. La Russie est un agresseur. Les bombardements touchent et tuent des civils sur place, il suffit de regarder les images d’Al Jazeera pour s’en rendre compte. Nous souffrons et nous prions pour eux. La Russie intervient en Syrie afin de se racheter, aux yeux de la communauté internationale, pour la pagaille qu’elle a semée en Ukraine. Je milite énormément contre cette opération sur les réseaux sociaux, car au jour du Jugement dernier, il faudra répondre de ses actes – et je ne veux pas que l’on me reproche de n’avoir rien fait pour protéger les miens. Quitte à être éliminé à mon tour.

1 Le califat est un territoire reconnaissant l’autorité d’un calife, successeur de Mahomet, le prophète de l’islam, dans l’exercice politique du pouvoir. Le califat a été aboli en 1924, après le démantèlement de l’Empire ottoman. Au XXIe siècle, plusieurs formations politiques visent son rétablissement, telles Hizb ut-Tahrir, les Frères musulmans et l’État islamique. Certaines prônent la voie politique, et d’autres, la guerre. L’État islamique a été le premier des mouvements djihadistes à prétendre avoir rétabli le califat en proclamant calife son chef Abou Bakr al-Baghdadi, en juin 2014. Néanmoins, seuls quelques groupes djihadistes ont reconnu l’autorité de ce dernier. Le califat est souvent perçu comme le symbole d’une civilisation longtemps dominante, qui a connu l’un des déclins les plus rapides de l’histoire de l’humanité.

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