Vivre dans l’État islamique : idéologie et terreur

La guerre civile fait rage en Syrie depuis plus de quatre ans. L’afflux de réfugiés dans les pays voisins et en Europe ne faiblit pas. Mais les Syriens sont loin de pouvoir tous se permettre de quitter leur maison. La majorité reste, malgré les difficultés. L’orientaliste Anna Batioutchenko a pu interviewer un homme qui vit actuellement sur le territoire contrôlé par l’État islamique. Récit à la première personne.

Combattants d'Al Qaïda. Crédits : Ashraf Amra/APA Images/ZUMA Wire
Combattants d’Al Qaïda. Crédits : Ashraf Amra/APA Images/ZUMA Wire

Après le départ des forces gouvernementales, fin 2012, les combattants de l’Armée syrienne libre (ASL) et de Jabhat al-Nosra se sont partagé notre petite ville. Dès après leur entrée dans la ville, la situation est devenue dangereuse. Sous les Assad, la criminalité était quasiment inexistante en Syrie, et d’autant plus dans la rue : le peuple avait peur des autorités. Mais avec l’arrivée de cette multitude d’individus armés, les gens ont éprouvé un sentiment de liberté dont ils ne savaient que faire. Une énorme quantité d’armes s’est déversée sur la ville – tout le monde en possédait. Les jeunes frimaient avec et les adultes pensaient qu’elles garantissaient leur sécurité. En outre, les gens ont vu le nouveau pouvoir sévir contre les opposants : les fonctionnaires locaux qui n’avaient pas pu partir avec l’armée ont été, dans le meilleur des cas, fusillés, et dans le pire, torturés puis pendus ou battus à mort. Les habitants ont commencé à avoir peur les uns des autres. Ils se sont rappelé d’anciennes offenses et ont commencé à se dénoncer mutuellement. À la différence de la justice officielle, les tribunaux des insurgés fonctionnaient rapidement, pour gagner le cœur des gens. On pouvait choisir à quelle cour s’adresser : l’ASL occupait un bâtiment, et le Jabhat al-Nosra, l’autre. Les plaintes visaient n’importe qui : d’un voisin à un médecin qui, de l’avis du patient, avait mal pratiqué un examen.

« Un marché noir de l’énergie a éclos »

Les insurgés ne se sont pas du tout occupés des services publics. Après la fuite des fonctionnaires, le nouveau pouvoir a cessé de réglementer la consommation d’électricité. De plus, les combats ont entraîné la destruction partielle des lignes à haute tension et, par conséquent, provoqué des coupures de courant. Dans la mesure où il n’y avait personne pour faire payer l’électricité, celle-ci est devenue de facto gratuite. Sa consommation a brusquement augmenté – tout le monde s’est raccordé aux réseaux de la ville, qui ont rapidement été saturés et sont tombés en panne. Les groupes rebelles n’ont pas leurs propres réparateurs de réseaux. Lors de coupures importantes, ils faisaient venir des spécialistes depuis des zones contrôlées par le gouvernement. Ce dernier devait payer ces électriciens pour leurs services, et aussi l’ASL, pour qu’elle fasse entrer les équipes d’ouvriers sur les sites ! La distribution d’électricité a été rétablie tant bien que mal, mais elle est restée irrégulière et sujette à des pannes. Les habitants ont fait des provisions de générateurs, et un marché noir de l’énergie a éclos.

Le fonctionnement de la police laissait aussi largement à désirer. (…) Fin 2013, des jeunes qui appelaient à la création d’un califat ont commencé à arriver dans la ville. Au départ, les gens ne s’inquiétaient pas de leur présence… jusqu’à ce qu’on voie débarquer des renforts considérables venus d’Irak.

Défilé de combattants de l'Etat islamique. Crédits : missingpeace.eu/
Défilé de combattants de l’Etat islamique. Crédits : missingpeace.eu/

« L’ordre a été instauré »

Quand il s’empare d’une ville, l’État islamique a recours à deux tactiques. La première, adoptée pour les territoires sous contrôle gouvernemental, consiste à y introduire des agents qui surveillent attentivement la situation, dressent des listes noires de complices du régime et préparent un plan de conquête. La seconde tactique est plus simple : ils attendent que le mécontentement de la population vis-à-vis du nouveau pouvoir local atteigne un seuil critique, et d’être en supériorité numérique pour ensuite écraser leurs concurrents. C’est ce qui s’est passé chez nous. L’approche des soldats de l’EI a provoqué la panique dans les rangs de Jabhat al-Nosra. Certains adjoints des seigneurs de guerre ont tout bonnement tué leurs chefs et, avec leurs détachements au complet, se sont soumis à l’EI.

L’ASL a cédé la partie de la ville qu’elle contrôlait sans opposer la moindre résistance. Nombre de ses soldats ont tenté de se fondre parmi les habitants, mais l’EI possédait des listes recensant tout le monde, y compris les rebelles. Ceux qui ne voulaient pas leur prêter serment étaient tués. C’est ainsi que la ville a connu un deuxième changement de pouvoir. Et que l’ordre a été instauré. L’EI a réglementé la consommation d’électricité et commencé à prélever des impôts pour le ramassage des ordures, le téléphone fixe et la réparation des routes. Mais l’électricité semble être la seule sphère que l’EI ait réussi à améliorer. Le reste s’est avéré au-dessus de ses forces. Les écoles sont fermées pour des raisons idéologiques, les fonctionnaires municipaux sabotent leur propre travail. Ils ne croient pas dans la solidité du nouveau pouvoir et attendent le retour des forces gouvernementales, ils craignent de se souiller en coopérant avec l’EI. À la première occasion, ils essaient de rejoindre les territoires contrôlés par le gouvernement, où ils continuent à recevoir un salaire.

« Avec l’arrivée de l’EI, l’éducation est devenue un problème insoluble »

La situation de l’enseignement est catastrophique. Les écoles ont été pillées dès que les forces d’Assad ont quitté la ville. Tout a été emporté, jusqu’aux volets et aux châssis de fenêtres. Pourtant, plusieurs parents d’élèves ont collecté de l’argent pour réparer et chauffer les écoles eux-mêmes. Et le gouvernement envoyait parfois du mazout. Les enfants ont continué à étudier dans ces locaux non chauffés et traversés de courants d’air jusqu’à l’arrivée de l’EI, qui, pendant un temps, a accepté que ces écoles fonctionnent, mais s’est largement immiscé dans l’éducation. Les parents ont reçu des consignes strictes concernant la tenue vestimentaire des enfants, en particulier des filles. Quel que soit leur âge, celles-ci devaient porter le hidjab et l’abaya (robe arabe traditionnelle avec des manches). Le respect de ces consignes était étroitement contrôlé. Un jour, après avoir découvert plusieurs écolières en infraction lors d’un contrôle surprise, les autorités ont fait fouetter les petites et fermer l’école.

Aujourd’hui, le seul accès à l’éducation, ce sont les cours particuliers, mais l’EI les interdit. Les enseignants sont menacés, surtout ceux qui donnent des cours aux élèves plus âgés et les préparent aux examens. Beaucoup de professeurs renoncent, mais certains persévèrent. Une poignée de courageux enseignent au domicile de leurs élèves, après s’être assurés que ceux-ci seront discrets.

Avec l’arrivée de l’EI, l’éducation est devenue un problème insoluble. Aucun diplôme n’est remis, aucun examen n’est organisé. On ne peut recevoir des certificats que dans les zones contrôlées par le gouvernement, qui a d’ailleurs considérablement simplifié les règles pour les enfants issus des territoires qui lui ont échappé : ils peuvent désormais passer des examens en externe dans les établissements publics. Mais ce n’est pas si facile, car l’EI ne laisse personne sortir sans justificatif ; souvent, pour pouvoir s’en aller, les gens achètent des certificats médicaux ou les obtiennent via des connaissances.

Avant l'exécution d'un soldat irakien.
Avant l’exécution d’un soldat irakien.

« Tous les cabinets de gynécologues hommes sont fermés »

Les cabinets médicaux ont poussé comme des champignons. Les médecins n’ont plus besoin de passer d’examens ni d’attendre longtemps l’obtention de leur licence. De toute façon, il n’y a plus personne pour les remettre. De plus, des Irakiens en quête d’une aide médicale ont envahi les régions syriennes frontalières à cause du déséquilibre entre le niveau des soins chez eux et en Syrie. Pareil pour les pharmaciens. Tous ceux qui n’avaient pas pu ouvrir leur propre établissement sous le pouvoir précédent se sont empressés de le faire. Les autorités ne procèdent à aucun contrôle. C’est aussi ça, le « libre marché ». Les hôpitaux, privés et publics, continuent de fonctionner, ainsi que le Croissant-Rouge. L’EI a contraint tous les médecins à travailler gratuitement pendant un temps défini dans les hôpitaux. Et la totalité du personnel médical a été obligé d’assister, pendant 15 jours, à un cycle de cours sur l’islam. Personne n’a osé désobéir. Dans l’ensemble, les affaires des médecins prospèrent en ce moment. Le seul problème, c’est qu’ils ne peuvent exercer que dans leur spécialité. Un chirurgien ne peut pas pratiquer d’accouchement, un généraliste ne peut pas être ophtalmologue, etc. Les rumeurs tenaces qui disaient que les hommes allaient se voir interdire la profession de gynécologue se sont confirmées : depuis le mois d’octobre, tous les cabinets de gynécologues hommes ont été fermés. Et il y a très peu de femmes gynécologues dans les pays arabes.

« La région est frappée par des épidémies »

Un autre interdit imposé d’emblée par les islamistes a été celui de la vaccination, car le prophète, paraît-il, n’a jamais été vacciné. Cette décision a entraîné une brusque hausse de la mortalité infantile, et la région a été frappée par des épidémies de maladies longtemps oubliées : la poliomyélite, la brucellose, le choléra et la fièvre typhoïde. La seule chose dont se soucie sérieusement l’EI, hormis les sphères militaire et pétrolière, est l’idéologie. Depuis le premier jour, un minibus équipé de haut-parleurs circule en permanence dans la ville pour expliquer la « politique du parti » sur toutes les questions et appeler les habitants à rejoindre les rangs des combattants. Pour l’heure, le recrutement se fait encore sur une base volontaire. Mais l’EI essaye de rallier à sa cause pratiquement tous ceux qui s’adressent aux organes du pouvoir pour une raison ou une autre. Par exemple, si quelqu’un demande une autorisation pour partir faire le hajj, le pèlerinage, on ne la lui donne jamais directement – on lui dit : « Le hajj, c’est magnifique, on voit que vous êtes un véritable musulman ! Mais le jihad, c’est encore mieux, venez le faire avec nous ! » Et ce durant plusieurs jours.

Les jihadistes sont passés maîtres dans l’art de la persuasion. Une attention extrême est accordée à la tenue vestimentaire, surtout chez les femmes. Dans un premier temps, elles ont toutes été obligées de porter le niqab (voile couvrant le visage à l’exception des yeux), ensuite – de grosses chaussettes noires, et maintenant – des gants noirs épais. Dernièrement, elles ont été appelées à porter la burqa. Il ne s’agit pas encore d’une obligation stricte, mais personne n’en doute : ce n’est plus qu’une question de temps. Toute violation est passible d’une amende (un gramme d’or), entre autres désagréments.

« Il est interdit de toucher à sa barbe »

Les hommes ne sont pas épargnés. Il leur est rigoureusement interdit de se raser, et même de toucher à leur barbe. Les contrôles sont très stricts, et si les autorités apprennent qu’un coiffeur a ne serait-ce qu’effleuré la barbe d’un client, il est immédiatement envoyé en prison. Trois jours la première fois. S’il récidive, la peine passe à dix jours. À la troisième violation, la durée est sans doute encore prolongée, mais la deuxième peine suffit en général à faire passer le message. Les islamistes menacent d’infliger aussi des amendes – deux grammes d’or par offense. Tous les vêtements des hommes doivent être courts : pantalon retroussé et djellaba (chemise ample qui touche le sol) la plus courte possible. Quand la prière commence, tous les hommes doivent fermer leurs boutiques et salons de coiffure et se rendre à la mosquée. Et je vous parle bien de la Syrie – un pays où, traditionnellement, la population n’est pas particulièrement croyante. Mais les gens obéissent, par peur des dénonciateurs et de la justice sommaire des tribunaux de la charia.

« Le football est formellement interdit »

Il y a quelques mois, l’EI a interdit l’Internet à domicile et l’a tout bonnement coupé. Aujourd’hui, on ne peut plus accéder à la Toile que dans les cybercafés, totalement contrôlés par des partisans de l’EI. Pour y entrer, il faut présenter une carte d’identité, dont les données sont recopiées et transmises aux autorités, qui savent ainsi qui va sur Internet et à quelle fréquence. Personne ne sait qui sera la prochaine victime des islamistes mais, selon les récentes rumeurs, ce pourrait être la télévision. Tous les jeux d’équipes, en particulier le football, sont formellement interdits. Fumer est également prohibé, qu’il s’agisse de narguilé ou de tabac. Toute désobéissance est punie d’une lourde peine – pas pour le fumeur mais pour celui qui lui a donné ou vendu des cigarettes. Un homme qui avait été surpris la nuit en train de fumer a dit qu’il avait reçu son tabac d’un autre, ce qui n’était pas vrai. Ce dernier a été frappé au ventre avec un tuyau en caoutchouc pendant plus de cinq heures, avant d’être ramené chez lui par des proches. L’homme est invalide aujourd’hui. Le coupable lui a ensuite donné une grosse somme d’argent à titre de dédommagement, mais n’a pas pour autant été pardonné. Finalement, la victime s’est servie de l’argent pour partir en Allemagne. La lutte contre le tabac est rapidement devenue acharnée. Au début, ils se contentaient de brûler les maisons des vendeurs de tabac et de cigarettes, mais ensuite, ils se sont mis à les fouetter et à leur couper les doigts. Les gens continuent de fumer malgré les risques, mais uniquement chez eux ou chez des amis en qui ils ont confiance.

Crédits : capture Al Jazeera
Crédits : capture Al Jazeera

« Les chefs de l’EI sont pratiquement tous des étrangers »

Les combattants de l’EI ? Ils sont assez faciles à reconnaître : ils ne se rasent pas et portent les cheveux longs, ils s’habillent à peu près comme les talibans : pantalon au-dessus de la cheville, chemise au-dessous des genoux et pakol, ce chapeau qu’ils affectionnent. Tout doit être noir. Cette tenue est portée par quasiment tous les jihadistes, syriens ou étrangers. Ces derniers, même s’ils ne constituent pas la majorité des combattants de l’EI, en sont une partie très visible, et les chefs sont pratiquement tous étrangers. Ce sont généralement de jeunes célibataires qui, à la différence des Syriens, ne pensent à rien d’autre que l’islam. Il s’agit principalement de ressortissants de pays arabes et d’Afghans, de Pakistanais et d’Indiens. On trouve également un petit nombre d’Européens (avec, pour la plupart, des origines arabes ou pakistanaises) et des ressortissants de Russie et de CEI.

Les étrangers ont commencé à arriver en Syrie dès la première phase de la guerre. Ils ne passaient pas inaperçus, semblant débarquer d’un autre monde. Mal coiffés, barbus, ils marchaient pieds nus en disant qu’ils se trouvaient en terre sainte. Ils ont été recrutés par différents groupes qui leur ont dit qu’ils allaient égorger les chiites, les Juifs et les chrétiens. Au cours de guerres intestines, ces « soldats » étaient parfois faits prisonniers par des groupes rivaux. Et imaginez le choc, quand ils découvraient que leurs adversaires respectaient aussi la charia, allaient à la mosquée, que les femmes portaient le hijab… Les Syriens se moquaient d’eux ; avant la guerre, on ne voyait tout simplement pas ce genre d’individus ici. Personne n’aurait pu imaginer que ces originaux finiraient par constituer le squelette de l’État islamique… Qu’après avoir mûri, s’être aguerris et défaits de leurs illusions, ils arriveraient d’Irak en vainqueurs et détruiraient tous leurs rivaux. Les Syriens craignent les jihadistes étrangers. Ces derniers sont loin de tous maîtriser l’arabe et portent souvent un regard plus dur sur la réalité, interprètent plus littéralement la charia, même s’ils n’en comprennent pas toutes les subtilités. Et puis, ils sont venus en Syrie et en Irak « pour mourir et aller au paradis ».

Ce sont eux qui constituent la base du régime parce qu’ils ne peuvent pas – et ne souhaitent pas – s’intégrer à la société syrienne via un développement personnel.

« Seuls, nous n’avons aucune chance de nous débarrasser des fanatiques religieux »

Les habitants des territoires sous contrôle de l’EI sont las des interdits et des restrictions, mais ils ne peuvent rien faire avec le pouvoir en place. En trois ans, plusieurs régimes se sont succédé, et ce n’est que sous le dernier que nous avons commencé à nous sentir plus ou moins en sécurité. Mais le mépris pour la population et ses intérêts, affiché par une structure dont le seul objectif est de bâtir le califat mondial qu’elle a en tête, les interdits absurdes, les flagellations et les restrictions constantes ont déjà fortement porté atteinte au soutien à l’EI. Cependant, seuls, nous n’avons aucune chance de nous débarrasser des fanatiques religieux. Il ne nous reste qu’à espérer que le gouvernement inverse le cours de la guerre et libère le pays.

Source : Figaro
Source : Figaro

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