Comment Varvara Karaoulova, étudiante modèle, a-t-elle été recrutée par l’EI ?

Arrêtée en juin dernier à la frontière turco-syrienne alors qu’elle tentait de rejoindre la Syrie pour mener le jihad, Varvara Karaoulova, 19 ans, avait été rapatriée en Russie et remise à ses parents, profondément choqués par le choix de leur fille, jusqu’alors étudiante modèle de l’université Lomonossov. Depuis, la vie de Varvara semblait être rentrée dans l’ordre. Mais le 28 octobre, la jeune femme est arrêtée et placée en détention jusqu’au 23 décembre, soupçonnée d’avoir maintenu le contact avec des jihadistes. Ses avocats affirment que ce sont les services secrets russes qui l’ont contrainte à correspondre avec ces derniers dans le but de leur communiquer ensuite des informations. Varvara aurait été interpellée après avoir refusé de continuer cette opération. Le quotidien Kommersant revient sur l’affaire.

Varvara au tribunal en octobre. Crédits : tvc.ru
Varvara, au tribunal, en octobre dernier. Crédits : capture/TVC

Selon ses parents, l’étudiante en philosophie à l’université MGU Varvara Karaoulova a toujours été une jeune fille assez fermée, préférant les réseaux sociaux aux relations directes avec les jeunes de son âge. Kommersant a découvert que c’est en mars 2013 que Varvara Karaoulova a entamé sa correspondance funeste avec son recruteur. Dans un groupe Vkontakte dédié au club de football CSKA, elle a fait la connaissance d’un jeune homme se présentant sous le surnom de Klaus Klaus. Ils se sont assez rapidement trouvé des intérêts communs : Varvara se passionnait à l’époque pour le nationalisme, et son interlocuteur a soutenu l’étudiante. Les parents de Varvara assurent qu’elle est tombée amoureuse, mais un beau jour, son correspondant a mis fin de façon unilatérale à leurs échanges. Il n’a repris contact qu’en 2014, expliquant qu’il s’était converti à l’islam et proposant à Varvara de faire de même. La jeune fille n’a pas refusé.

Kommersant a pu découvrir que le correspondant de Varvara, Aïrat Samatov, originaire du Tatarstan, avait été, dans le passé, condamné avec sursis pour possession de stupéfiants. Aujourd’hui, il est accusé par contumace de participation à une organisation terroriste. En 2014, au grand étonnement de sa famille, Samatov a soudain trouvé du travail, s’est mis à aller à la mosquée et à économiser de l’argent pour un voyage en Syrie. La somme nécessaire en poche, il a immédiatement acheté un billet pour Istanbul, puis rejoint le territoire contrôlé par l’État islamique (EI). Au printemps, il s’est entendu avec Varvara pour qu’elle le rejoigne dès le mois de juin. Samatov a acheté lui-même le billet d’avion à l’étudiante, qui était alors déjà devenue son épouse selon le rite islamique, et lui a envoyé le numéro de réservation du vol. Le lendemain, Varvara a dit à sa mère qu’elle partait pour l’université, a pris son passeport international et s’est rendue à l’aéroport moscovite de Cheremetievo, d’où elle s’est envolée pour Istanbul.

Varvara Karaoulova. Crédits : vk.com
Varvara Karaoulova avant son départ. Crédits : vk.com

Là, Varvara a été accueillie par des guides travaillant pour l’EI, originaires du Daghestan. Ils étaient revenus de Syrie à Istanbul pour accueillir les nouvelles recrues arrivant de Russie : majoritairement des ressortissants de la Volga, de Tchétchénie et du Nord Caucase. Parallèlement, ils aidaient les combattants à revenir en Turquie depuis les champs de bataille syriens. Certains d’entre eux recevaient sur place des soins médicaux coûteux, dont les factures pouvaient atteindre quelques dizaines de milliers de dollars. Selon les sources de Kommersant proches de l’affaire, les guides recevaient l’argent directement des mains des membres de l’EI, et les nouvelles recrues qui arrivaient ne leur payaient rien. Quand Varvara a été amenée, avec le dernier groupe de recrues, dans l’appartement clandestin de l’organisation, elle savait déjà que les journaux russes ne parlaient que d’elle. Les guides se réjouissaient, le « mari » de l’étudiante lui écrivait qu’il attendait impatiemment de la voir, les billets de bus pour la frontière turco-syrienne étaient déjà achetés.

Il ressort des formulations de l’accusation que la route de Varvara Karaoulova vers l’EI a été interrompue « pour des raisons indépendantes de l’accusée ». La jeune femme a en effet été arrêtée par des douaniers turcs, alors qu’elle se trouvait, avec 20 autres transfuges potentiels vers l’EI, dans la ville frontalière de Kilis.

Aujourd’hui, selon les enquêteurs, Varvara Karaoulova, de retour en Russie, n’a cherché qu’à poursuivre sa correspondance avec Aïrat Samatov, alors que tous ses appareils et ses comptes sur les réseaux sociaux étaient déjà surveillés par le FSB. En août, elle aurait prétendument demandé à son « mari » de l’aider à tenter une nouvelle fois de rejoindre la Syrie.

Néanmoins, l’avocat de Varvara, Sergueï Badamchine, dénonce de sérieuses incohérences dans l’affaire. « Les parents de Varvara affirment que ce sont d’abord les services russes qui ont exigé qu’elle continue de correspondre avec ses interlocuteurs, afin de pouvoir découvrir les schémas des recrutements et des transferts vers l’EI. Au cours d’une audience, un enquêteur a d’ailleurs certifié que tous les équipements informatiques de Varvara avaient été placés sous contrôle technique du FSB. Mais soudain, lassée de cette pression, elle a refusé de continuer – de nouveau, elle se retrouvait littéralement happée par la situation. Ce n’est qu’après que tous ses problèmes ont commencé », estime l’avocat. M. Badamchine rappelle que sa cliente, après son retour en Russie, a changé de prénom et de nom de famille pour ceux d’Alexandra Ivanova. Son ancien passeport international ayant été perdu en Turquie, la jeune fille était revenue en Russie avec un laissez-passer fourni par le consulat, et elle n’a jamais fait de demande de passeport international pour sa nouvelle identité.

Pour aller plus loin :

Entretien avec le père de Varvara à lire ici

Entretien avec l’ancien avocat de Varvara à lire ici 

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