La Russie démocratique

Pourquoi l’héritage de l’ancienne Russie est-il jusqu’à présent contesté en Biélorussie, en Russie et en Ukraine ? Qui utilise aujourd’hui l’histoire russe dans des buts idéologiques, et comment ? Pavel Loukine, historien et directeur scientifique de l’Institut d’histoire russe auprès de l’Académie russe des sciences, répond aux questions du portail d’information Lenta.ru.

"Le regard à l'éternité", une fresque mosaïque d'Oksana Mass' à la cathédrale Sainte-Sophie à Kiev. Crédits : Vladimir Sindeev / TASS
« Le regard à l’éternité », fresque mosaïque d’Oksana Mass’ à la cathédrale Sainte-Sophie à Kiev. Crédits : Vladimir Sindeev / TASS

Lenta.ru : Comment expliquer les tentatives permanentes de politiser l’histoire russe ?

Pavel Loukine : Les raisons sont évidentes. De tout temps, l’histoire a largement été utilisée comme une arme, et non comme une science objective. Une arme à laquelle le pouvoir ou l’opposition, indifféremment, ont recours pour fonder leurs prétentions politiques du moment. En politique étrangère, par exemple, les États essaient toujours de justifier leur droit sur un territoire au motif qu’il leur a appartenu à un moment ou à un autre.

Lenta.ru : Ces tentatives de politiser l’histoire sont-elles aussi le lot des autres pays ?

P.L. : Évidemment. Toutefois, plus les États sont avancés dans leur développement, plus ce phénomène de « violence faite à l’histoire » s’estompe. Ainsi ces tentatives sont elles quasiment absentes en Europe occidentale mais fortement présentes dans les pays d’Europe orientale, et particulièrement dans les États jeunes. Dans ces derniers, on élève aujourd’hui constamment des monuments aux princes anciens, à l’image de notre Vladimir, à qui l’on cherche partout une place à Moscou, alors que le personnage n’a aucun lien avec la ville. Mais la statue de Vladimir qui se dresse dans le centre de Londres et proclame que le prince était « souverain de l’Ukraine » relève exactement du même niveau de bêtise… [Vladimir, grand-prince de la Rus’ de Kiev de 980 à 1015, a imposé la religion chrétienne à son peuple en 988. Les autorités de Moscou veulent actuellement lui ériger une statue, ndlr]

Lenta.ru : Pourquoi ?

P.L. : Parce qu’à l’époque du règne de Vladimir, il n’y avait pas plus d’Ukraine que de Russie ni de Biélorussie. Ce qui existait, c’était un État des Slaves orientaux, assez éphémère, mais qui fut effectivement le précurseur de nos pays contemporains.

Lenta.ru : Il s’agit d’un thème très douloureux aujourd’hui. Ces tentatives de « privatiser » l’histoire de l’ancienne Rus’ sont aussi présentes chez nous que chez nos voisins…

P.L. : Vous savez, ces débats me font penser à la polémique, non moins acharnée, qui a opposé les Allemands aux Français, au XIXe siècle, pour savoir qui avait le droit de revendiquer l’héritage de Charlemagne. Et de nos jours, dans ces pays, plus personne ne se souvient de ces affrontements, à l’exception d’une poignée d’insensés…

La majorité des historiens ukrainiens contemporains sont des gens parfaitement sains d’esprit. Mais on trouve aussi parmi eux des individus qui s’efforcent de prouver scientifiquement l’absence de lien de succession entre la Russie moscovite – et, par conséquent, l’actuelle Fédération de Russie – et la Rus’ de Kiev. J’ai eu l’occasion de lire un de ces travaux : l’auteur y affirme sérieusement que Vladimir Monomaque, parce qu’il régnait à Kiev, était un prince ukrainien, alors que son fils Iouri Dolgorouki, parce qu’il était prince des territoires de Rostov et Souzdal, doit déjà être considéré comme un Grand-Russien…

Carte de la Rus' kiévienne vers 1050
Carte de la Rus’ kiévienne vers 1050

Lenta.ru: Mais Iouri Dolgorouki a ensuite régné aussi à Kiev… il y est même enterré.

P.L. : Bien sûr. Suivant cette logique, le fondateur de Moscou serait devenu ukrainien à la fin de sa vie !.. En Russie aussi, d’ailleurs, nous avons des partisans de ce genre de conceptions idéologisées. Il est évident que c’est du pur délire, et que tous les débats analogues, sur la question de savoir à qui appartient l’héritage de la Russie kiévienne, sont totalement absurdes.

À mon sens, ce problème n’a que deux solutions acceptables. La première est de reconnaître que l’héritage de la Rus’ de Kiev est le bien commun des trois peuples slaves orientaux. Sinon, les trois peuples doivent admettre que cet héritage n’est « à personne », et faire remonter l’histoire de leurs États respectifs à des époques plus tardives.

Lenta.ru : Laquelle préférez-vous ?

P.L. : Personnellement, j’opterais pour la première solution – j’aime considérer qu’il s’agit effectivement de notre héritage commun. Mais la question n’est même pas de savoir ce que je préfère : ce sont les sources qui attestent la vérité de cette première affirmation. On peut bien sûr considérer que la Russie kiévienne est ukrainienne mais, alors, elle l’est exactement dans la même mesure qu’elle est aussi biélorusse et grand-russienne.

Il reste jusqu’à présent de nombreuses interrogations quant à la formation des ethnies grand-russienne, ukrainienne et biélorusse. Nous avons une idée relativement précise du moment et de la façon dont s’est formé le peuple russe occidental. Le processus a duré longtemps, et s’est déroulé sur les terres occupées d’abord par le Grand-Duché de Lituanie, puis par la République des Deux Nations. En revanche, on ne sait pas totalement comment ni dans quelles circonstances ce peuple s’est séparé entre les deux ethnies biélorusse et ukrainienne.

Lenta.ru: Et les invasions mongoles : quel impact ont-elles eu sur ces processus ?

P.L. : Elles les ont influencés de la façon la plus directe et la plus immédiate. La prise de conscience de soi des Russes occidentaux en tant que peuple, ce moment où la population du Grand Duché de Lituanie a commencé de se distinguer de celle des terres restées sous l’influence de la principauté de Vladimir-Souzdal, n’a commencé précisément qu’après l’invasion mongole.

Lenta.ru : Et qu’en est-il du joug mongol : comment s’est-il reflété dans l’histoire russe ?

P.L. : La domination de la Horde d’or a imprimé très fortement l’histoire russe, et en a sérieusement altéré le cours naturel. La Rus’ pré-mongole était une région certes périphérique, mais entièrement et totalement européenne. Mais le joug mongol a mis fin pour longtemps aux contacts de la Russie nord-orientale avec l’Europe.

Tout d’abord, les invasions mongoles du XIIIe siècle ont eu un impact exclusivement négatif. Et on n’a d’ailleurs aucun exemple, dans l’histoire, d’un pillage généralisé qui aurait bénéficié à quiconque ! Ensuite, l’influence administrative de la Horde d’or sur la Rus’, durant sa domination, n’a été que minime, il ne faut pas l’exagérer. L’historien américain Donald Ostrovski a publié en 1998 un ouvrage dans lequel il tentait de démontrer le contraire. Mais en réalité, toutes les institutions politiques qu’Ostrovski attribue à l’influence de la Horde existaient déjà dans la Russie d’avant la période mongole.

Territoires contrôlés par la Horde d'or.
Territoires contrôlés par la Horde d’or.

Dans le même temps, comme chacun sait, l’univocité n’a pas sa place en matière d’histoire. Et on ne peut pas oublier que c’est précisément sous la Horde que se sont établies les conditions pour la formation de l’État russe unifié. La lutte contre les représentants de la Horde et la volonté de s’en libérer ont très fortement stimulé la consolidation des terres russes autour de Moscou. Les dirigeants des principautés de Russie nord-orientale ont pris conscience qu’ils n’auraient pas raison de la Horde seuls, et qu’ils devaient donc s’unir. Et il est difficile de savoir si la Russie actuelle aurait pris la forme qu’elle a prise aux XVe et XVIe siècles si elle n’avait pas subi le joug mongol.

Lenta.ru : On entend parfois dire que la Russie moscovite est l’héritière directe de la Horde, et que c’est à cette période précisément que remontent les racines de notre despotisme. Qu’en pensez-vous ?

P.L. : Cette hypothèse contient une certaine part de vérité, étant donné que l’autocratie russe a effectivement acquis progressivement un caractère despotique clairement prononcé.

Lenta.ru : S’agit-il de notre « asiatisme », dont on entend parler aussi régulièrement ?

P.L. : Je ne serais pas si catégorique. L’opposition entre Orient et Occident, les images de l’asiatisme et du despotisme oriental sont apparues en Europe, pour beaucoup, afin de servir des fins politiques et idéologiques internes, ainsi que pour justifier l’expansion de l’Occident en Orient. En réalité, l’Asie est extrêmement diverse, et le despotisme n’y était pas la règle partout. Les fameux clichés sur l’Occident progressiste, la Russie mystérieuse et l’Asie figée à jamais sont largement désuets.

Évidemment que la Horde n’aurait pas tenu en Russie sans l’influence asiatique – les Mongols, comme chacun sait, sont venus chez nous précisément d’Asie. Mais exagérer cette influence serait une erreur.

Lenta.ru : Cette particularité ne constitue-t-elle pas le trauma originel de l’État russe ? L’historien américain Richard Pipes affirme que dans la Rus’ moscovite, les gens ne connaissaient pas la distinction entre pouvoir et propriété…

P.L. : Tout d’abord, la théorie patrimoniale n’est pas de Richard Pipes : son auteur est Vassili Klioutchevski, qui a écrit dessus dès le XIXe siècle. Et cette théorie a largement vieilli aujourd’hui, parce qu’elle ignore le système des organes électoraux d’autogestion locale (Zemski sobor), ainsi qu’une certaine indépendance de l’Église orthodoxe, présente avant Ivan le Terrible et même après. Ensuite, en y regardant de plus près, on constate qu’il n’y a aucune différence de principe dans l’organisation du régime social et politique entre beaucoup de territoires de la Russie pré-mongole et les principautés de la période mongole.

S. Ivanov "Zemski sobor sous Ivan le Terrible". Crédits : wikimedia
« Zemski sobor sous Ivan le Terrible » par S. Ivanov. Crédits : wikimedia

Bien sûr, on croise dans les sources des mentions du fait que la terre était la possession entière et personnelle du souverain moscovite, qui s’occupait de ses sujets, et que ces derniers, à leur tour, le considéraient comme leur protecteur. Mais d’un autre côté, on pensait aussi, dans l’État russe, que le pouvoir impérial était limité par la « loi divine », et que les affaires publiques devaient être réglées par le tsar « avec le conseil de toute la terre ». Dans la réalité, en Russie, il existait un puissant système d’autogestion locale, qui entrait régulièrement en conflit avec les gouverneurs désignés par le tsar, et l’emportait souvent sur ce dernier .

Par ailleurs, l’idée de l’État comme possession personnelle du monarque, à l’époque, n’était pas répandue qu’en Russie. C’est également ainsi que pensaient Jacques Ier en Angleterre et Louis XIV en France – une chose que les partisans de la singularité russe n’aiment pas se rappeler.

Lenta.ru : Mais Richard Pipes a parlé aussi du servage total de toutes les couches de la population dans la Rus’ moscovite. Il affirme qu’aucun individu n’y était personnellement libre.

P.L. : Vous savez, la liberté est une notion relative. Dans un sens, on peut dire qu’au Moyen-Âge, la liberté, dans la signification actuelle de ce mot, n’existait nulle part. Les règles qui organisaient la vie dans l’Europe occidentale du Moyen-Âge auraient peu probablement été appréciées de nos libéraux d’aujourd’hui.

Lenta.ru : On a l’habitude de considérer que l’Europe avait des cités aux longues traditions d’autogestion, tandis que chez nous, les villes étaient aussi la possession du souverain.

P.L. : Tout dépend du point de vue. Dans une ville effectivement considérée comme la possession héréditaire du prince, les habitants, réunis en vétché, en assemblée populaire, pouvaient aussi chasser ce prince. C’était le cas partout dans la Rus’ pré-mongole, et ces traditions se sont maintenues et transformées en institutions politiques à Novgorod et Pskov – grâce à quoi ces deux villes sont devenues des républiques. Mais même à une époque plus tardive, on rencontre des cas de ce type ailleurs également. En 1382, par exemple, on trouve mention de la réunion d’un vétché à Moscou.

Rappelons-nous, si vous le voulez, qui a mis fin aux Troubles en 1612, qui a chassé les Polonais du Kremlin ? Qui a organisé la résistance, créé et financé l’insurrection et placé à sa tête le prince Dmitri Pojarski ? Il n’y avait aucun gouvernement dans la Russie d’alors – ou, plus précisément, le gouvernement était collaborationniste. En pratique, cette mission a été assumée par les organes électoraux d’autogestion locale. Ainsi, je reste toujours perplexe quand je lis, ici ou là, que la Russie n’a jamais eu de tradition d’auto-organisation de la société par la base.

Lenta.ru : À en juger par notre conversation, vous êtes sceptique face aux débats actuellement populaires sur le caractère prédestiné de notre histoire, sur cette fameuse « matrice russe » de laquelle nous ne pourrions jamais sortir…

P.L. : Ces débats sont régulièrement réactualisés dès que l’atmosphère politique se retend en Russie. Et ce sont les libéraux désenchantés qui en sont les plus friands. On connaît la chanson : tel est notre peuple, jamais rien ne se fera chez nous, nous sommes condamnés à végéter de façon permanente dans l’ombre du despotisme russe éternel.

C’était exactement la même chose au XIXe siècle ! Même Nicolas Ier, qui voulait réellement abolir le servage mais avait un peu peur de le faire, se lamentait sur le fait que la Russie manquait de gens capables de réaliser ces réformes. Mais allez savoir pourquoi, après la guerre de Crimée, tout est devenu possible : on a trouvé les gens, et les réformes ont été lancées et accompagnées. Et d’ailleurs, c’est à l’époque des grandes réformes d’Alexandre II que les historiens ont commencé à parler des traditions russes de démocratie par les zemski sobor et les vétché – parce que la société d’alors avait besoin de ces réflexions.

Je vous assure que dès que la situation politique changera, tout le monde ici se remettra à parler des racines démocratiques traditionnelles de l’État russe et cherchera les sources de ces traditions dans les zemski sobor et les réunions de vétché. La réalité de l’histoire russe est faite de différentes tendances, et ces tendances doivent être étudiées sous une lumière historique, et non politico-idéologique.

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