Premier bilan de l’intervention russe en Syrie

Le 30 septembre marquait le début de l’intervention militaire russe en Syrie. En l’espace d’un mois, les forces aériennes russes ont frappé plus de 2 000 positions de l’Etat islamique et du Front al-Nosra, rapportait le 3 novembre l’état-major des Forces armées russes. Mais ces actions sont loin d’être saluées par l’ensemble de la communauté internationale. L’hebdomadaire Kommersant Vlast dresse un premier bilan de la présence russe en territoire syrien.

Appareil russe sur la base aérienne de Lattaquié, en Syrie. Crédits : Ministère de la défense
Appareil russe sur la base aérienne de Lattaquié, en Syrie. Crédits : Ministère de la défense

Selon Kommersant Vlast, la Russie a commencé de renforcer sa présence en Syrie au mois d’août, en envoyant de Novorossiïsk à Tartous des navires de débarquement chargés d’équipements spéciaux, de munitions et de combustibles. Après avoir stocké suffisamment d’armes (bombes et obus aériens, missiles air-sol) à Tartous, les militaires n’avaient plus qu’à faire venir les forces aériennes. Une entreprise simplifiée par le fait que se déroulaient justement, au même moment, les exercices militaires russes Centre-2015, auxquels prenaient part plus de 150 avions. C’est sous cette couverture que des chasseurs Su-30SM, des bombardiers Su-34 et Su-24M et des avions d’assaut Su-25 ont rejoint les aérodromes de Krymsk et Mozdok, avant de survoler la mer Caspienne (espace aérien de l’Azerbaïdjan), puis l’Iran et l’Irak, pour finalement arriver en Syrie. Le 30 septembre, une flotte aérienne mixte était formée à l’aéroport syrien de Lattaquié, composée de plus de 50 appareils : des hélicoptères Mi-8 et Mi-24P avaient entre-temps rejoint les avions – les mêmes qui, aujourd’hui encore, frappent les provinces syriennes où se trouvent des combattants de l’État islamique et de Jabhat al-Nosra.

Selon le ministère russe de la défense, entre le 30 septembre et le 3 novembre, les pilotes russes ont réalisé 1 631 missions de combat depuis l’aéroport de Lattaquié et détruit pas moins de 2084 positions djihadistes. La majorité des frappes ont été exécutées à l’aide de missiles air-sol de haute précision Kh-29L et de bombes guidées KAB-500S, dont, aux dires des soldats, l’écart maximal par rapport à la cible ne dépasse pas les cinq mètres. Selon une source de Kommersant Vlast, pour répondre au besoin croissant en armes des soldats russes en Syrie, la corporation Missiles tactiques (Taktitcheskoïe raketnoïe vooroujenie) a dû passer à un régime de travail ininterrompu. Pour acheminer les cargaisons vers Tartous, la marine russe a acheté en urgence huit navires de charge à des armateurs turcs : les grands navires de débarquement ne pouvaient pas transporter seuls un tel chargement.

Chasseur russe au décollage sur la base de Lattaquié en Syrie. Crédits : Ministère de la défense russe.
Chasseur russe au décollage sur la base de Lattaquié en Syrie. Crédits : Ministère de la défense russe.

Le 7 octobre, quatre bateaux de la flottille russe de la Caspienne ont lancé 26 frappes à l’aide de missiles de croisière 3M14 Calibre-NK sur 11 cibles terrestres en Syrie, ce dont le ministre russe de la défense Sergueï Choïgou avait personnellement informé, le jour même, le président. Ce cas est exceptionnel : les 5 et 6 octobre, les services de renseignement avaient découvert des sites de djihadistes que le ministère russe de la défense avait ordonné de détruire sans tarder. Les soldats ont réussi à obtenir dans des délais extrêmement courts l’aval de l’Iran, dont l’espace aérien était traversé par la trajectoire du missile.

Qui est la vraie cible ?

À en croire le ministère russe de la défense, les frappes russes visent principalement les provinces d’Alep, d’Idleb, de Deir ez-Zor, de Racca, de Lattaquié, de Palmyre, de Damas et de Hama. Selon les services de renseignement russes, c’est en effet là que se concentrent la majorité des postes de commandement, des positions (essentiellement des zones fortifiées et des batteries de mortiers), des entrepôts d’armes et des camps d’entraînement de djihadistes. Mais ces premières frappes ont immédiatement été critiquées par les pays occidentaux. « Nous saluerions l’initiative constructive de la Russie si cette dernière luttait contre l’État islamique, a déclaré Mark Toner, porte-parole du département d’État américain. Mais nous ne l’avons pas vue frapper de cibles terroristes. » « Ce n’est pas l’État islamique que la Russie frappe en Syrie », a fait remarquer le président turc, Recep Erdogan. « Huit frappes aériennes russes sur dix visent non l’État islamique mais l’opposition modérée, notamment l’Armée syrienne libre », a confirmé le Premier ministre britannique, David Cameron. Rami Abdel Rahmane, représentant de l’Observatoire syrien des droits de l’homme, a affirmé que « depuis le début de l’opération, plus de 300 civils ont été tués, dont des dizaines le premier jour des frappes des bombardiers russes Su-24 dans le centre de la ville de Talbiseh ». Le 22 octobre, un représentant du Pentagone a accusé l’aviation russe de tirer des armes à sous-munitions sur des régions où pourraient se trouver des civils.

Centre de coordination de l'armée russe. Au centre des écrans : le ministère de la défense Sergueï Choïgou. Crédits : Ministère de la défense russe.
Centre de coordination de l’armée russe. Au centre des écrans : le ministre de la défense Sergueï Choïgou. Crédits : Ministère de la défense russe.

L’armée russe réfute toutes ces accusations : la dernière déclaration des militaires américains a ainsi été qualifiée d’ « absurde » par Igor Konachenkov, représentant officiel du ministère russe de la défense. Selon une source de Kommersant Vlast au sein de l’état-major russe, le choix des cibles à frapper ne repose pas uniquement sur les données des Russes (un satellite de reconnaissance optique et électronique Persona N2 et des drones Orlan-10 assurent une surveillance continue de la situation) mais également sur des informations provenant de ses alliés dans cette opération, à savoir l’Iran, l’Irak et la Syrie. Pour coordonner leurs actions, ces pays ont créé à Bagdad  un centre d’informations, dont les principales fonctions consistent à collecter et analyser des données sur la situation dans la région. Le centre sera dirigé en alternance, tous les trois mois, par des officiers des quatre pays (la Russie est actuellement représentée par le général et commandant de la 6e armée Sergueï Kouralenko).

Selon le général Kartapolov, ce n’est qu’après que chaque frappe a été modélisée sur ordinateur que la décision finale de l’exécuter ou non est prise. « Nous frappons uniquement les sites de groupes terroristes reconnus par la communauté internationale. Nos avions ne survolent pas le sud de la Syrie, où, selon nos renseignements, se trouvent des formations de l’Armée syrienne libre », précise le général.

Un général italien à l’aide de la Russie

Les autorités russes ont à plusieurs reprises souligné que leur opération militaire en Syrie était parfaitement légale, étant donné qu’elle répond à une demande du chef légitime de l’État syrien – tandis que les États-Unis, la France, la Turquie et d’autres pays frappent les territoires syriens sans s’appuyer sur le moindre fondement juridique. Il est actuellement difficile de parler de coopération totale entre la Russie et la coalition internationale, dans la mesure où les États-Unis n’ont pas tant pour objectif de lutter contre l’État islamique que de renverser Bachar el-Assad, est persuadée une source diplomatique et militaire de Kommersant Vlast. On constate toutefois des progrès : par exemple, les différentes parties se sont entendues sur toutes les questions techniques relatives à la sécurité des vols au-dessus de la Syrie. De plus, la Russie continue de se servir des données américaines, qui contiennent les coordonnées géographiques des djihadistes, mais aussi des quartiers résidentiels.

Frappes russes contre un atelier d’explosifs près d’Alep, début novembre

Dès le départ, le Kremlin et le ministère de la défense ont insisté sur le fait que la Russie n’avait pas l’intention de participer à une opération militaire terrestre en Syrie. Certes, reconnaît la source de Kommersant Vlast au sein de l’état-major, un contingent de soldats est présent en Syrie, principalement constitué de militaires sous contrat de la 810e brigade d’infanterie de marine (Sébastopol) et de la 7e division d’assaut aéroportée (village de Raïevskaïa). Pourtant, selon cette même source, leur première mission consiste à assurer la protection des sites et non à combattre les islamistes radicaux.

Pour la première fois dans l’histoire contemporaine, la Russie applique de facto les théories du général italien Giulio Douhet. En 1921, celui-ci publiait un ouvrage intitulé La maîtrise de l’air, qui décrit le rôle majeur de l’aviation dans la guerre et explique que les frappes aériennes visant des sites clés de l’adversaire permettent de remporter la victoire.

Nécessité d’une offensive

Le Kremlin admet par ailleurs que la victoire est impossible sans opération terrestre. « On aura beau lâcher des bombes, on ne gagnera pas. Nous l’avons compris dès le début et n’avons planifié ces actions que pour appuyer celles des forces armées syriennes ou de tous ceux qui voudront réellement combattre les obscurantistes et les terroristes qui décapitent des gens et violent des femmes », a déclaré aux journalistes le chef de l’administration présidentielle, Sergueï Ivanov, lors du forum Valdaï 2015.

La première offensive à grande échelle de l’armée syrienne sur les territoires contrôlés par les terroristes de l’EI a démarré le 8 octobre, selon le général Ali Abdullah Ayyoub, chef de l’état-major de l’armée syrienne. Les troupes ont attaqué les positions des djihadistes dans la vallée d’al-Gab et les montagnes du nord-est de Lattaquié. Le général a souligné le rôle particulier joué par le 4e corps d’assaut de l’armée syrienne qui, jusqu’alors, n’avait pas directement participé aux opérations militaires.

Alexandre Perendjiev, expert de l’association des politologues militaires, estime pourtant que l’armée d’Assad avance trop lentement. « L’intervention des forces aériennes russes apporte un soutien avant tout moral à Bachar el-Assad, en lui redonnant l’espoir que la Syrie sera libérée des terroristes », affirme l’expert.

Rencontre Poutine - Assad à Moscou, le 20 octobre. Crédits : kremlin.ru
Rencontre Poutine – Assad à Moscou, le 20 octobre. Crédits : kremlin.ru

Konstantin Sivkov, journaliste membre de l’Académie russe des sciences des missiles et de l’artillerie, partage cet avis : « La flotte aérienne russe est extrêmement efficace et les pilotes démontrent un niveau élevé de préparation, mais la progression de l’armée d’Assad reste locale – nous n’avons pas suffisamment de troupes en Syrie et les forces gouvernementales manquent de munitions et de spécialistes pour mener l’offensive rapidement. »

Le 20 octobre, Bachar el-Assad a rencontré Vladimir Poutine à Moscou. Cette visite s’est déroulée de façon assez inhabituelle : le président syrien est arrivé de Lattaquié, à bord d’un avion Iliouchine Il-62M du ministère russe de la défense ayant atterri à l’aéroport Tchkalovski, avant de faire le chemin en sens inverse, le 21. La teneur de la discussion n’a pas été révélée : Vladimir Poutine a simplement noté de récents « résultats positifs et significatifs » de la Syrie dans sa lutte contre le terrorisme international. En réponse, Bachar el-Assad l’a remercié pour son soutien.

4 commentaires

  1. SSHA + France depuis l’entrée en guerre de la Russie dans la guerre en Syrie fournissent des armes sophistiquées à des islamistes réputés fréquentables à tous les groupes oppositionnels au régime légal de Bachar El Assad…Et beaucoup mieux élu que certains !!!! Ils ont la mémoire courte !
    Ils livrent des armes qui vont confectionner la corde pour nous pendre ! Ils jouent à l’apprenti sorcier : le boomerang se met en place!

  2. C’est intéressant de voir comme la Russie essaie de faire passer cette guerre pour propre, que les frappes aériennes sont d’abord modélisées sur ordinateur, que la précision par rapport à la cible est de plus ou moins 5 mètres… C’est digne de la guerre du golfe. Qu’est ce que ça change? Personne ne sait s’il y a des familles au bout du trajet. Il n’y a pas de guerre propre. D’ailleurs j’imagine qu’on n’est pas très propres non plus à l’ouest. Mais ce n’est pas le même niveau de propagande guerrière.

    Mais surtout je suis quand même surpris du peu de réaction de la part des citoyens russes eux mêmes…

    1. -Si vous avez une solution plus performante et plus propre (pour reprendre votre terme) tout le monde vous écoute !
      -A propos de votre comparaison avec la guerre du Golfe de Bush junior vous semblez oublier que cette guerre était une guerre d’attaque sans aucune justification valable ,alors qu’en Syrie c’est une guerre de défense contre des terroristes qui s’étendent partout.
      -Les citoyens russes comprennent bien cette évidence.
      Pascal Rendu Présidentielle 2017

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *