Guy Mettan : « L’alliance franco-russe est condamnée à obtenir des résultats rapides sur le terrain »

Le coup que la Turquie a porté à la Russie en abattant son avion militaire le 24 novembre sera-t-il fatal à la création d’une grande coalition internationale anti-Daech ? François Hollande doit se rendre jeudi 26 novembre à Moscou pour aborder le sujet avec Vladimir Poutine. À la veille de cette visite, Le Courrier de Russie s’est entretenu des chances d’une alliance franco-russe avec le journaliste suisse Guy Mettan, directeur du Club suisse de la presse, auteur de l’ouvrage Russie-Occident, une guerre de mille ans : La russophobie de Charlemagne à la crise ukrainienne.

Vladimir Poutine et François Hollande lors de la visite du président français en décembre 2014. Crédits : kremlin.ru
Vladimir Poutine et François Hollande lors de la visite du président français à Moscou en décembre 2014. Crédits : kremlin.ru

Le Courrier de Russie : Comment la campagne russe en Syrie est-elle perçue en France depuis les attentats du 13 novembre à Paris ?

Guy Mettan : De façon beaucoup plus positive, même s’il y a encore des réticences dans l’establishment politique et médiatique. La France s’étant obstinée dans le rejet de Bachar el-Assad et le soutien aux djihadistes prétendument « modérés » depuis bientôt cinq ans, il lui était difficile de changer d’avis… Mais les attentats du 13 novembre ont révélé l’incohérence de cette position et replacé en tête les véritables priorités, à savoir, au premier rang, la lutte contre l’État islamique.

LCDR : La France doit-elle coopérer avec la Russie sur le dossier syrien, et si oui – jusqu’où ?

G.M. : La brutalité des faits et la logique élémentaire devraient inciter la France à coopérer étroitement avec la Russie, qui est le seul pays, avec l’Iran, à mener une lutte déterminée contre Daech. Pour être efficace, cette coopération doit allier les opérations militaires, de renseignement et de police. Sans oublier une action diplomatique soutenue et de longue haleine visant à neutraliser les soutiens financiers et en armement dont a pu bénéficier l’État islamique jusqu’à aujourd’hui. Mais on peut craindre que le poids des résistances, notamment du côté des alliés et clients de la France dans le Golfe et du lobby atlantiste chez elle, ne redevienne prépondérant au fur et à mesure que le souvenir des attentats s’estompera.

LCDR : Russie, Iran, États-Unis… : dans quelle mesure le projet d’une coalition internationale unissant notamment ces trois acteurs est-il réalisable? Et quelles sont les difficultés qui se dresseront devant la France pour le mener à bien ?

G.M. : La meilleure solution consisterait à intégrer la Russie, l’Iran et l’Irak à la coalition actuellement conduite par les États-Unis. Ce qui n’est pas impossible, mais impliquerait que l’on se mette d’accord sur le sort à venir de la Syrie et du président Assad. Et c’est sans doute prématuré à ce stade. Une coalition limitée à la coordination des bombardements et des actions semble donc plus probable dans un premier temps. Mais quel que soit le sort du président Bachar, l’organisation d’élections suppose de rétablir la Syrie dans ses frontières – et donc une large reconquête des territoires sous contrôle de Daech.

LCDR : En quoi pourrait consister une coopération militaire franco-russe ? Et quel y serait l’apport respectif de chacun des pays ?

G.M. : La coopération militaire dans les airs ne pose pas de difficultés majeures, puisqu’on est grosso modo d’accord sur les cibles. Mais les actions au sol sont plus délicates : qui va conquérir quoi ? Suivant que les bombardements favoriseront l’armée syrienne, les rebelles dits « modérés » ou les Kurdes, les tensions entre coalisés vont renaître, chacun privilégiant ses protégés. D’où l’importance de la diplomatie, qui est inséparable des opérations militaires.

Mais dans le même temps, personne ne peut prendre le risque de sortir de l’arène, de peur de laisser la victoire au concurrent – Russie, Iran et État syrien en l’occurrence. Ni les Turcs, ni les Américains, ni les pays du Golfe ne peuvent donc quitter la table en ce moment, sous peine d’être mis hors jeu. C’est ici que la France, si elle sait oublier ses préjugés antirusses et anti-Bachar, peut endosser un rôle de médiateur au sein de cette coalition aux intérêts si contradictoires.

LCDR : Que la France risque-t-elle, en entrant dans une coalition avec la Russie et la Syrie ?

G.M. : Rien, sauf à être critiquée pour avoir changé d’avis… En cas de victoire totale du camp russo-irano-syrien, la France pourrait s’aliéner les pays du Golfe. Mais elle aurait alors la capacité de leur donner des gages. Une telle issue est d’ailleurs peu probable et peu souhaitable car, à l’exception de Daech, il ne faut pas qu’il y ait de réels perdants si l’on veut parvenir à une paix authentique et solide.

LCDR : La Russie soutient Bachar el-Assad. La France pourra-t-elle mener une action militaire commune avec la Russie en Syrie sans pour autant coopérer avec son président ?

G.M. : Oui : elle peut laisser ce rôle à la Russie et n’a pas besoin de rencontrer Assad tous les jours… La question se posera lorsqu’il s’agira d’organiser des élections, car il semble impossible de nier la légitimité du président auprès d’une partie appréciable de la population syrienne. Ce serait un déni de démocratie que d’empêcher Assad de participer, quoi que l’on pense du personnage. En fait, la meilleure solution serait de le persuader de renoncer à se présenter personnellement.

LCDR : La France semble prête à former une coalition militaire avec la Russie… Doit-elle suspendre ses sanctions à l’égard de Moscou ? Peut-elle, plus largement, solliciter la levée des sanctions européennes contre la Russie ?

G.M. : En toute logique, oui. Mais la France ne prendra pas le risque de lier les deux dossiers, afin de ne pas s’aliéner les autres pays européens ni les États-Unis. Toutefois, une évolution favorable de la situation en Syrie aura nécessairement un impact positif en Ukraine, et la France pourra contribuer à un apaisement du conflit.

LCDR : Les tirs s’intensifient en ce moment même entre insurgés et forces de Kiev au Donbass, dans les régions rebelles… Les accords de Minsk sont en danger. Le rapprochement entre la Russie et l’UE sur le dossier syrien permettra-t-il de résoudre l’équation ukrainienne ?

G.M. : C’est la grande question ! Un succès russo-français ou russo-européen en Syrie serait un cauchemar pour les nationalistes ukrainiens, qui ne pourraient plus compter sur l’état de guerre pour se maintenir au pouvoir et extorquer des fonds et des armes à leurs commanditaires. C’est pour cette raison que l’on assiste à une recrudescence des tirs ou au dynamitage des lignes électriques approvisionnant la Crimée en électricité. Le but est clairement de faire capoter la rencontre Hollande-Poutine. Un redémarrage du conflit ukrainien signerait la fin de la grande coalition en Syrie et engendrerait une recrudescence des tensions entre la Russie et l’Occident. Ainsi, il importe aujourd’hui plus que jamais de ne pas céder aux provocations et de garder la tête froide.

LCDR : La Turquie a abattu hier un Su-24 de l’armée russe. À quel point ce geste met-il en péril la coalition internationale anti-Daech que François Hollande s’efforce de former au lendemain des attentats de Paris ?

G.M. : Cette agression turque est de toute évidence à mettre en parallèle avec ce qui se passe en Ukraine. Il s’agit d’une manœuvre de déstabilisation visant à compromettre le projet de grande coalition porté par la France. A cela s’ajoute le fait que la bombe qui a détruit l’avion civil russe dans le Sinaï a été placée dans l’appareil lors de sa maintenance en Turquie, selon mes dernières informations. Les forces hostiles à la coalition anti-Daech et à la Russie sont si puissantes et si nombreuses dans le monde que les chances de succès du projet français apparaissent bien minces. La plupart des partenaires ont intérêt à faire durer les choses de façon à provoquer un enlisement, et donc un affaiblissement de la position russe et iranienne, favorable à Bachar el-Assad. Mais dans le même temps, cette affaire pourrait permettre de resserrer les rangs en révélant au grand jour les contradictions internes et les arrière-pensées des coalisés, notamment de la Turquie et de certains membres de l’OTAN. Les attentats de Paris et le changement d’attitude de la France pourraient ainsi mettre fin à l’hypocrisie ambiante et changer la donne. Mais pour parvenir à un tel résultat, l’alliance franco-russe est désormais condamnée à obtenir des résultats rapides sur le terrain.

Guy Mettan. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR

Guy Mettan est journaliste, artiste et personnalité politique suisse. Il est le directeur et fondateur du Club suisse de la presse. Il a également écrit l’ouvrage Russie-Occident, une guerre de mille ans : La russophobie de Charlemagne à la crise ukrainienne, aux éditions des Syrtes.

2 commentaires

  1. Je ne crois plus á cette coalition, je n´en ai même jamais cru.

    Un jour avant l´attaque de la Turquie, j´avais émis des doutes dans ces colonnes sur une possible coalition sans trahison, le lendemain survenait cette lâche attaque sur la Russie.
    Le Président Poutine ferait mieux de faire sans l´Occident, il devrait chercher des alliances ailleurs afin de combattre avec encore plus de détermination ces islamistes, que les autres pays qui ont des moyens, forment aussi leur coalition qui existe déja d´ailleurs et qui combat ces islamistes si je ne me trompe pas.

  2. toute les sanctions a l’égard de MOSCOU doit être levée par la FRANCE, ainsi que les sanctions européennes. la FRANCE doit mener une action militaire commune avec la RUSSIE en SYRIE. il faut une alliance solide!!!! comme pour la 2émes guerre mondiale avec le régiment de chasse NORMANDIE- NIEMEN, dont je salue en passant l’amitié entre pilotes Russes et Français et tout cela grâce a notre très cher Général DEGAULLE, ne jamais l’oublier!!!!!

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