« L’Europe va renforcer sa coopération avec la Russie, tout en la démentant publiquement »

La France va-t-elle intervenir au sol en Syrie ou, au contraire, s’en retirer définitivement ? Le directeur du Centre Carnegie à Moscou, Alexandre Baounov, fait part de ses réflexions.

Arrivée de renforts pour l’opération Sentinelle en provenance de Toulouse, le 14 novembre. Les 150 militaires du 3e RPIMa de Carcassonne seront déployés dans l’agglomération parisienne. Crédits : Ministère de la Défense
Arrivée de renforts pour l’opération Sentinelle en provenance de Toulouse, le 14 novembre. Les 150 militaires du 3e RPIMa de Carcassonne seront déployés dans l’agglomération parisienne. Crédits : Ministère de la Défense

Colta.ru : Comment l’équilibre des forces va-t-il changer en Europe et au Proche-Orient, suite aux attentats du 13 novembre à Paris ?

Alexandre Baounov : J’ai du mal à croire que François Hollande sera réélu ; c’est en Russie que les gens ont l’habitude de s’unir autour de leur chef d’État à l’heure des crises graves – en France, c’est différent. Marine Le Pen va très probablement grimper dans les sondages, mais elle sera certainement devancée par Nicolas Sarkozy.

L’Europe ne changera pas radicalement de politique, elle poursuivra sur la voie sur laquelle elle s’est engagée, par inertie. Elle va rester fidèle à sa vision du monde ; les Européens ne modifieront pas leur mode de vie. L’Europe va demeurer celle qu’elle est aujourd’hui.

L’inertie est très forte partout – en Europe, mais aussi en Russie. Souvenez-vous : après les prises d’otages du théâtre de Moscou et de Beslan, les Russes ne se sont pas détournés de la voie qu’ils avaient choisie à la fin des années 1990. Ils avaient besoin d’un Poutine et ils l’ont gardé, sa popularité n’a pas baissé.

La France cessera-t-elle d’agir en Syrie suite à ces attentats du 13 novembre ? Je ne le pense pas. Rappelez-vous : après l’explosion des trains à Madrid, en 2004, l’Espagne s’est immédiatement retirée de la guerre en Irak ; mais à l’époque, tout le monde était plus ou moins d’accord pour considérer qu’il s’agissait d’une guerre injuste, provoquée par les néoconservateurs américains. Alors qu’aujourd’hui, la France a un ennemi réel, évident. Et on peut supposer qu’elle continuera de le combattre, même si une partie des Français vont certainement appeler à la retraite.

Il faut aussi garder en mémoire l’existence de liens particuliers entre la France et la Syrie, comparables à ceux qui unissent la Russie aux ex-républiques soviétiques. Les Français se sentent obligés d’agir en Syrie, par devoir – ils ne quitteront pas ce territoire. Rappelons-nous que la Jordanie ne s’est pas laissée impressionner par l’exécution de son pilote par l’État islamique et a poursuivi ses bombardements.

Source : Figaro

La France fera de même. Toutefois, c’est la question de son engagement au sol qui reste ouverte. Certes, la France a déjà combattu au sol contre les islamistes, en Afrique ; mais en Syrie, la situation est plus complexe. Théoriquement, la France n’a tout simplement pas d’endroit, sur place, où envoyer légitimement des troupes : elle ne peut les dépêcher ni sur le territoire contrôlé par le gouvernement syrien – à la différence de ce que fait la Russie – ni sur les terres contrôlées par l’opposition, qui ne dépendent d’aucune structure étatique officielle.

Pour toutes ces raisons, je suis certain que l’Europe va renforcer sa coopération avec la Russie, tout en la démentant publiquement. Parce que la Russie et l’Europe ont un ennemi commun – ce que démontrent clairement les attaques synchronisées des islamistes à leur encontre. Certes, l’Europe et la Russie ont des vues contradictoires sur la crise ukrainienne, et ces contradictions ne s’évanouiront pas du jour au lendemain, mais elles seront très probablement, pour un certain temps, mises entre parenthèses.

Colta.ru : Daech peut-il reproduire ce genre d’attentats en Russie ? En a-t-il les moyens ?

A.B. : Oui. Mais il y a des chances qu’il ne le fasse pas. Notre situation est différente, notre communauté musulmane est plus transparente, ce sont des gens avec qui nous cohabitons depuis 150 ans au moins – et nous nous connaissons plutôt bien.

Bien sûr, il y a aussi, en Russie, les immigrés d’Asie centrale, avec qui les rapports sont plus complexes ; mais tout de même, récemment encore, avec eux aussi, nous étions citoyens du même pays.

Autre chose : nos services spéciaux n’ont pas la délicatesse de leurs confrères européens ! En France, les autorités ne veulent pas indigner leurs électeurs musulmans par des arrestations préventives ou une surveillance accrue, alors qu’en Russie, même si la communauté musulmane existe, qu’elle est bien présente et très soudée, ce n’est pas elle qui décide de qui gouverne le pays. Nos dirigeants se soucient peu de ses états d’âme, et les services peuvent identifier les éléments radicalisés avec plus de facilité. Toutefois, cela ne veut pas dire que la Russie soit à l’abri des attentats – en la matière, aucun mécanisme de prévention n’est parfait…

Le 13 novembre au soir, plusieurs fusillades et attentats quasi simultanés ont visé six points de Paris et sa proche banlieue. Trois kamikazes ont notamment actionné leurs charges explosives près du Stade de France, à Saint-Denis. L’attaque la plus meurtrière a frappé la salle de concert du Bataclan, où les terroristes ont tiré à bout portant sur la foule. Selon un dernier bilan encore provisoire, on déplore 129 morts et plus de 350 blessés. Une centaine de personnes hospitalisées sont toujours dans un état critique.

Pour aller plus loin :

Attentats : ce qu’en pensent les Russes à lire ici.

Les Moscovites rendent hommage aux victimes des attentats à regarder ici.

1 commentaire

  1. « Pour toutes ces raisons, je suis certain que l’Europe va renforcer sa coopération avec la Russie, tout en la démentant publiquement. » Que cela est bien dit!!! Il n’y a pas plus hypocrite que la plupart des gouvernements européens, Angleterre en tête depuis toujours suivie de près par la France particulièrement en son honteux représentant actuel.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *