Etat islamique : le Masque de la Mort noire

Plus on lit sur la vie dans l’État islamique (voir notre article), plus on est tenté de faire le parallèle avec la Russie soviétique au moment de l’installation du régime. Les sympathisants de l’EI le font d’ailleurs eux-mêmes : « Si l’EI ne faisait pas preuve de cruauté extrême, il se ferait dévorer par d’autres forces. Les bolchéviques non plus n’ont pas été des anges, lorsqu’ils ont instauré leur régime, explique notamment Abou-Abdo, philologue de 26 ans originaire d’Alep, cité par le quotidien russe Kommersant (voir notre article L’État islamique : monstre sacré). Seul l’EI a été à même de renverser les régimes autocratiques et d’unir les Arabes dans un premier temps, puis l’ensemble des musulmans », poursuit le jeune homme.

Crédits : Adel Hana / TASS
Crédits : Adel Hana / TASS

Les bolchéviques de 1917 et les islamistes d’aujourd’hui ont effectivement beaucoup en commun : les uns comme les autres sont guidés par une idée suprême, et prêts à lui sacrifier des vies humaines sans compter. Ni les uns ni les autres ne connaissent le doute : convaincus de détenir la vérité absolue, rien ne les ébranle dans cette certitude. Les premiers et les seconds incarnent la force pure, l’action décisive, le poing qui frappe d’abord, le fusil qui atteint sa cible du premier coup. À ceux qui les admirent et les suivent, les islamistes et les bolchéviques offrent un puissant sentiment de satisfaction : celui d’une quête achevée, d’être arrivé à bon port, parmi les siens, enfin – des frères, des gens qui partagent leurs convictions et soutiennent leur lutte.

Les malheureux qui ne sont pas encore dans le camp du Bien, dans la conception du monde selon les islamistes et les Rouges, doivent être rééduqués ou exterminés, puisque, très logiquement, s’ils ne veulent pas servir la vérité, c’est qu’ils sont dans le mensonge, et s’ils persistent à ne pas vouloir en sortir – qu’ils s’y noient à jamais. Les frères sont là pour les précipiter dans l’abîme. Comme les islamistes, les bolchéviques commençaient toujours par dresser des listes des éléments « irrécupérables » : ici, les prêtres, les aristocrates et les intellectuels, là – les chiites, les chrétiens et les yézidis. Puis, on extermine par catégories – nationale, sociale, religieuse –, ça facilite la tâche. On ne tolère pas le moindre écart de la ligne directrice : on ne peut pas accepter certaines choses et en rejeter d’autres. Sus à la nuance ! : il faut manger son plat en entier, sans caprices ni tergiversations inutiles. On n’a pas de choix à faire : tout est déjà choisi. Voilà pourquoi les bolchéviques envoyaient au Goulag les socialistes révolutionnaires avec qui ils avaient quelques désaccords stylistiques. Et voilà pourquoi les islamistes exterminent avec un tel acharnement d’autres musulmans. Chez les extrémistes, on aspire à l’intégrité parfaite, à la pureté absolue.

Les uns comme les autres pratiquent la terreur. Et font preuve, dans leurs méthodes, d’une créativité sans bornes. Par quels moyens un être humain peut-il faire souffrir son semblable ? Avant les islamistes, les bolchéviques avaient déjà considérablement enrichi l’éventail des possibles. Force est de le reconnaître : ce travail n’a rien de routinier, c’est une improvisation permanente, une recherche sans fin du meilleur décor, une réflexion judicieuse sur la mise en scène idéale. Dans leur aspiration à briser tous les tabous, à aller au-delà de l’imaginable, les islamistes rappellent certains artistes contemporains – sauf que eux mènent leur entreprise de destruction jusqu’au bout.

Pour choquer le public, lui montrer ce qui se cache derrière la beauté et l’innocence, les islamistes ont trouvé mieux que le vagin rouillé de la dernière reine de France. Que pensez-vous d’exécutions publiques où les enfants ne joueraient pas le rôle des bourreaux, mais le seraient pour de vrai, par exemple ?

Capture d'écran de la vidéo d'une exécution de l'Etat islamique.
Capture d’écran de la vidéo d’une exécution de l’Etat islamique.

La cruauté invraisemblable dont les islamistes font preuve, à l’image de leurs précurseurs rouges, sert non seulement à tenir la population dans une soumission absolue, mais aussi à révolutionner leur nature propre. Pour imposer une morale totalement nouvelle et faire accepter l’inacceptable, il faut commencer par aller au-delà de ses propres limites, commettre l’irréparable, l’improbable, pour ne plus jamais pouvoir reculer en arrière.

Les bolchéviques, comme les islamistes, arrivent là où la terre est brûlée et où les pillards détroussent des cadavres.

Mais d’où vient cette force ? Pourquoi, à un moment donné de l’Histoire, monte-t-elle sur le devant de la scène pour attirer les foules dans sa danse macabre ? Les bolchéviques, comme les islamistes, arrivent là où la terre est brûlée et où les pillards détroussent des cadavres. Ils débarquent là où l’État est absent et où le chaos règne, là où les gens sont las de vivre dans l’anarchie et d’assurer eux-mêmes leur protection. Là où les gens ne désirent plus qu’une chose : le retour de l’ordre. Et alors, leurs prières sont exaucées : le tout permis cède la place au tout interdit. Des hommes viennent, qui clouent au lit ce qui reste d’un pays et l’y attachent avec des ceintures. Plus rien ne bouge. Tout rentre dans l’ordre.

L’homme qui vit actuellement dans une ville syrienne occupée par les islamistes le dit sans fard : « Avec l’arrivée de l’EI, l’ordre est revenu. » Les forces de l’Armée syrienne libre et du Jabhat al-Nosra, qui occupaient auparavant sa ville, étaient incapables d’y garantir la paix ; et quand les combattants de l’EI sont arrivés, ils n’ont rencontré aucune résistance. Les opposants, quand ils n’ont pas fui ou été pendus, ont tout simplement prêté serment aux nouveaux maîtres des lieux.

Les choses s’étaient déroulées à peu près de la même manière en 1917 : la Russie se disloquait, le pouvoir, comme l’a dit Lénine, « gisait au sol ». Les bolchéviques se sont contentés de le ramasser.

Les extrémistes, c’est ce que vomit une société malade, aux fondations ébranlées et aux murs porteurs qui s’effondrent. Les islamistes et les bolchéviques occupent un corps qui agonise en lui promettant la guérison – puis, ils le violent et le dénaturent en profondeur. La Russie ne s’est jamais complètement remise de la tragédie de la révolution, de la guerre civile qui a suivi, des crimes confondus des Blancs et des Rouges, de l’extermination de couches entières de la population, de la dékoulakisation des paysans, de la terreur stalinienne et des camps du Goulag.

On ne sait pas quel sera l’effet de l’État islamique sur les cœurs et les âmes de ceux qui sont impliqués dans son fonctionnement, qui vivent sous son joug. Mais on peut déjà affirmer avec certitude que les blessures ne cicatriseront pas de sitôt, que la guérison sera longue. Et on n’en en est même pas là.

Pour l’heure, l’épidémie se propage et, au lieu d’unir leurs efforts pour la combattre, les États qui le pourraient s’embourbent dans leurs désaccords internes et autres contradictions insurmontables. Au risque de connaître le même sort que les personnages d’Edgar Allan Poe – et de découvrir, un jour, au cœur de leur château fortifié et barricadé, un inconnu portant le masque de la Mort rouge. Ou noire.

2 commentaires

  1. Pour l’EI, la religion n’est qu’un prétexte pour manipuler les arabes et les utiliser, exactement comme pour Al-Qaeda, C’est une destruction de plusieurs pays arabo-musulmans de l’intérieur, particulièrement ceux qui affichent leur indépendance envers les ex. maîtres du monde les USA et Israël. En fait, c’est le même procéder utiliser par le bolchévisme pour instaurer la dictature communiste en Russie et l’étendre au reste de la planète.

    Le parallèle entre le bolchévisme et l’EI est remarquablement vrai, mais j’ajouterais aussi que les têtes dirigeantes du bolchévisme étaient pratiquement tous des juifs à la solde d’autres nations désireuses de voir s’écrouler la Russie impériale. On remarque que l’ÉI n’a jamais fait d’attaque d’envergure contre Israël qui devrait pourtant être leur pire ennemi… Il semble même y avoir une collaboration entre entre le Mossad et les hauts commandants militaires de l’EI. L’armée populaire irakienne aurait capturé le général israélien Yussi Elon Shahak. Il aurait avoué l’aide militaire fournée par plusieurs pays collaborateurs des américains : l’Arabie Saoudite, le Qatar, les Émirats Arabes Unis et la Jordanie.

    Ce qui se passe en Ukraine est une réponse au Président Poutine pour son soutien à la Syrie. Mais je doute qu’avec un dirigeant aussi remarquable que M. Poutine, toutes tentatives en ce sens soient vouées à l’échec et ne servent qu’à démasquer les véritables terroristes.

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