Charles Ficat : « Edouard Limonov incarne une forme moderne d’héroïsme »

Le 1er décembre prochain, Charles Ficat, auteur et éditeur aux éditions Bartillat, donnera dans le cadre des Mardis une conférence sur le thème « Edouard Limonov, un héros de notre temps ». Rencontre.

Charles Ficat. Crédits : John Foley
Charles Ficat. Crédits : John Foley

Le Courrier de Russie : Qu’est-ce qui vous a poussé à éditer les œuvres de Limonov en langue française ?

Charles Ficat : Au moment de la parution du Limonov d’Emmanuel Carrère, en 2011, d’anciens titres d’Edouard ont été réédités, mais ces romans remontaient déjà à plusieurs décennies. Il était important d’apporter du neuf et de comprendre l’évolution d’un personnage et écrivain aussi considérable à partir de ses écrits. Les éditions Bartillat ont commencé par publier les articles rédigés par Limonov en français pour L’Idiot international, puis son autobiographie poétique majeure, Le Livre de l’eau, écrite en prison et essentielle à la compréhension de sa vie, et enfin son dernier roman, Le Vieux, qui évoque les turbulences de la politique intérieure russe entre 2011 et 2013. Mais il reste encore un important chantier à traduire, notamment dans les essais et les recueils de poèmes.

LCDR : Pourquoi le sujet de l’héroïsme vous intéresse-t-il ?

C.F. : La notion d’héroïsme est un fil rouge qui traverse tous les romans et essais de Limonov, depuis son premier livre, Le poète russe préfère les grands nègres, jusqu’au dernier, Le Vieux. Il se pose la question : comment mener une vie aventureuse, héroïque, dans un monde où les héros ne sont pas considérés, et même où les conditions sociales ne permettent pas l’accomplissement d’actions héroïques ? Il offre l’image d’un homme qui se débat avec son temps. Limonov est un écrivain russe qui était productif sur le plan littéraire à l’époque de l’URSS, et qui est parvenu à garder un rôle intellectuel de premier plan dans le monde post-soviétique. Il a réussi à se renouveler tout en restant lui-même. Tant par ses écrits que dans sa vie, Edouard Limonov incarne une forme moderne d’héroïsme. Il s’agit de comprendre les ressorts de cette énergie qui parcourt ses écrits et en fait aujourd’hui l’un des auteurs russes les plus célèbres dans le monde. La notion de héros est une valeur traditionnelle qui renvoie aussi à la mythologie. Elle concerne chaque individu – chacun porte en lui une dimension héroïque. Le héros, c’est aussi celui qui sauve la société. Il y a toute une métaphore symbolique autour de la notion de héros, et beaucoup de circonstances de notre existence sont comparables aux épisodes de la mythologie et/ou des grandes œuvres littéraires.

Vieux, « Un roman de notre temps », édition russe
Le Vieux, un roman de notre temps, édition russe

LCDR : Un héros de notre temps… c’est le titre du célèbre roman de Mikhaïl Lermontov.

C.F. : Le sous-titre de Le Vieux, « Un roman de notre temps », est une référence explicite au livre de Lermontov, dont l’atmosphère byronienne n’est pas sans rappeler l’inspiration de Limonov. On y retrouve le même goût du danger et de l’accomplissement du destin.

LCDR : Qu’est-ce qui vous frappe le plus chez Limonov ?

C.F. : Son originalité, le refus de se démettre, la diversité de son talent, sa connaissance de l’histoire. Limonov s’intéresse aux événements des siècles passés – ils nourrissent sa pensée. Il y a chez lui une pensée héroïque, romantique, une dimension épique qui n’est pas, non plus, tout à fait dans l’air du temps. Il mène un combat pour le maintien d’un certain type d’existence, dans un monde où les grands hommes se font rares, où ils ont de moins en moins leur place.

LCDR : Lequel de ses livres appréciez-vous le plus ?

C.F. : Son premier livre publié en France, Le poète russe préfère les grands nègres, raconte ses jeune années new-yorkaises. Il contient beaucoup d’éléments qui seront développés par la suite. À ce titre, il est fondateur. La trilogie de Kharkov contient aussi beaucoup de son auteur. Avec L’Excité dans le monde des fous tranquilles, recueil d’articles parus entre 1989 et 1994, on assiste à la naissance d’un autre Limonov. C’est à cette époque qu’il passe du statut d’écrivain branché à un personnage d’auteur plus engagé sur le plan politique, observateur des grands bouleversements du monde, comme la chute du mur de Berlin, la dislocation de l’Union soviétique et l’éclatement de la Yougoslavie. Au cours de ces années cruciales, on voit Limonov accéder à une autre dimension de son œuvre. La guerre dans les Balkans a été pour lui comme un nouveau départ, et ses articles sont l’expression en temps réel de cette prise de conscience personnelle.

LCDR : En mars 2015, lors de la cérémonie de remise des prix du Courrier de Russie, Edouard Limonov a déclaré qu’il n’avait, jusque-là, jamais été récompensé dans son pays… Pourquoi, à votre avis ?

C.F. : En Russie, l’œuvre de Limonov a une dimension subversive. Mais il a malgré tout réussi à trouver un public et connu de grands succès, notamment dans les années 1990, lorsqu’il est venu s’installer à Moscou. Une vieille parole biblique dit que Nul n’est prophète en son pays… Mais sans doute le personnage même d’Edouard Limonov a-t-il fait de l’ombre à l’écrivain Limonov. Tous les événements qui marquent sa vie font que les gens croient connaître ses livres, sans les avoir nécessairement lus. En revanche, son influence sur de jeunes auteurs russes est réelle, notamment Zakhar Prilepine et Sergueï Chargounov : ils ont été marqués par son œuvre. Je pense que les livres de Limonov seront redécouverts plus tard.

La conférence de Charles Ficat  se tiendra le mardi 1er décembre dans les locaux du Courrier de Russie, à Moscou, rue Milioutinski 10/1, salle de conférences du 1er étage, métro Loubianka ou Tchistye Proudy. Entrée gratuite. Conférence en français, organisée en partenariat avec l’agence de voyages Tsar Voyages.

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Pour aller plus loin :

Edouard Limonov, Le Livre de l’eau, Bartillat, 2014.

Edouard Limonov, Le Vieux, Bartillat, 2015.

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