L’assaut sur Paris et les nouvelles frontières des ténèbres

Le directeur du centre de recherches Carnegie à Moscou, Alexandre Baounov, analyse la façon dont le monde a changé après le 13 novembre.

Le drapeau français flotte près du Bataclan, à Paris. Crédits : Marius Becker / TASS
Le drapeau français flotte près du Bataclan, à Paris. Crédits : Marius Becker / TASS

On peut évacuer les citoyens russes d’Égypte et les empêcher d’y retourner. Mais on ne peut pas évacuer les Parisiens de Paris et empêcher les Français d’aller en France.

Les services secrets russes ont échoué à déjouer un attentat contre leurs ressortissants sur un territoire étranger, où leur pouvoir est limité, dans un pays qui, en termes de corruption et de laisser-aller, dépasse de loin la Russie. Les Français ont échoué à déjouer six attentats en un soir, dans leur capitale, dont un lieu particulièrement surveillé – un stade de football, où étaient présents leur président et une multitude d’agents de police. Mais ces derniers regardaient ailleurs.

En cela, la situation des Français est pire que la nôtre. L’État islamique avait promis de se venger de la Russie en Russie même mais, parce qu’il n’en a pas encore trouvé la possibilité, il s’est vengé là où il le pouvait : dans le monde arabe. Par rapport à nous, le problème de la France est qu’elle fait, dans une certaine mesure, partie du monde arabe. Mais si la France voit les Arabes qui vivent chez elle comme ses citoyens, la communauté arabe de France est parfois parcourue d’autres humeurs. Beaucoup de ses membres ont plus d’affinités avec les Français d’origine arabe qu’avec les autres Français. Ce qui complexifie la recherche et l’isolation des djihadistes potentiels : on ne donne pas les siens, même s’il y aurait de quoi.

En outre, les autorités françaises craignent qu’une surveillance trop accrue de certains musulmans suspects et des expulsions et arrestations préventives ne fâchent avec l’État français l’ensemble de la communauté musulmane, qui est devenue trop influente politiquement : sans son soutien, il est pratiquement impossible de gagner les élections. Pour cette raison, la France ne prend souvent des mesures contre les islamistes suspects qu’après que ceux-ci se sont effectivement rendus coupables de quelque chose en actes.

Dès 2011, les services secrets américains ont prévenu leurs collègues français qu’un des frères Kouachi était proche des organisations djihadistes et avait combattu les Américains en Irak. Les Français l’ont placé sous surveillance pendant un certain temps, puis ont abandonné, expliquant que quelques dizaines de milliers de résidents français avaient des liens avec les djihadistes et étaient allés combattre en Syrie et en Irak, et qu’on ne pouvait pas les surveiller tous, que ça coûterait trop cher. (…)

Nous sommes habitués, en Russie, à ce que l’État abandonne ses citoyens. Mais là, c’est l’État français qui, pour diverses raisons politiques, idéologiques et simplement techniques, a abandonné ses citoyens. La France est le seul pays où les attentats terroristes se répètent avec une effrayante régularité. Les États-Unis après le 11 septembre 2001, l’Espagne après les explosions dans les trains à Madrid au printemps 2004, l’Angleterre après les explosions d’autobus londoniens en 2005 : tous ces pays n’ont plus connu, par la suite, d’attentats terroristes massifs – seulement des actes solitaires désespérés. En France, pour la seule année en cours, outre ces six attentats terroristes du 13 novembre, on a tiré sur la rédaction de Charlie Hebdo et sur des passagers du Thalys, et attaqué une usine chimique à Lyon.

La « bonne » politique

Les autorités françaises devront changer leur façon d’agir à l’intérieur du pays, et l’Occident en général – préciser la sienne en matière de politique extérieure. En Syrie, la France de François Hollande soutenait la « bonne » opposition, exigeait la démission d’Assad et refusait de se fâcher avec l’ensemble du monde sunnite. Sous le prétexte que « tout de même, ces terroristes, ils sont compréhensifs et scrupuleux, et il y a toujours moyen de s’entendre avec eux, à condition de mener une politique étrangère correcte ». Et peut-être y a-t-il encore des gens pour penser ainsi aujourd’hui.

Pourtant, cette « bonne » politique étrangère (ne pas soutenir Assad mais ses adversaires, ne pas se disputer avec le monde sunnite) – du moins celle qui, de l’avis de beaucoup, aurait pu sauver la Russie de l’attentat du Sinaï – n’a pas sauvé la France. Et on voit mal, dans ce cas, comment elle aurait pu protéger à coup sûr la Russie. Car, selon cette logique, pour sauver la Russie et tous les pays occidentaux des attentats terroristes, il faudrait se retirer totalement du Moyen-Orient. Laissez tranquilles l’EI, Al-Qaïda, Al-Nosra et le Front de libération ; laissez n’importe quel type avec des sourates mal comprises dans la tête et une arme entre les mains faire ce qu’il veut et prendre ce qu’il considère être à lui – et il ne vous arrivera rien. Eh bien non – car cela reviendrait, précisément, à satisfaire les exigences de l’EI et, surtout, n’offrirait aucune garantie de sécurité.

Sur la carte du monde selon l’EI, l’Espagne est aux couleurs du califat ; lors des attentats du 11 septembre, les États-Unis ne faisaient pas la guerre au monde islamique ; et la Russie, à l’époque des attentats au Daghestan et des explosions de 1999 à Moscou, avait signé les accords de paix de Khassaviourt. L’Albanais du Kosovo qui a tiré sur des soldats américains ou l’affaire des frères Tsarnaev à Boston prouvent qu’il est impossible de mériter la gratitude des fanatiques religieux.

Militaires français devant la tour Eiffel à la suite des attentats à Paris. Sur la tour est inscrit la devise de Paris : « Il est battu par les flots, mais ne sombre pas ». Crédits : Ministère de la défense
Militaires français devant la tour Eiffel à la suite des attentats à Paris. Sur la tour est inscrite la devise de Paris : « Il est battu par les flots, mais ne sombre pas ». Crédits : Ministère de la défense

Il ne faut pas penser que les terroristes prennent leurs décisions de façon rationnelle. Comme n’importe quel assassin ordinaire, si leurs crimes sont rationnels et soigneusement planifiés, leurs motifs, en revanche, peuvent être totalement insensés. Car si l’on juge effectivement de façon rationnelle, la participation de la France aux bombardements contre l’EI était très faible. Trois cents frappes aériennes en un an – soit la norme actuelle de l’aviation russe pour une semaine –, c’est moins que la Jordanie ! Donc, ce n’est pas la France qui aurait dû être châtiée, ce n’est pas par elle que l’on aurait dû commencer. Mais ces raisonnements n’ont pas la moindre valeur pour les djihadistes. La France aurait pu ne pas bombarder l’EI du tout, ç’aurait été la même chose. L’Italie ne participe pas aux frappes et, pourtant, depuis l’époque d’Al-Qaïda, Rome est menacée – sous prétexte que c’est là que vit le pape, le chef des chrétiens-ennemis.

Pour les islamistes, les touristes russes et leurs enfants morts dans le crash de l’avion au-dessus du Sinaï étaient des « croisés ». Leur djihad vise le monde occidental, la culture occidentale, l’espace global contemporain. Paris est un des lieux où sont nés cet espace global et ce mode de vie et, pour les djihadistes, la capitale française doit être châtiée rien que pour ça, comme New York l’a été auparavant, sans raison précise.

L’Occident aurait aussi intérêt à repenser toute la configuration politique et géographique actuelle. Le problème ukrainien ne peut évidemment pas être simplement gommé (…), mais le problème de l’EI, largement plus important que ceux du programme nucléaire iranien, du débarquement d’équipages sur la station spatiale internationale ou du transit de chargements de l’OTAN vers l’Afghanistan, mérite d’être traité isolément, et que soient mis entre parenthèses tous les griefs accumulés sur les autres questions.

Une seule civilisation

Nous étions habitués, autant en Russie qu’en Occident, à ce que la Russie vive d’un côté avec ses problèmes, et l’Occident d’un autre, avec les siens, bien plus délicats. Eux mènent une politique étrangère subtile et rationnelle, nous, nous improvisons grossièrement, nous disions-nous. Mais le fait que des citoyens russes et européens aient été attaqués de façon quasi synchrone par une seule et même force prouve que, pour cette force, il n’y a pas de différence entre nous.

Ces attentats terroristes synchronisés montrent que l’on ne peut pas isoler l’une de l’autre les guerres russe et occidentale en Syrie. D’autant que la Russie, bien qu’à contre-cœur et pour des raisons propres, a rejoint une guerre que l’Occident menait depuis longtemps, et en a payé le prix. Si les citoyens russes ont le droit de demander des comptes à leur gouvernement pour ça (même si, malheureusement, ils n’ont que peu de possibilités de le faire), les politiciens occidentaux, eux, doivent se montrer respectueux face à ce sacrifice : les Pétersbourgeois et les Parisiens ont été victimes des mêmes mains criminelles. Affirmer que les uns seraient plus coupables que les autres n’est ni admissible, ni justifié. L’EI est avant tout une conséquence de la guerre en Irak de 2003, et tout le reste est secondaire. (…)

Le territoire des ténèbres

On a éteint les feux de la Tour Eiffel en memoire des vistimes des six attentats terroristes du 13 novembre. Crédits : novostimira.net
La Tour Eiffel a été fermée samedi et éteinte « en signe de deuil toute la nuit ». Crédits : novostimira.net

Pour l’Occidental moyen, s’il arrive quelque chose de mal à la Russie, il faut en chercher les raisons en Russie même, dans ses défauts de structure et dans sa mauvaise conduite ; s’il arrive du mal à l’Occident, en revanche, les raisons doivent être cherchées à l’extérieur de l’Occident. En Russie, le malheur est une norme et une partie du système ; en Occident, c’est un raté du système.

En fait, dans la perception des êtres humains ordinaires – y compris celle des politiciens et des journalistes –, le monde ne se divise pas entre démocraties et régimes autoritaires, anciens et nouveaux marchés ou même pays développés et en développement. Il se divise en deux zones, en deux taches – une claire et une sombre. Entre un territoire où l’on établit un lien de cause à effet entre une catastrophe et le lieu où elle s’est passée, et un autre, où l’on ne fait pas ce lien, voire où on le nie.

Dans la première zone – la tache sombre –, on ne voit rien de choquant à ce qu’il se passe quelque chose de mal, de tragique, de répréhensible. Le crash d’un avion, la rupture d’une digue, l’effondrement d’un toit ou un incendie entraînant des destructions et des personnes déplacées font partie du paysage. Dans la tache sombre, il y a toujours quelque chose qui explose, s’écroule ou chute, les services spéciaux donnent l’assaut et tuent les leurs, et les inondations et tremblements de terre font des victimes massives. Mais surtout, tout cela ne tombe pas du ciel, c’est lié par un rapport de cause à effet au lieu où ça se déroule – à cette zone obscure du monde que l’écrivain anglo-indien Naipaul, décrivant sa patrie historique, appelait « le territoire des ténèbres ». Et parfois, cette lecture correspond à la réalité.

Dans l’autre partie du monde, celle qui se trouve dans la tache claire de la conscience collective, les mêmes événements et leurs conséquences, tout aussi pénibles, ne sont pas perçus comme liés au lieu où ils se déroulent. Ils sont considérés comme une panne dans le système, une faute.

Et pourtant, si l’on inscrit ces attentats de vendredi dernier à Paris dans une chronologie des attentats terroristes en France sur une année en oubliant que c’est la France ; si l’on se dit que c’est simplement un pays dans lequel, en un peu plus d’un an, on a tiré sur la rédaction d’une revue et les passagers d’un train, fait exploser une usine et décapité son directeur et, finalement, tiré sur des passants dans la rue, dans un café, dans un restaurant, dans un stade et dans une salle de concert, on peut facilement penser qu’il s’agit d’un pays situé du côté obscur de la planète mentale. (…)

Ainsi, le territoire des ténèbres s’est étendu. On ne peut pas dire qu’il se soit élargi de façon mécanique, mais il est clair que les frontières étatiques ont cessé d’être une protection fiable contre lui. On ne pourra plus diviser confortablement le monde entre la tache claire, où le mal arrive malgré, et la tache sombre, où il arrive parce que. Le monde est désormais fait de telle façon que, si les ténèbres se manifestent en un lieu, elles s’insinueront infailliblement ensuite dans un autre, et y feront parler d’elles. Peut-être est-ce le signe qu’il faut rendre au monde ses contrastes. Toutefois, pour cela, il faudra vraisemblablement aller chercher dans le cœur même des ténèbres – mais honnêtement, dans leur cœur véritable, et pas inventé.

3 commentaires

  1. Il serait temps que les Français cessent de faire une « guerre en dentelles » en voulant y appliquer les règles de leur démocratie par ailleurs douteuse en de nombreux points qui favorisent une mafia politique fermée fondée sur l’intérêt de carrière et une idéologie livresque et irréelle.
    Au combat celui qui gagne ne s’interroge pas pendant des heures pour savoir si et quand il doit tirer et suivant quelles règles. Il doit tirer le premier ou il est mort. Les djihadistes sont en guerre? appliquons leur les lois de la guerre et ne nous interrogeons pas pour savoir combien de temps on peut les garder en les interrogeant avant de les relâcher si les raisons « juridiques » de le faire ne sont pas trouvées.
    Tous ces politiques n’ont pas la moindre idée de ce qu’est un combat ou un combattant, encore plus s’il vient du jihad et ne l’apprennent qu’au prix du sang de leur peuple…s’ils l’apprennent! Pour faire face à la guerre, il faut des guerriers….Napoléon, César, Alexandre le Grand et heureusement pour la Russie Putin en font partie et ne se payent pas de mots, de bla-bla et d’effets de manche pour gagner un électorat.
    Ils agissent en guerriers….

  2. Je comprends en lisant votre commentaire qu’il y a vraiment des incompréhensions. Nos histoires ne sont pas les mêmes, la taille de nos pays non plus. Il ne faut pas diaboliser nos dirigeants car, excusez moi, la liberté d’expression n’est pas du tout la même dans nos deux pays. Chez nous, lorsqu’il y a une opposition interne à nos gouvernants, on ne lui colle pas, un peu rapidement ou de façon non innocente, l’étiquette de manipulation par des agents de l’étrangers. Certes il y a des failles dans notre système, mais ne croyez pas que nos gouvernants ne sachent pas ce que sont des combattants, notre armée comme nos forces de l’ordre le prouvant régulièrement, notamment actuellement et nous n’avons pas à en rougir. Votre terme de « guerre en dentelle » n’est pas sérieux et à la limite de la diffamation. Combattre est une chose, mais bien réfléchir avant reste indispensable. Il existe chez nous également une volonté de liberté d’opinion et d’expression qui est dans notre tradition et dont personne chez nous ne souhaite être privé. Par ailleurs, je suis heureux de constater, prenant quotidiennement les transports parisiens, de constater combien la population montre un sang-froid formidable, quelles que soient ses origines, avec la volonté de montrer à ces agresseurs endoctrinés qu’ils ne nous empêcheront pas de vivre comme nous l’avons toujours fait et comme nous souhaitons le faire encore longtemps, mais en prenant, bien sur, les plus grandes précautions.

  3. désolé mon cher serge mais ce commentaire est nul et je ne m’abaisserai m^me pas à le commenter.je regrette seulement qu’il apparaisse dans cette publication

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