L’agriculture fermière en Russie : une corne d’abondance pour les entrepreneurs

L’embargo alimentaire introduit en Russie en août 2014 a permis aux fermiers russes d’élargir leurs débouchés. Cependant, le programme de substitution des importations ne bénéficie pas, pour l’heure, d’un soutien étatique digne de ce nom, et les experts ne recommandent qu’aux plus motivés de se lancer dans l’agriculture.

La fermière Sofi a Chatrova. Crédits : Mark i Lev
La fermière Sofia Chatrova. Crédits : Mark i Lev

Envolée des ventes

« Depuis l’introduction de l’embargo, la demande pour nos produits a augmenté de près d’un tiers. La hausse des commandes de fromage et de produits laitiers est particulièrement importante », commente Boris Avdonine, directeur de l’entreprise Eda iz derevni (« Nourriture de la campagne »), spécialisée dans la livraison de produits naturels.

Alexandre Gontcharov, associé gérant de la ferme Mark i Lev (« Marc et Léon »), dans la région de Toula, lui fait écho : « Ces derniers temps, la demande en produits fermiers dépasse l’offre. »

Il cite l’exemple de Sofia Chatrova, qui a commencé cette année à cultiver dans la ferme Mark i Lev du chou frisé sur une parcelle de 400 m2. Ce légume peu connu en Russie a rapidement rencontré le succès auprès des restaurants moscovites clients de la coopérative agricole LavkaLavka, qui collabore avec Mark i Lev. Selon M. Gontcharov, Sofia prévoit d’agrandir d’au moins 10 fois son champ en 2016.

Il y a deux ans, il n’était pourtant pas si facile de vendre des produits fermiers. « Jusqu’à récemment, la recherche de débouchés était l’une des principales difficultés rencontrées par les agriculteurs russes », affirme Alexandre Saïapine, président de l’Association des exploitations paysannes de la région de Kalouga. Selon lui, comme les fermiers n’étaient pas en mesure de fournir les volumes demandés, les magasins d’alimentation ne coopéraient pas avec eux. « Aujourd’hui, il faut remplir le vide qui s’est formé avec l’embargo », explique-t-il.

En plus de livrer leurs produits dans les magasins, les agriculteurs écoulent leur production avec le soutien de coopératives, via leur propre site internet ou les réseaux sociaux, ou encore grâce à des magasins spécialisés en produits naturels, dont le nombre ne cesse d’augmenter ces dernières années. Les produits fermiers sont également vendus lors des différents forums et expositions consacrés à un mode de vie sain.

Les principaux consommateurs de produits naturels sont les habitants des grandes villes, en particulier Moscou et Saint-Pétersbourg, dont les revenus sont supérieurs à la moyenne. Toutefois, les fermiers affirment que les produits locaux deviennent plus accessibles, principalement du fait de l’augmentation de la concurrence et de la dépréciation du rouble.

« Le prix de revient de mes produits n’a pas changé alors que les produits importés ont augmenté de 1,5 à 2 fois suite à la chute du rouble », explique Alexandre Saïapine, également propriétaire d’une ferme laitière dans la région de Kalouga.

Financement problématique

Si la situation s’est arrangée du côté de l’écoulement de la production, financer son exploitation n’est toujours pas chose aisée. Le premier problème évoqué par les fermiers est l’obtention difficile d’un prêt et les taux d’intérêt élevés.

Ceux-ci constatent également que la majorité des programmes étatiques visant à développer le complexe agro-industriel sont destinés aux grosses exploitations. Toutefois, il y a plusieurs années, des programmes ont également été lancés dans le pays pour soutenir ce qu’on appelle les exploitations agricoles paysannes, lesquelles peuvent être créées aussi bien par des Russes que des étrangers. Il s’agit par exemple des programmes Natchinaïouchi fermier (« Fermier débutant »), qui offre des bourses allant jusqu’à 1,5 million de roubles, ou Semeïnaïa ferma (« Ferme familiale »), qui octroie des subventions aux fermes d’élevage familiales.

Vladimir et Ioulia Krotov, propriétaires de la ferme d’élevage Nache Rantcho (« Notre ranch ») dans la région de Toula, ont bénéficié à plusieurs reprises d’une aide financière de l’État. Toutefois, ils conseillent aux apprentis fermiers de compter avant tout sur eux-mêmes. « Cette aide ne permet pas de faire des acquisitions importantes », expliquent-ils.

« Seuls les fermiers d’un certain niveau reçoivent des bourses élevées. Voilà pourquoi je ne conseille l’agriculture qu’à ceux qui disposent déjà d’un capital solide », confirme Sergueï Balaïev, qui élève des chèvres dans la région de Moscou.

Le fermier Evgueni Choutov. Crédits : Mark i Lev
Le fermier Evgueni Choutov. Crédits : Mark i Lev

Où trouver de la main-d’œuvre ?

Le manque de financement est loin d’être le seul obstacle au développement des exploitations paysannes en Russie. Les fermiers se plaignent également de leur manque de qualification et de la vétusté des équipements. Par exemple, pour que sa ferme fonctionne correctement, Alexandre Saïapine a dû importer des technologies étrangères et suivre une formation en Allemagne.

« Aujourd’hui, les consommateurs cherchent un remplaçant au fromage de chèvre étranger. J’ai envie de produire un équivalent digne de ce nom, mais je manque de compétences et d’expérience. C’est pourquoi j’aimerais demander des conseils à des spécialistes français par exemple », explique le fermier Sergueï Balaïev.

Toutefois, bien souvent, ce n’est pas simplement une question de compétences mais de recherche de personnel. En effet, rares sont ceux qui acceptent de travailler à la campagne. « Nos salaires sont compétitifs mais, tout bonnement, personne ne veut travailler », regrettent Anna et Sergueï Morozov, qui possèdent une exploitation maraîchère dans la région de Kalouga.

Arthur Rykaline, professeur d’économie agricole à la faculté économique de l’université Lomonossov de Moscou, explique ce manque d’enthousiasme par le fait que la Russie accorde une grande attention au développement des villes, en particulier des mégapoles, alors que les villages sont considérés comme des structures en déclin. « Du fait du manque d’infrastructures dans les villages, investir dans l’agriculture implique également d’investir dans l’infrastructure rurale », explique-t-il. Autrement dit, si les gens ne veulent pas travailler à la campagne, c’est parce que la vie n’y est pas assez confortable.

Les autorités ont toutefois conscience de ce problème. Par exemple, l’Agence pour le développement du complexe agro-industriel de la région de Kalouga, qui soutient les entreprises rurales, essaye notamment d’attirer des spécialistes désireux de vivre et de travailler à la campagne. « Ils peuvent compter sur une aide pour construire leur logement, bénéficier d’un soutien matériel de la part de l’État et étudier dans des établissements agricoles », explique Maxime Martianov, représentant de l’agence. Aujourd’hui, cette dernière accompagne le projet de production de fromages français de l’entreprise Grands Laitiers.

Un avenir radieux

Malgré les obstacles, les acteurs du marché apprécient grandement le potentiel de la Russie en matière de développement de petites et moyenne fermes. La demande en produits fermiers de qualité est apparue dès avant l’introduction des sanctions alimentaires et n’a fait que se renforcer avec l’embargo. « Les consommateurs russes sont aujourd’hui très exigeants, tant sur la sécurité environnementale des aliments que sur leurs qualités gustatives », souligne Alexandre Gontcharov.

« L’agriculture russe est actuellement très riche en opportunités et en niches inoccupées. La Russie est une corne d’abondance pour les entrepreneurs », affirme Arthur Rykaline. D’après ce dernier, pour réussir à vendre ses produits sur le marché russe, il suffit de produire du naturel et de la qualité.

« Nous avons les ressources principales : la terre et l’eau, grâce auxquelles nous pouvons augmenter constamment notre production », fait remarquer Alexandre Saïapine. Maxime Martianov fait preuve d’encore davantage d’optimisme : « La Russie est en mesure de devenir la première puissance agro-industrielle. L’essentiel, c’est que nous avons compris qu’il faut miser sur les innovations techniques. »

3 commentaires

  1. développement d’agriculture en Russie doit être plus rapide, car être autosuffisant est l’arme absolu contre débilité EU

  2. Bonjour,
    La Russie a pris une bonne initiative de développer son agriculture car elle a un potentiel de production énorme dans toutes les branches agricoles (céréales, maraîchage, arboriculture, élevages , apiculture) j’avais déjà constaté cette volonté il y a deux ans avec les agriculteurs
    russes de la région de Rostov.
    Il serait souhaitable que cette agriculture s’oriente vers les productions biologiques afin de donner un exemple au monde et à l’Europe qui ne favorise pas cette agriculture préférant s’orienter vers l’agrochimie avec tous les problèmes qu’elle engendre. Sur la question de l’apiculture je constate l’avance que vous avez sur nous dans ce domaine car je suis en relation constante avec des apiculteurs professionnels Russes, continuez car vous êtes dans la vérité. Je pense pouvoir faire une visite en Russie afin de visiter les zones agricoles et les agriculteurs.
    J. TURCHET Ing. Agro

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