« Faites vos jeux » : Vladivostok mise sur l’Asie

Jusque récemment, pour jouer à la roulette en Russie, il fallait aller à Azov, l’unique ville du pays possédant un casino légal. Désormais, on peut également le faire à Vladivostok, qui accueille depuis le 8 octobre dernier la plus grande zone de jeux de hasard de Russie : le Tigre de cristal.

Crédits : Tigre de Cristal
Table de jeux au Tigre de cristal. Crédits : Tigre de Cristal

Un éléphant dans un magasin de porcelaine

Depuis le centre-ville de Vladivostok, il faut parcourir 50 km – soit une heure de routes sinueuses et en mauvais état – pour atteindre le Tigre de cristal, plus grand casino de Russie. Le bâtiment moderne et froid qui s’étend sur 30 000 m2 surplombe, tel un ovni, les bois alentour, dorés aux couleurs de l’automne.

Le panneau publicitaire d’une vingtaine de mètres de haut vante les mérites de ce « Las Vegas du Primorié ». Défilent, sur l’édifice, toutes les grandes marques d’alcool et les meilleurs plats de la cuisine européenne et asiatique proposés par le restaurant du casino.

L’entrée principale, bien que spacieuse, est vide. Seul un petit dragon asiatique porte-bonheur trône au sommet de la porte automatique, conférant une touche d’exotisme à ce décor épuré.

À l’intérieur du bâtiment, rien n’a été laissé au hasard. Les employés du casino en uniformes flambant neuf accueillent les quelques visiteurs avec un sourire figé. On dit que l’argent n’a pas d’odeur mais le casino, qui cherche à inciter les gens à dépenser le leur, sent un mélange de détergent et de bougie parfumée à la vanille. La musique de type lounge au volume trop élevé qui tourne en boucle a le don d’empêcher de réfléchir n’importe qui l’écoutant plus de cinq minutes.

Made in China for Chinese

La décoration des salles de jeux suffit à cerner le public visé. Si les inscriptions sur les machines à sous et tables de jeux sont en chinois et en anglais, les tons rouge et or de la moquette évoquent immédiatement l’Asie. Vingt-cinq tables, dont une dizaine dans des salles privées, sont dédiées au baccara, jeu particulièrement apprécié de la clientèle chinoise.

Les jeux de hasard étant interdits au Japon, réservés aux étrangers en Corée du Sud et autorisés en Chine exclusivement dans la zone de loisirs de Macao, la demande est réelle. « Et si ce n’est pas suffisant, nous la créerons ! », lance Craig Ballantyne, directeur du Tigre de cristal.

À terme, l’objectif de cet Écossais d’une soixantaine d’années au visage jovial est de faire de la zone de loisirs du Primorié une alternative à Macao.

« À seulement deux heures de vol de Vladivostok vivent 120 millions de Chinois, Japonais et Coréens fous de jeux de hasard », souligne-t-il. Alors que Tokyo, Séoul et Pékin se trouvent à six ou sept heures de vol de Macao, il ne faut à leurs habitants que deux heures d’avion et 30 minutes de voiture pour rejoindre le Tigre de cristal. En cours de construction, une route reliera d’ailleurs le casino à l’aéroport de Vladivostok d’ici le printemps.

Pendant que papa jouera au casino, maman fera du shopping et les enfants s’amuseront au parc aquatique, qui doit voir prochainement le jour.

Le directeur du département du tourisme de la région du Primorié, Konstantin Chestakov, précise que le casino a été conçu pour attirer également les habitants de la région du Primorié « le temps d’un week-end en famille ». « Pendant que papa jouera au casino, maman fera du shopping et les enfants s’amuseront au parc aquatique, qui doit voir prochainement le jour », poursuit-il. Les Russes devront ainsi représenter 80 % de la clientèle, et les touristes asiatiques – garantir 80 % du chiffre d’affaires, estime Konstantin Chestakov.

Derrière ce projet à 215 millions de dollars se tient le magnat chinois Lawrence Ho, fils de Stanley Ho, grand investisseur chinois qui a construit, dans les années 2000, le casino de Macao. « Les sociétés qui ont investi dans la zone de loisirs du Primorié sont actuellement 100 % étrangères, principalement chinoises », note le directeur du département régional du tourisme. Au nombre des principaux actionnaires ayant emboîté le pas à G1 Entertainment Melco, la compagnie de M. Ho, on retrouve notamment les entreprises chinoises NagaCorp Ltd, Royal Time et Diamond Fortune Holding.

À eux quatre, ils ont déjà signé 108 milliards de roubles de contrats afin de développer les hôtels et autres infrastructures autour du casino.

« Partis de zéro »

Complexe "Le Tigre de cristal". Crédits : Manon Masset / LCDR
Complexe « Le Tigre de cristal ». Crédits : Manon Masset / LCDR

Craig Ballantyne se dit déjà satisfait de son nouveau temple du luxe. « À l’ouverture, le 8 octobre, nous avons accueilli 3 000 personnes, et on recense déjà 9 000 inscriptions au casino », se réjouit-il. Pour cet ancien banquier, qui a travaillé dans de nombreux grands casinos européens avant d’atterrir à Vladivostok il y a un an, la zone de divertissement du Primorié représentait un véritable défi. Il y a cinq ans, la baie de Mouravinaïa, qui abrite aujourd’hui le complexe, était encore entièrement vierge. « Nous sommes partis de zéro et avons construit toutes les infrastructures : des voies de communication aux installations électriques », indique le directeur du Tigre de cristal.

La construction du complexe s’étale sur trois phases. La première, démarrée au printemps 2013 et aujourd’hui achevée, consistait à construire les infrastructures de base, le premier casino et l’hôtel. La deuxième phase, qui prévoit d’élargir la superficie de la zone de divertissement des 30 000 m2 actuels jusqu’à 154 000 m2, débutera au printemps 2016.

Il s’agit de faire du Primorié une réelle zone de loisirs.

Dès aujourd’hui, les visiteurs ont accès aux 651 machines à sous et 67 tables de jeux, dont 25 en salles privées, au restaurant et à l’hôtel de 121 chambres. Un spa doit ouvrir d’ici deux mois.

À l’horizon 2018-2019, le complexe devrait compter quatre casinos et autant d’hôtels, un théâtre et plusieurs restaurants, centres commerciaux et clubs de sports. Et à terme, à l’issue de la troisième et dernière partie de la construction en 2020-2021, le Tigre de cristal devrait abriter au minimum sept hôtels, cinq casinos et un parc aquatique. « Le but n’est pas simplement de construire des établissements de jeux – il s’agit de faire du Primorié une réelle zone de loisirs », insiste Konstantin Chestakov.

Fonctionnant encore en version « soft » (l’établissement accueille les visiteurs 24h/24 mais les installations sont en phase de test jusqu’à l’ouverture officielle, le 12 novembre), le Tigre de cristal est la troisième zone de divertissements à rouvrir en Russie depuis la fermeture, en 2009, de tous les établissements de jeux. Face au manque de régulation et de contrôle, Vladimir Poutine avait en effet choisi d’interdire tous les casinos du pays, ne désignant que quatre régions stratégiques autorisées à ouvrir une zone de divertissements chacune : « Azov-City », dans la région de Krasnodar, qui fonctionne depuis 2010 ; « Monnaie sibérienne », ouverte fin 2014 dans la région de l’Altaï ; « Yantarnaïa», dans la région de Kaliningrad, qui a reporté son ouverture à l’été 2016 ; et notre « Primorié », près de Vladivostok. Le nombre de ces zones spéciales s’élève aujourd’hui à six, depuis que le président russe y a ajouté les régions de Crimée et de Sotchi.

Dynamiser la région grâce au tourisme

Touristes chinois près du phare d’Egersheld à Vladivostok. Crédits : Thomas Gras/LCDR
Touristes chinois près du phare d’Egersheld à Vladivostok. Crédits : Thomas Gras/LCDR

Le Tigre de cristal emploie aujourd’hui environ 1 000 personnes, dont la plupart ont été formées au cours des neuf mois ayant précédé l’ouverture. « Et la formation continue aujourd’hui, à tous les niveaux : de la réception à la restauration en passant par les responsables des tables de jeux », insiste Craig Ballantyne. Plusieurs mois durant, 150 jeunes Russes ont ainsi été formés au métier de croupier. « Parmi les employés, 95 % sont russes, et principalement originaires de Vladivostok et Artiom, une ville de 100 000 habitants située à 10 km du casino. On n’a que 5 % d’expatriés qualifiés, qui dirigent les différents départements », précise le directeur du complexe.

Craig Ballantyne prévoit que le casino emploiera 1 200 personnes au printemps prochain, et jusqu’à 15 000 personnes d’ici 2022, lorsque le complexe sera entièrement achevé. « Et indirectement, la zone de loisirs devrait occuper jusqu’à 30 000 personnes au total », ajoute-t-il.

Selon les estimations du département du tourisme régional, les seuls impôts sur les activités de jeux devraient rapporter à la région un milliard de roubles environ.

Pour les Chinois, c’est devenu moins cher de passer ses vacances en Russie que chez eux.

Les autorités du Primorié, qui ont largement soutenu le projet Tigre de cristal, espèrent ainsi profiter du nouveau complexe pour dynamiser la région et attirer de plus en plus de touristes, principalement asiatiques. Une clientèle qui débarque en nombre pour une période de temps limitée et consomme de tout en grande quantité. Selon les données officielles, 70 000 touristes chinois avaient traversé la frontière en 2014 pour se rendre à Vladivostok, et « sur les neuf premiers mois de 2015, ils étaient déjà plus de 130 000 », annonce fièrement Konstantin Chestakov.

Le directeur du département du tourisme explique cette affluence principalement par la dévaluation du rouble. « Pour les Chinois, c’est devenu moins cher de passer ses vacances en Russie que chez eux », souligne-t-il. Et si le rouble devait remonter, « les touristes continueront à affluer, séduits par les nouvelles infrastructures », estime-t-il.

Les autorités régionales, via le département du tourisme, ont donc lancé une série d’initiatives pour développer les infrastructures touristiques autour de Vladivostok.

La ville, qui n’offrait jusque-là que peu de diversité dans ses activités culturelles, multiplie désormais les collaborations. Le premier Théâtre d’opéra et de ballet de la région du Primorié, inauguré en octobre 2013, invite aujourd’hui régulièrement le ballet pétersbourgeois du Mariinsky. Même le musée de l’Ermitage de la capitale du Nord prévoit d’ouvrir dans les années à venir une filiale à Vladivostok.

Par ailleurs, la capitale de l’Extrême-Orient a ouvert en 2014 son propre complexe sportif, « Primring », qui abrite le seul circuit automobile de niveau mondial de la région. Le complexe, qui compte également une piste de karting, est toujours en cours de construction et devrait être achevé d’ici 2017.

Récemment, trois projets touristiques en région du Primorié ont été sélectionnés pour faire partie du programme du ministère russe de la culture pour le développement du tourisme. D’ici 2020, les autorités fédérales devraient ainsi investir près de 750 millions de roubles dans des camps de vacances et zones de loisirs de la région, rapporte Konstantin Chestakov.

Enfin, l’ouverture du port franc de Vladivostok, le 12 octobre dernier, prévoit un régime de visas facilité, qui permet à tout étranger arrivant dans la ville extrême-orientale d’obtenir sur place un visa de huit jours, valable dans toute la Fédération de Russie. « L’objectif est de rendre la région du Primorié aussi attirante que possible, afin que les touristes qui arrivent à Vladivostok passent du temps chez nous plutôt qu’ailleurs en Russie », conclut Konstantin Chestakov.

2 commentaires

  1. Il ne manquait plus que cela, pauvres Russes faites bien attention de ne pas imiter d´autres pays en installant ce genres de structures de la décadence.

  2. Bonjour, les casinos de Azov-City ont été fermés en avril 2015 car de nouveaux établissements de jeux sont prévus à Sotchi. Le Tigre de Crsital est aujourd’hui le seul casino de Russie 🙂

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