Iouri Mamleïev, classique de la littérature monstrueuse, n’est plus

L’écrivain russe Iouri Mamleïev s’est éteint à Moscou, le 25 octobre, à l’âge de 84 ans. Atteint d’une pathologie lourde depuis 2013, l’écrivain était entré à l’hôpital au mois d’août de cette année et se trouvait dans un état grave. Sa famille a fait savoir que Mamleïev avait de graves problèmes cardiaques.

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Iouri Mamleïev. Crédits : Wikimedia

Iouri Mamleïev était le principal fondateur du mouvement littéraire connu sous le nom de « réalisme métaphysique ». On doit à sa plume la doctrine philosophique Russie éternelle ainsi que l’ouvrage Destin de l’Être. L’écrivain, qui sondait les profondeurs de la culture russe, a pensé une nouvelle interprétation de l’idée russe ainsi qu’un enseignement philosophique total sur la civilisation russe. Ses travaux les plus célèbres, les romans Chatouny, Le monde et le rire, La dernière comédie et Les Couloirs du Temps, ont été traduits en français par Robert Laffont, les Éditions du Rocher et Le Serpent à plumes.

Si les critiques associent Mamleïev au surréalisme, l’écrivain faisait remonter les sources de sa création à la littérature russe classique. « Un jour, je marchais sur le boulevard Tverskoï, où se tenait encore la statue de Pouchkine, et j’ai eu une illumination, s’était souvenu l’écrivain lors d’une interview pour la revue Afisha. J’ai vu le monde avec d’autres yeux. J’ai compris que l’homme n’était pas seulement ce que nous voyons, et j’ai immédiatement senti que je devais écrire des livres. Et mon modèle, pour cela, ce furent Dostoïevski, Tolstoï et Tourgueniev. »

Dans ses romans, Mamleïev a créé un type de héros particulier : le « monstre moral ». Ses récits sont dominés par le grotesque et l’humour noir, et beaucoup de sujets lui étaient inspirés de la vie réelle. Son récit Le Christ est ressuscité se basait ainsi sur une histoire vraie. Mamleïev se souvenait que le cas lui avait été raconté par un prêtre. « C’était Pâques. Un bandit est arrivé et a abattu le père et la mère. Le petit garçon était dans une autre chambre, il ne savait rien, ne comprenait rien. Quand il est sorti, il a vu le bonhomme et lui a dit : Le Christ est ressuscité !. Et l’assassin a été terrassé », avait résumé l’écrivain dans une interview pour le portail culturel Colta.ru.

Iouri Mamleïev est né à Moscou, en 1931, dans la famille d’un professeur en psychiatrie. Jusqu’en 1974, il a enseigné les mathématiques dans des écoles du soir et se consacrait à la littérature durant son temps libre, mais ses productions n’étaient à l’époque publiées qu’en samizdat. L’appartement de Mamleïev à Moscou, ruelle Ioujinsky, était dans les années 1960 un lieu de réunion d’écrivains et peintres représentants de l’art non officiel : Lev Kropivnitsky, Alexander Kharitonov, Anatoly Zverev, Guenrikh Sapguir, Leonid Goubanov. On y croisait aussi fréquemment des dissidents, comme Vladimir Boukovski.

L’écrivain expliquait que ceux qui venaient chez lui étaient « des gens qui aimaient véritablement la littérature ». « Au moment des lectures, tous les auditeurs parvenaient à un état extatique. Ça rappelait les temps antiques, quand les livres n’étaient pas publiés mais que l’enseignement se transmettait sous forme orale », se souvenait Mamleïev.

L’écrivain précisait que l’activité de son cercle était alors l’objet de toute l’attention des autorités. « Nous n’appréciions pas le pouvoir soviétique, et c’est peu dire : la majorité d’entre nous, sur le plan spirituel, se considéraient comme des représentants de la vieille Russie, de la Russie historique, dont le bolchevisme avait brisé l’échine », notait-il. L’écrivain était certain que les services spéciaux lisaient ses productions, mais vu que ses récits ne soulevaient pas de thèmes politiques et n’appelaient pas à un renversement du pouvoir soviétique, Mamleïev n’était pas poursuivi. Toutefois, il ne pouvait pas publier ses travaux dans son pays. «  Le plus petit écart depuis la norme du réalisme socialiste était puni », devait rappeler l’écrivain plus tard.

Afin d’être publié, Mamleïev a émigré aux États-Unis avec son épouse en 1974. Vivant là-bas, Mamleïev parlait du caractère « formel et superficiel » des relations humaines dans ce pays. «Vous pouvez passer une heure en compagnie de professeurs éminents et ne parler que du temps qu’il fait. Alors que dans la ruelle Ioujinsky, nous ne parlions que de choses situées au-delà des limites, des frontières, s’était-il notamment souvenu dans son entretien avec Afisha. Un jour, au cours d’une rencontre, nous avons demandé à un professeur de littérature s’il avait lu Faulkner. Il a répondu qu’il ne l’avait jamais lu, parce qu’il s’occupait de littérature française du XVIIIe siècle et qu’il n’en avait pas besoin. Alors que pour nous, tous les classiques, tous leurs personnages étaient pratiquement comme des parents. »

Crédits : archives personnels.
Iouri Mamleïev, dans les années 1970. Crédits : archives personnels.

Aux États-Unis, l’écrivain avait aussi été confronté à des manifestations de russophobie. «  Avant d’arriver en Amérique, nous pensions qu’il n’y avait qu’une lutte de systèmes, mais en réalité, l’affrontement entre nos cultures respectives s’est avéré de très loin plus profond. Il existe aux États-Unis un esprit antirusse, et pas antisoviétique. Quand l’URSS obtient des succès, leurs journaux écrivent : Les Soviets sont allés dans l’espace. Mais s’il se passe quelque chose de négatif, ils disent : Les Russes ont envahi l’Afghanistan », racontait ainsi l’écrivain, qui remarquait également que l’Amérique se caractérisait par un phénomène de « mode des idées » : « D’abord, le marxisme, ensuite l’existentialisme, et ainsi de suite. Alors que chez nous, à Moscou, comment c’était ? Chacun avait sa propre recherche », ajoutait l’écrivain.

En 1983, Mamleïev s’était installé à Paris, avant de revenir à Moscou après l’effondrement de l’Union soviétique. On lui a alors rendu la citoyenneté russe et, jusqu’en 1999, l’écrivain a donné des cours de philosophie indienne à la MGU à Moscou.

Ces dernières années, ses travaux avaient été largement récompensés par divers bourses et prix. En 1993, Mamleïev a reçu le prix Andreï Biely, en 2000, le prix Pouchkine, en 2008, le prix de l’Union des littérateurs. Un des principaux motifs littéraires de Mamleïev étaient les relations de l’homme avec Dieu et la critique du matérialisme. « Il y a dans l’être humain un certain secret, parce qu’il a été créé de façon qu’une partie de lui tend vers le haut, tandis que l’autre s’en va vers le bas, vers l’espace sombre, écrivait-il. Pour trouver la lumière véritable, il faut connaître la véritable obscurité. »

« Notre civilisation est basée sur un mensonge à propos de l’homme, avait déclaré Mamleïev dans une interview pour le quotidien Izvestia. L’humain ne serait prétendument qu’un singe rationnel, et il n’y aurait rien à venir après sa mort. C’est la civilisation matérialiste, où importent le profit, le darwinisme social et la propagande sur l’origine animale de l’homme. Mais toute cette conception du monde s’effondrera comme un château de cartes dans les 100 ou 200 ans à venir », prédisait-il.

Ceux qui ont connu l’écrivain personnellement soulignent le contraste entre le monde effrayant de sa prose et ses manières douces et bienveillantes. « Dans la relation, Mamleïev peut étonner et même décevoir ceux qui, impressionnés par sa prose, s’attendent à découvrir un être lugubre et infernal, foulant au pied toute l’humanité dans un grand rire sardonique, a notamment confié l’écrivain Sergueï Chargounov pour Colta.ru S’il est un grand classique de la littérature monstrueuse, où dominent le sang et la fureur au-delà de toute mesure, Mamleïev, dans la vie, est un être discret, sans repos, ne cessant de parler avec de doux soupirs de la lumière, de la foi et du mystère de la Russie éternelle. Derrière ses mots salutaires pour l’âme résonne un rire sardonique et menaçant ; dans la chaude poignée de sa main de 81 ans, c’est la force d’acier soudaine d’un sorcier ; et dans la profondeur de ses yeux clairs plissés, un feu vacille. »

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