Frappes russes en Syrie : qui est la vraie cible ?

Depuis le 30 septembre, la Russie mène une opération militaire en Syrie, en coordination avec le gouvernement de Bachar el-Assad. Moscou affirme frapper des sites de Daech, les représentants de l’opposition syrienne disent en être les vraies cibles. Que se passe-t-il réellement en Syrie en ce moment ? Quels sont les objectifs de Moscou ? Quel avenir le Kremlin prépare-t-il à son allié et dans quelle mesure coordonne-t-il ses actions avec l’Occident ? Alexandre Baounov, directeur du centre Carnegie de Moscou, donne des éléments de réponses dans une interview à Colta.ru.

Chasseur russe sur le tarmac de l'aérodrome de Lattaquié, en Syrie. Crédits : ministère de la défense russe.
Chasseur russe sur le tarmac de l’aérodrome de Lattaquié, en Syrie. Crédits : ministère de la défense russe.

Colta.ru : Qui la Russie bombarde-t-elle aujourd’hui en Syrie ?

Alexandre Baounov : La Russie et le gouvernement syrien affirment que les frappes aériennes russes visent l’État islamique (EI). En face, l’opposition syrienne accuse Moscou de bombarder ses troupes et des civils. Mais il faut bien garder en mémoire que pour l’opposition, les Russes qui sont venus aider Assad sont de toute façon un cauchemar. Et à des fins de propagande, elle a tout intérêt à affirmer que la Russie est venue exprès pour la combattre. En effet, quel que soit l’adversaire de Moscou en Syrie, ses agissements ne feront que renforcer le régime d’Assad et priveront l’opposition des chances d’une victoire totale. Ainsi, les propos des uns et des autres sont à prendre avec méfiance : les intérêts respectifs de chacun des camps sont manifestes, il faut attendre d’autres témoignages. Si ces déclarations avaient été faites par des observateurs de l’OSCE présents sur place – qui, d’ailleurs, n’y sont pas –, ou la France, par exemple, on aurait pu avoir bien plus confiance dans ces affirmations.

Ensuite, n’oublions pas que l’EI n’est pas un État avec des frontières bien définies. Sur la carte diffusée dans les médias, les territoires que la Russie a bombardés le 30 septembre ne portent pas les couleurs de l’EI. Mais sur le terrain, les choses sont infiniment plus complexes, et il peut y avoir des détachements de l’EI dans tel ou tel village non indiqué sur la carte de la zone occupée.

La question suivante est de savoir qui est encore présent sur place, outre l’EI, et si toutes les autres forces relèvent effectivement de l’opposition « démocratique ». Opposition qui, soit dit en passant, est moins « démocratique » que sunnite, en réalité. Le New York Times a par exemple écrit que les frappes aériennes russes visaient les positions du Front al-Nosra, et non de l’EI. Mais Al-Nosra est une branche d’Al-Qaïda qui, déjà avant l’arrivée de l’EI, a massacré le village chrétien araméen de Maaloula, dans le sud-ouest du pays. Soit une atrocité à laquelle l’EI n’a rien à envier ! Si effectivement les frappes visent leurs sites, c’est parfait !

SYRIE, Frappes russes en Syrie : qui est la vraie cible ?
Les premières vagues de frappes de la Russie étaient concentrées dans les provinces de Homs et Hama. Crédits : Le Figaro.

Colta.ru : Pourquoi la Russie a-t-elle choisi de bombarder des territoires contestés et non ceux de l’EI ?

А.B. : Rappelons-nous que les coalisés américains bombardent l’EI depuis déjà un an, ils ont effectué plusieurs milliers de sorties aériennes. Si Moscou avait visé les mêmes territoires, ses avions se seraient retrouvés dans le même espace aérien que les forces américaines, britanniques ou turques. Et vu que, pour l’instant, nous ne coordonnons pas encore nos actions, ç’aurait pu être dangereux. Moscou a frappé les cibles que lui a indiquées l’armée syrienne. Ce sont des cibles qui se trouvent sur le territoire contrôlé par Assad, et que la coalition occidentale ne vise pas par principe.

Assad contrôle aujourd’hui deux parties du pays : Damas, d’une part, et toute la zone littorale jusqu’au mont Liban, de l’autre. Ces deux zones sont reliées par une route unique, passant par le territoire sunnite des villes de Homs et Hama. Et c’est entre ces deux villes que Moscou a lancé ses premières frappes. L’objectif de Moscou et de l’armée syrienne est de protéger cette route, d’empêcher qu’elle soit coupée. Car alors, le territoire sous contrôle du gouvernement serait divisé en deux parties, ce qui affaiblirait fortement Assad et le rendrait bien plus vulnérable.

Colta.ru : La notion même d’« opposition syrienne » est très brumeuse. Existe-t-il effectivement dans ses rangs des groupes neutres, ou est-ce que ce sont tous des islamistes ?

А.B. : La nature de l’opposition syrienne, c’est un thème en soi, et des plus complexes. Rappelez-vous, par exemple, la révolution iranienne : elle a été faite, conjointement, par les communistes, les démocrates libéraux, l’intelligentsia anti-occidentale, les étudiants et les islamistes. Mais finalement, les islamistes se sont révélés être le groupe le plus fort : ce sont eux qui se sont installés au pouvoir. La situation en Syrie est comparable : la partie de la population qui a refusé sa confiance à Assad était extrêmement hétérogène, mais les islamistes y étaient l’élément le plus puissant. Et encore, les « islamistes » sont eux-mêmes un groupe hétérogène : le terme recouvre un éventail qui va d’organisations relativement modérées, comme les Frères musulmans, jusqu’au Front al-Nosra, qui massacre des villes entières ! L’intelligentsia en costumes occidentaux qui prend la parole à la télévision au nom de l’opposition et prononce des mots d’ordre, c’est le côté médiatique de la résistance, mais sur le terrain, vous avez des gens dans des costumes très différents, armes automatiques à la main… L’aspect laïc ne doit pas nous tromper : le gouvernement d’Assad, lui aussi, est représenté par des hommes d’aspect laïc, européen, et des femmes sans voile. La Syrie est une dictature laïque depuis un demi-siècle.

« En Syrie, avant le printemps arabe, le régime allait vers plus de liberté »

Colta.ru : Aujourd’hui, le monde occidental critique unanimement les autorités syriennes officielles. Quelles sont, selon vous, les perspectives politiques d’Assad, et bénéficie-t-il d’un soutien populaire ?

А.B. : J’étais en Syrie moins d’un an avant le début de la guerre civile, et je peux vous dire que rien ne la laissait augurer. On n’avait absolument pas cette impression d’une dictature pourrissante, prête à s’effondrer, ni d’un gouvernement atroce et haï par le peuple. Ce sentiment était présent en Libye, et il l’est en ce moment même en Iran. Mais en Syrie, c’était un dictateur relativement jeune, en qui les gens fondaient certains espoirs, d’autant qu’il avait effectivement entamé une libéralisation économique. Assad ne cherchait pas à isoler la Syrie, il tentait de reformater prudemment le socialisme arabe en économie de marché. La Damas de l’année 2010 n’avait plus rien à voir avec celle de 2000. Sous la présidence d’Assad, la Syrie a vu apparaître l’initiative privée dans les affaires, des hôtels occidentaux, de nouvelles voitures, des restaurants, des magasins contemporains – ce n’était pas encore Starbucks, mais on y arrivait à grands pas.

Outre la question de la nature d’un régime, il faut se demander dans quelle direction il se développe. Et en Syrie, avant le « printemps arabe », le régime allait vers plus de liberté, ce qui explique d’ailleurs qu’il se soit révélé si solide. Ben Ali a sauté en deux semaines, Moubarak, en six, Kadhafi n’a pu se maintenir quatre mois que parce qu’il a abandonné la capitale pour se réfugier sur le territoire de son clan. Assad, lui, tient la capitale depuis cinq ans ! Et aujourd’hui, il a le soutien d’au moins 30 % de la population : il s’agit des minorités religieuses, pour qui le maintien de son régime est une question de survie, ainsi que d’une partie des sunnites, vu qu’ils ne veulent pas tous vivre selon la charia. D’après certaines données sociologiques, l’EI serait aujourd’hui soutenu par environ un quart de la population syrienne.

Damas. Crédits : Wikicommon
Damas. Crédits : Wikicommon

Colta.ru : Dans ce cas, en quoi Assad ne convenait-il pas à la coalition occidentale ?

А.B. : C’est une grande question. Je pense que les choses se sont déroulées à peu près ainsi : Ben Ali, dictateur laïc et politicien pro-occidental, a sauté d’abord, puis Moubarak, également allié pro-occidental, ensuite Kadhafi, que l’Ouest haïssait mais qui avait justement, ces dernières années, normalisé ses relations avec lui, en laissant entrer en Libye les compagnies pétrolières occidentales. Et le sentiment est né qu’Assad aussi allait tomber rapidement – donc, pourquoi ne pas prendre l’initiative de le destituer ? La Syrie faisait tout de même partie du camp anti-occidental depuis un demi-siècle, plutôt alliée de l’URSS et de l’Iran, que l’Ouest n’aime pas beaucoup. Mais son pari sur un renversement pacifique a échoué. Ensuite, c’est de l’enchaînement logique : puisqu’ils n’ont pas réussi à le faire tomber par les manifestations, qu’Assad a dispersées, ils ont décidé d’y contribuer par d’autres méthodes. Et quand on investit toujours dans le même camp d’un conflit, que ce camp ne parvient décidément pas à l’emporter et qu’on y est impliqué jusqu’au cou, il est pratiquement impossible de reprendre sa mise. C’est précisément au cours des années de guerre civile qu’Assad est devenu un « dictateur sanguinaire » – parce que son armée a tué beaucoup de gens. D’un autre côté, les gens qui le combattent en ont tué à peu près autant – ou, du moins, autant qu’ils ont pu.

Aujourd’hui, les régimes non libéraux représentent environ la moitié de notre planète. Mais le fait qu’un pays n’est pas libre justifie-t-il que nous contribuions immédiatement à destituer le régime qui le gouverne ? Peut-être vaudrait-il mieux commencer par se demander qui est en mesure de le remplacer ?! Ce à quoi nous assistons aujourd’hui en Syrie, ce n’est pas simplement un changement de régime. C’est une guerre, dont le prix d’élève déjà à 250 000 vies et quatre millions de réfugiés. Cela en valait-il vraiment la peine, quand on sait que la Syrie d’avant la guerre n’était le théâtre d’aucune atrocité ? – c’est une grande question. On y rencontrait les répressions « habituelles » pour la région. Je comprends que le terme même de « répressions » provoque une juste colère, mais très franchement, on observe des répressions dans n’importe quel autre pays non libre. Au début du « printemps arabe », la Syrie était un pays incomparablement plus agréable à vivre que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou le Qatar, sans parler du Yémen. Tout le Proche-Orient est autoritaire – on n’y trouve pas de démocratie, à l’exception d’Israël, du Liban et de la Turquie.

Colta.ru : Qui est le principal coupable de ce qui se passe aujourd’hui en Syrie ?

А.B. : L’Occident dit ceci : Assad aurait dû partir tout de suite – nous aurions aujourd’hui la paix. Ben Ali et Moubarak sont partis, par exemple, et il n’y a pas eu de guerre civile en Tunisie ni en Égypte. Mais pourquoi sont-ils partis ? Ils ne sont pas partis volontairement, mais parce que leurs généraux et les populations de leurs capitales respectives leur ont retiré leur soutien. En Syrie, le scénario a été très différent : on n’a pas vu, à Damas, de grosses manifestations antigouvernementales ; les gens ne sont descendus dans la rue que dans des villes de province d’importance secondaire de la zone sunnite. Et quand les sunnites protestent contre un pouvoir « hérétique », c’est très différent de quand les libéraux et démocrates locaux descendent sur la plus grande place de la capitale pour exiger la démission du dictateur. Il n’y avait pas de masse critique de protestataires à Damas. Ensuite, qui sont les personnalités représentant ce « mouvement démocratique syrien » ? C’est la guerre depuis quatre ans, et ces gens, en somme, n’existent pas – ce sont des ombres. Il y a des porte-paroles, des chefs militaires – mais aucun leader démocratique. C’est-à-dire que d’un côté, nous avons une dictature laïque, et de l’autre – allez savoir quoi !

Y aurait-il eu une guerre civile en Syrie si Assad avait abdiqué dès le départ ? C’est très difficile d’y répondre. Il y avait en Syrie de très nombreuses conditions préalables à une débâcle du régime, tout comme en Libye. Vous avez une zone kurde, une zone chiite, une zone alaouite [d’où vient Assad], une sunnite. Tous ces groupes auraient aussi bien pu se massacrer les uns les autres sans Assad – comme au Liban, avant ça, pendant 20 ans ! Pas besoin de dictateur pour ça.

« Tous les camps reconstruisent la réalité dans une mesure à peu près égale »

Colta.ru : Dans ce cas, la position officielle de la Russie sur le conflit syrien semble assez cohérente…

А.B. : Oui. La position de la Russie est bien plus cohérente sur la Syrie que sur l’Ukraine, notamment. Concernant l’Ukraine, la Russie crée un mythe, ce qu’on ne peut pas affirmer à propos de la Syrie. Aujourd’hui, tous les camps reconstruisent la réalité dans une mesure à peu près égale. Le thème d’un Assad abominable et haï de tous relève autant de la construction que celui d’une opposition constituée exclusivement des milices d’Al-Qaïda.

Avec notre intervention dans le conflit syrien, nous cessons d’être le-pays-qui-fait-la-guerre-à-l’Ukraine : nous avons commencé de combattre les islamistes, ce qui nous confère un statut autrement respectable. Si la guerre cesse en Ukraine, les sanctions occidentales ne disparaîtront pas et la rhétorique n’évoluera probablement pas, mais ce sera de l’histoire ancienne. On nous laissera combattre l’EI et on continuera d’insister pour que nous ne touchions pas aux terroristes qui se trouvent sur les territoires contrôlés par l’opposition. Idéalement, les États-Unis devraient aussi donner à leurs subordonnés le signal de ne pas toucher Assad et de se concentrer sur l’EI. Le problème du pouvoir ne devra être réglé qu’ensuite ; parce que renverser Assad aujourd’hui, alors que l’EI est présent dans les environs de Damas, ce serait de la folie pure et de l’irresponsabilité totale, une décision qui ne ferait qu’aggraver le bain de sang.

Mais après la fin du conflit, on ne pourra pas revenir à la situation d’avant-guerre. Après une guerre civile, un des camps ne peut pas régner pacifiquement. Le choix responsable serait de mettre fin aux tentatives mutuelles de l’opposition et du gouvernement de se massacrer l’un l’autre. Les deux coalitions – l’Occident, l’opposition et les Kurdes d’un côté, et Assad, la Russie et l’Iran, de l’autre – doivent commencer par écraser l’EI, et ensuite s’entendre sur la formation d’un gouvernement provisoire auquel siégeront toutes les forces en présence. Mais aujourd’hui, nous sommes tous face à une hydre invaincue, et elle est en pleine santé.

Colta.ru : Quels objectifs Moscou poursuit-elle en Syrie, et comment ses agissements seront-ils perçus à l’intérieur du pays ?

А.B. : À la différence de l’Ukraine, on n’aura pas de soutien de masse au « peuple frère » syrien en Russie. En envoyant des troupes en Syrie, Poutine ne cherche à monter dans les sondages ni à rassembler le pays. Il s’efforce de dépasser l’isolement de la Russie et de tourner une page. Et nous voyons déjà que ces tentatives sont plutôt couronnées de succès.

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