Derbent, la ville ouverte

La ville de Derbent, au Daghestan, vient de fêter son 2000e anniversaire, le 19 septembre dernier. La plus ancienne cité de Russie est aussi un exemple de cohabitation pacifique et amicale de peuples aux origines et confessions les plus diverses. Reportage.

Les participants du festival des cultures nationales et des métochions des peuples au Daghestan sur la place de Liberté dans le cadre de la fête du 2000 anniversaire de Derbent. Crédits : Alexeï Filippov / RIA Novosti
Stand d’artisanat traditionnel dans le cadre de la fête des 2000 ans de Derbent, le 19 septembre. Crédits : Alexeï Filippov / RIA Novosti

L’air de la vieille ville du Sud plafonne à 40°C, mais les rues, au lieu du silence ordinaire de la mi-journée, sont inhabituellement agitées. Pour les 2000 ans de la cité, des ouvriers pavent les rues et réparent des fissures dans les murs de la ville, Derbent s’élargit et s’éclaire – même si les intellectuels locaux vous diront qu’elle perd de son charme, avec toutes ces restaurations.

Le portrait de Pierre le Grand à Derbent, l'inscription : « En posant le pied sur la terre de Derbent, nous avons obtenu une solide fondation de la Russie sur les vagues de la Caspienne. » Crédits : kavpolit.com
Portrait de Pierre le Grand à Derbent et l’inscription : « En posant le pied sur la terre de Derbent, nous avons obtenu une solide fondation de la Russie sur les vagues de la Caspienne. » Crédits : kavpolit.com

Au cours de sa longue histoire, Derbent a fait partie du royaume d’Albanie du Caucase, de l’Iran sassanide et du Califat arabe, et a même été la capitale du Khanat de Derbent. Les Russes sont arrivés dans la ville au XVIIIe siècle : Pierre le Grand s’est arrêté ici en 1722, au cours de sa campagne de Perse. En partant, le tsar a laissé en ville une garnison qui y est restée 13 ans, pour finalement céder Derbent à l’Iran en 1735. La ville n’a rejoint le giron de l’Empire russe qu’en 1813. On croise jusqu’à présent de nombreux portraits de Pierre le Grand à Derbent, et tous les habitants connaissent par cœur la citation de l’empereur : « En posant le pied sur la terre de Derbent, nous avons obtenu une solide fondation de la Russie sur les vagues de la Caspienne. »

À Derbent, on respecte autant le pouvoir central que la personne du président Poutine, dont les portraits sont même plus nombreux que ceux de Pierre le Grand. Le président russe ne le cède qu’au chef de la république, Ramazan Abdoulatipov, aussi omniprésent sur les affiches municipales.

« Il y a toujours eu des favoris, ici »

Au premier plan la cathédrale grégorien-arménienne du XIX siècle. Au deuxième plan La citadelle Naryn-Kala. Crédits : yarkiykompas.com
Au premier plan : la Сathédrale Saint-Sauveur, une église arménienne du XIX siècle. En arrière-plan : la citadelle Naryn-Kala. Crédits : yarkiykompas.com

Ali Ibragimov, directeur du musée-réserve d’État d’art, d’architecture et d’histoire de la ville, est un Derbentien de souche. Il raconte avec nostalgie comment la ville a changé au fil du XXe siècle. Historiquement, les maisons avaient toutes des toits plats, d’où leurs propriétaires pouvaient riposter aux attaques ennemies. Mais à l’époque soviétique, les gens se sont mis à reconstruire leurs toits en pente douce. « L’image de la ville a profondément changé », constate Ali Ibragimov. Le pouvoir soviétique a également édifié à Derbent plusieurs tours d’immeubles de huit étages, et les habitants ont construit dans les murs antiques des maisons, des bains publics et des restaurants. « Personne ne se souciait de préserver notre ville parce que tous les postes à responsabilité étaient occupés par des gens venus d’ailleurs, explique le directeur du musée. Ils ne connaissaient pas la spécificité de Derbent. »

Et c’est quoi, un authentique habitant de Derbent ? « C’est quand tes voisins, la nuit, te visitent et te disent : Écoute, mon cher, crois-tu vraiment qu’on puisse construire ici un immeuble haut ? Ton grand-père était un homme bien, il n’aurait pas approuvé ça.» Ali insiste : Derbent mérite le respect, « car ce n’est pas une simple petite ville de province, c’est le berceau de la civilisation », assure-t-il, ajoutant que la cité possédait un système de canalisations dès le VIe siècle, « alors que toute l’Europe médiévale jetait encore ses déchets en pleine rue ».

« Derbent sort de tous les cadres : administratifs et territoriaux autant qu’ethniques »

Les citoyennes à côté de la mosquée à Derbent, Daghestan. 2015. Crédits : Vladimir Viatkine / RIA Novosti
Des femmes sortent d’une mosquée à Derbent. Crédits : Vladimir Viatkine / RIA Novosti

Autrefois, Derbent, située entre la Caspienne et les contreforts du Caucase, était une étape de la Grande route de la Soie, traversée quotidiennement par les caravanes. Et beaucoup de voyageurs se sont installés ici pour toujours, formant une ville complexe, aux multiples visages.

« Derbent sort par essence de tous les cadres : administratifs et territoriaux autant qu’ethniques, affirme l’archéologue Mourtazali Gadjiev. Notre ville a fait partie de plusieurs États. Elle est au carrefour des routes commerciales, des civilisations, des cultures. L’argent d’Arabie arrivait en Russie et en Scandinavie par Derbent et, dans le sens inverse, on transportait des fourrures et des peaux, du miel, de la cire, des esclaves. C’était la plus grosse ville du Caucase et une des villes les plus importantes de l’Orient musulman. Le christianisme est apparu ici presque mille ans plus tôt qu’en Russie. Derbent appartient au monde entier. »

Derbent a toujours accueilli des ethnies nombreuses, et très diverses. Aujourd’hui, les habitants de Derbent sont à 33 % environ azéris, à 34 % lezguines, à 15 % tabassarans, à 6 % darguines, à 3,7 % russes et à 1 % juifs des montagnes, et la population est passée de 60 mille personnes à 120 mille au cours des quarante dernières années.

La question ethnique a toujours été importante à Derbent : avec une telle quantité de nationalités, les habitants devaient connaître les habitudes des uns et des autres pour n’offenser personne. « Sur ce minuscule espace entre la mer et les montagnes, les habitants de Derbent ont appris à coexister, résume Svetlana Anokhina, journaliste daghestanaise et auteur du projetIl y avait une ville, consacré à l’histoire des habitants de Derbent. Ici, les gens issus de différentes ethnies et confessions ont toujours su négocier et trouver ensemble des solutions à leurs problèmes. »

« C’est la ville des trois religions, et ça l’a toujours été »

L’église de l’Intercession de la Sainte mère de Dieu. Crédits : strana.ru
L’église de l’Intercession de la Sainte mère de Dieu à Derbent. Crédits : strana.ru

Près du rempart nord de Derbent, s’élève l’église de l’Intercession de la Sainte mère de Dieu, construite en 1902. « Pendant la guerre, le bâtiment abritait le bureau de recrutement, c’est de là que les gens partaient pour le front », raconte le supérieur de l’église, l’archiprêtre Nikolaï Kotelnikov. Il est arrivé ici il y a 36 ans et se considère à Derbent comme chez lui : « Mon pays est le Daghestan. Où voudriez-vous que j’aille, et pour chercher quoi ?, dit-il. Ici, c’est tranquille, personne ne nous persécute. Nous vivons en paix. Je suis invité chez les musulmans aussi bien que chez les juifs. Je vais à leurs fêtes, eux viennent chez nous. Pour la Nativité, nous mettons le sapin en centre-ville, dans le Club des enfants. C’est la mairie qui nous prête le local. Et toute la ville vient voir notre sapin. À Pâques aussi, les gens viennent nous voir à l’église. Et ils prennent de l’eau bénite. »

L’église est propre et entretenue, les travaux sont assurés par la communauté, sur ses fonds et ses forces : cette année, ils ont décoré les sols, l’année prochaine, ils devraient repeindre les murs en blanc.

L’archiprêtre explique que la communauté orthodoxe de Derbent n’est pas très importante – cinquante personnes assistent régulièrement à la messe. Mais l’église accueille aussi les militaires et leurs familles, stationnés à la garnison. L’église vit uniquement grâce aux dons des paroissiens.

« Et maintenant, vous allez à la synagogue ?, nous demande le père Nikolaï. Passez donc le bonjour à Piotr Moïsseevitch, c’est mon ami. »

« Jérusalem russe »

La synagogue Kele-Numaz à Derbent. Crédits : rozhko.livejournal.com
La synagogue Kele-Numaz à Derbent. Crédits : rozhko.livejournal.com

C’est la fête à la synagogue Kele-Numaz : on vient d’apporter d’Israël le livre de Sefer Torah, sacré pour les Juifs. Après avoir observé tous les rites exigés et posé le livre sur son reposoir sacré, les hommes dansent dans la salle et les femmes les regardent, amusées, debout sur le côté.

Autrefois, se dressait ici l’ancienne synagogue, construite en 1914, mais le bâtiment s’est peu à peu délabré et, en 2010, la communauté en a bâti une nouvelle, au même endroit. Le secrétaire d’administration de la communauté juive de Derbent, Piotr Moïsseevitch Malinski, nous fait visiter la synagogue, montrant avec amour et fierté le solide bâtiment tout neuf. Le lieu abrite désormais, outre la salle de prière, un centre culturel et des salles de sport et de théâtre.

« Derbent avait huit synagogues, explique Malinski, mais il n’en reste qu’une. Il y a encore cinquante ans, la ville comptait 35 mille Juifs. Quand nous avons détruit la vieille synagogue, nous avons numéroté chacune de ses pierres. Et elles ont toutes été réutilisées pour la construction de la nouvelle. Elles sont toutes là, dans les murs. »

À l’étage, d’où l’on entend résonner des rires d’enfants, la communauté a ouvert un jardin d’enfants avec l’accord de l’administration municipale. Le Daghestan en manque, les listes d’attente comptent au moins 60 mille noms. « Évidemment, nous avons organisé ce jardin d’enfants pour nos petits en priorité, parce qu’il y a un certain nombre de mères célibataires qui doivent travailler. Mais nous acceptons aussi les enfants d’autres ethnies et confessions », précise Malinski.

Malinski, comme les autres habitants de Derbent, affirme que la ville est particulière. « C’est la ville des trois religions, ça l’a toujours été. Nous avons tout le temps trouvé une langue commune avec les chrétiens et les musulmans. Nous avons aussi notre propre cimetière dans la ville », explique-t-il.

Le caractère multiconfessionnel de Derbent est considéré comme sa carte de visite, au même titre que la citadelle Naryn-Kala, inscrite au patrimoine culturel mondial de l’UNESCO. Cet équilibre religieux permet à Derbent de rester la ville la plus calme du Daghestan. Un musée des cultures et religions mondiales y a ouvert récemment, et sur les murs des maisons du centre-ville, on croise régulièrement des banderoles proclamant : « Derbent : la Jérusalem russe ».

« Portes fermées »

La cour de la mosquée Djouma à Derbent. Crédits : otelkurdu.com
Devant la mosquée Djouma à Derbent. Crédits : WikiMedia

Une rue étroite monte vers le cœur des vieux quartiers. Ici, dans le quartier numéro sept, se dresse la plus ancienne mosquée de Russie – elle est âgée de 1 300 ans.

La cour de la mosquée est silencieuse, on n’entend que les hauts platanes converser avec le vent. Toute la ville sait que ces arbres ont 800 ans, et que leurs racines courent sous tout le quartier. L’imam Saïd-Gashim Mirteïbov se souvient de son arrivée ici, petit garçon – aujourd’hui, il a les cheveux blancs, mais les arbres sont restés jeunes. Il explique que ces platanes ont aidé à préserver la mosquée : ils attirent toute l’humidité superflue, et leurs racines tiennent solidement les fondations. Autrefois, avant l’arrivée de la télévision, tous les musulmans de la ville se rassemblaient chaque jour à la mosquée pour lire le Coran, et discuter. Aujourd’hui, ils ne se réunissent plus que le vendredi, pour la Grande prière. La mosquée se souvient que le khan empruntait la rue voisine pour aller de la citadelle au banya, cette rue que les habitants surnomment jusqu’à présent la rue du Khan. Et elle se rappelle bien d’autres choses encore. « Je suis fier de ma ville, dit Saïd-Gashim Mirteïbov. Elle n’a pas deux mille ans – elle en a cinq mille. C’est la plus ancienne. »

Quand vous dites aux habitants de Derbent que, depuis le rattachement de la Crimée, leur ville n’est plus la plus ancienne de Russie, ils se vexent [la ville de Théodosie aurait plus de 2500 ans, ndlr]. En réalité, des traces de peuplement datées des IVe et IIIe siècles avant notre ère ont été découvertes ici en 1986, mais selon les archéologues, elles n’auraient pas de lien avec la ville actuelle.

L’imam nous fait visiter la mosquée, couverte de tapis, avec ses arches voutées, ses trois galeries et ses 40 colonnes. « Il y a eu un tremblement de terre ici, il y a 500 ans, et les colonnes se sont légèrement inclinées vers la gauche, montre l’imam, dans la pénombre de la dernière galerie en courbe. Et la mosquée est entièrement construite avec des pierres – jusqu’aujourd’hui, aucun clou n’y a jamais été enfoncé nulle part. En termes d’ancienneté, elle ne le cède qu’aux mosquées de la Mecque, de Médine et de Jérusalem. Mais bien sûr, elle coûte très cher en restauration. »

Alors que nous montons jusqu’à la citadelle Naryn-Kala, on entend résonner sur la ville, depuis le minaret de la grande mosquée, l’appel à la prière du soir.

Gatiba Talibova, collaboratrice du musée, nous fait faire le tour de la citadelle, dont les murs de pierres ont été édifiés aux Ve et VIe siècles et cimentés à l’aide d’un mélange de jaune d’œuf et de crin de cheval. Jusqu’au début du XXe siècle, la citadelle abritait un palais de khan, que l’on surnommait la perle de l’Asie. Mais le palais a été détruit lors de la Guerre civile des années 1917-1922. Il n’en reste qu’un ancien portail aux dragons, qui servait autrefois d’entrée de service. Lors de la prise de Derbent par les bolchéviques, l’Armée rouge fusillait ses ennemis sur les murs occidentaux de la citadelle – on voit encore les traces de balles.

Depuis les remparts de la citadelle, nous contemplons la ville dans le soir – et comprenons enfin la logique qui préside à la construction de ses murs et de ses portes : trois kilomètres séparent la forteresse, située sur les contreforts du Caucase, de la mer. Les montagnes et la mer sont les défenses naturelles de la ville, et, sur ses deux autres côtés, elle est protégée par de puissants remparts, qui descendent à 500 mètres sous la mer. Personne ne pouvait contourner la ville : la nuit, une fois ses portes fermées, elle devenait imprenable. C’est d’ailleurs de là que la ville tire son nom : darbandsignifie « portes fermées » en persan.

Depuis la forteresse Naryn-Kala, des rues droites descendent jusqu’à la mer. Derbent a fortement changé au cours de l’année passée : les rues sont plus larges et plus propres, il y a désormais des parcs spacieux avec fontaines et aires de jeux pour enfants, et la citadelle, éclairée, est aujourd’hui visible depuis partout en ville.

Le soir, quand la fraîcheur arrive de la montagne, les habitants de la vieille ville sortent de leurs maisons. Nous prenons la rue Rzaeva, droite comme une flèche, filant vers la mer depuis la forteresse. Les gens assis sur les marches et les bancs nous saluent amicalement :

— D’où êtes-vous ? Bienvenue dans notre ville ! Elle a cinq mille ans !

— Elle va vous plaire !

— Nous sommes si heureux de vous accueillir !

Et comme ça – sur tout le chemin, jusqu’à la berge.

On nous raconte qu’à l’époque soviétique, la ville accueillait beaucoup de touristes, et puis, les temps ont changé. Au début des années 1990, les gens se sont mis à quitter Derbent massivement : après la chute de l’URSS, le chemin de fer local, qui reliait la Russie centrale à la région Caucase, a cessé de jouer un rôle important, et les usines ont fermé peu à peu. La ville était sale et abandonnée, et même les locaux ont commencé d’en oublier l’histoire.

Rue Pouchkine, trois voisines parviennent à nous convaincre d’accepter un thé, puis nous laissent leurs adresses et numéros de téléphone, en insistant pour que nous revenions les voir tous les ans. Près du rempart sud, nous avons droit à toute une conférence sur le thème de la grandeur actuelle et future de Derbent. On dirait que les habitants, transformés en arrière-cour du grand pays, sont nostalgiques du rôle qui avait été attribué à leur ville dès le moment de sa fondation.

Célébrations des 2000 ans de Derbent, le 19 septembre dernier

2 commentaires

  1. Je ne connaissais pas cette ville très ancienne , la plus vieille de Russie, qui a été le carrefour de civilisations brillantes, l’ancienne Perse ,l’Albanie du Caucase, le califat arabe , un khanat tatare et la Russie de Pierre le Grand.
    Ses monuments très anciens rappellent son riche passé.

  2. Derbent est évoquée dans un très bon roman d’Alexandre Dumas, la Boule de neige, que l’on peut lire gratuitement sur internet.

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