Des différents arts de vivre ensemble : cinq communautés artistiques russes 

Les épreuves et la rigueur de l’existence ont toujours poussé les hommes à vivre ensemble, et la solidarité est aussi profondément inscrite dans les gênes et les mémoires que les lois du chacun pour soi ou du plus fort. On peut se contenter de vivre les uns à côté des autres, ou bien vouloir ce regroupement, au nom de telle ou telle idée. La communauté est aussi, dans l’histoire, le modèle de ceux qui refusent la société régie par un État supérieur pour vivre selon leurs lois, c’est la possibilité, pour les utopistes de tout poil, de partir de zéro et de mettre le rêve en pratique. Dans la Russie soviétique, le logement communautaire – imposé, avec ses splendeurs et ses misères – était l’incarnation la plus quotidienne de la grande idée socialiste. Dans la Russie d’aujourd’hui, face aux désillusions post-liberté selon McDonald’s, certains réinventent une vie communautaire nouvelle version – choisie, pleinement assumée. Voyage parmi cinq communautés artistiques du vaste pays – éventail des possibles.

Pour de doux rêveurs

Festival « Le tournant vers Gouslitsa », octobre 2014. Crédits : Petr Karpenko, art-guslitsa.ru
Domaine créatif de Gouslitsa. Crédits : Petr Karpenko/art-guslitsa.ru

Gouslitsa, c’est un centre d’art contemporain d’un nouveau genre, au financement entièrement privé, provenant principalement de fondations internationales de soutien à la culture, installé dans une ancienne fabrique de tissage de la petite ville d’Ilinsky pogost, en région de Moscou – contrée marchande, consciente et fière de son histoire, refuge traditionnel des proches du pouvoir amoureux d’indépendance : seigneurs moscovites et autres Vieux-croyants. Au « Domaine créatif de Gouslitsa », on défend un art contemporain inscrit dans le quotidien, pas glamour, bon enfant, on prône le work in progress, on tente de recréer le lien qui unissait l’usine à la ville.

Gouslitsa accueille cette année, notamment, une exposition « parallèle » de la 6e biennale d’art contemporain de Moscou : à trois heures de train de banlieue des arrogantes galeries du centre, des installations créées avec les moyens du bord. Le centre accueille des résidents, sur dossier, organise divers ateliers – de la musique au jardinage écologique, en passant par le yoga – mais propose aussi une maison d’hôtes : café végétarien et banya. Gouslitsa, c’est un bout d’avenir : une « Maison de la culture » aussi authentiquement populaire que l’étaient ses ancêtres soviétiques – mais initiée d’en bas. Trouver l’inspiration poétique en coupant du bois.

Domaine créatif de Gouslitsa, oul. Mitrokhinskaïa, Ilinsky pogost, raïon d’Orekhovo-Zouevski, région de Moscou.
www.art-guslitsa.ru

Pour un doux révolutionnaire

united kingdom of siberia. Damir Mouratov. Crédit : Archives personnels
Crédits : Damir Mouratov.

Damir Mouratov, c’est une commune à lui seul, quelqu’un qui sait à quel point on ne « change le monde » qu’en se changeant soi-même, qu’en inversant le point de vue. Damir Mouratov vit à Omsk, en Sibérie lointaine, dans une petite maison de bois perdue au centre d’une vaste zone industrielle. Face aux barres d’immeubles qui bouchent l’horizon et à toute la grisaille alentour, Mouratov a choisi le développement constant de son monde intérieur et la joie de vivre – envers et contre tout. Il est né en paysage hostile ? Qu’importe ! – il contemplera les huit fleurs de lotus en plastique voguant dans la vieille baignoire qui sert d’étang à sa cour.

Sibérien de souche, Damir Mouratov a retenu de la sagesse orientale combien la lutte frontale est vaine – son combat de vie est en oblique, jamais destructeur. Mouratov peint, sculpte, colle, bricole, retape et parodie le monde à loisir, avec tendresse. Ce qu’il veut, lui c’est, aimer – chaque matin, chaque seconde – ce qu’il a sous le nez et derrière ses fenêtres, et pouvoir faire de beaux rêves. Alors surtout, surtout – ne le traitez pas d’artiste ; contentez-vous d’aller frapper à la porte de son antre, où le voyageur trouve toujours sa place.

Pour contacter l’artiste : https://www.facebook.com/damir.muratov

Pour un doux arbitraire

L'appartement à Saltikovka - foyer de jeunes travailleurs. Crédits : vk.me
Saltikovka – foyer de jeunes travailleurs. Crédits : vk.me

Dans le civil, Vadim Nazarenko est ingénieur en électronique. De l’autre côté du miroir – le seul qui vaille –, il se situe quelque part entre un gourou et un dictateur – façon sauveur de Rome ou despote éclairé. Vadim ne veut – ne peut – pas vivre seul, mais sait combien la liberté est contraignante, combien la tolérance véritable doit être imposée d’en-haut. Vadim a depuis longtemps jeté au feu toute règle écrite : chez lui, l’Administration a tous les pouvoirs, et l’Administration – c’est lui.

Le bâtiment de la banlieue moscovite qu’il a acheté et retapé est un refuge pour ceux qui ont choisi de vivre selon leurs propres règles – et en ont éprouvé le prix. Musiciens, poètes ou banquiers – ici, l’on recueille et l’on héberge tous les chats errants à une seule condition : ne jamais oublier le collectif. Des règles – orales – aussi simples qu’essentielles : avoir du plaisir à vivre ensemble ; participer quand-on-peut-comme-on-peut aux tâches ménagères et autres travaux forcés ; toujours porter des sous-vêtements ; réduire ses biens personnels au strict minimum ; surtout, regorger d’idées et propositions les plus farfelues et irréalisables… En un mot, se trouver, être et rester soi-même – quoiqu’il advienne.

Commune TchMO (Foyer de jeunesse privé), région de Moscou, village de Saltikovka.
Pour contacter la commune : vaddim@mail.ru
https://vk.com/albums-12328289

http://vaddim.livejournal.com

Pour de doux isolés

Mini-commune « Soyez les bienvenus », Riazan. Crédits : vk.com
Mini-commune « Soyez les bienvenus », Riazan. Crédits : vk.com

Riazan à la frontière de la forêt et de la steppe, Riazan la première ville assiégée – et la forteresse. Riazan à l’orée du Sud et des terres « non-russes » – cité particulière, individualiste. Ville marchande, puis centre d’industrie lourde et complexe militaro-industriel – loin des capitales, Riazan n’inspire pas à la bohème post-moderne, et on y est extravagant à peu de frais. « Soyez les bienvenus », c’est, en toute simplicité, le nom de la seule commune artistique de Riazan, installée dans un cinq pièces du centre-ville, des plus banals.

Mini-commune « Soyez les bienvenus », Riazan. Crédits : vk.com
Crédits : vk.com

En toute simplicité, trois colocataires, jeunes gens issus de la maigre « classe créative » locale, y ont organisé une modeste vie alternative : réparation et prêt de vélos, concerts tranquilles et expositions de jeunes peintres, accueil d’hôtes de passage en couchsurfing. Loin d’eux l’idée de toute provocation trash, ni squat ni débauche – ici, on paie son loyer et on respecte ses voisins, on n’est « pas un anti-café » et on préfère recevoir sur rendez-vous. Aujourd’hui, certaines des premiers fondateurs sont partis et des nouveaux venus ont repris le flambeau ; ici, vous diront ces communards 2.0, le premier et principal exploit est de se choisir – mutuellement attirés par ses brins de folie respectifs. En toute simplicité.

Mini-commune « Soyez les bienvenus », rue Podgornaïa, Riazan.
https://vk.com/wearecommune

Pour un doux iconoclaste

Musée-résidence public et privé « Artkommunalka Erofeïev et les autres ». Crédits : vk.com
Musée-résidence Artkommunalka. Crédits : vk.com

Chez Artkommunalka, à Kolomna, à une centaine de kilomètres au sud-est de la capitale, on n’aime rien tant que le paradoxe : le génie du lieu de cette institution est le plus grand destructeur de toute institution de toute l’histoire littéraire russe – l’esprit de l’écrivain Venedikt Erofeïev. Et le musée travaille à faire vivre le présent d’un passé moins manifestement glorieux que celui des églises, des tsars ou même des premiers bolchéviques. Dans cet ancien immeuble résidentiel, Artkommunalka recrée l’appartement communautaire typique des années apparemment mornes de l’après-guerre et du Dégel.

Vieux vélo et patins à glace dans l’entrée, revues scientifiques et manuels de « conseils utiles », murs croulant sous les livres et bibliothèques servant à ranger les conserves, transistor et appareil photo d’époque, cordes à linge communes… et l’incontournable cuisine, qui alliait le vivre ensemble le plus quotidien à la liberté sans pareil des conversations privées. Cette cuisine qui est aussi le passage secret vers l’actualité du lieu : la grande salle d’exposition, qui accueille régulièrement des spectacles, concerts et conférences et présente les créations des écrivains résidents, hébergés pour quelques semaines, sur concours.

Musée-résidence public et privé « Artkommunalka Erofeïev et les autres », oul. Oktyabrskoï revolioutsii, d. 205, Kolomna, région de Moscou.
www.artkommunalka.com

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