Artem Oganov : « La Russie est un pays mystérieux, si logiquement il doit perdre, il gagne »

Après avoir été chercheur et professeur dans des universités anglaise, suisse, américaine et chinoise pendant quinze ans, le chimiste Artem Oganov est revenu prendre la tête du laboratoire de recherche technologique de Skolkovo, à Moscou. Retour sur sa naissance en Ukraine, les humeurs chinoises, la troisième guerre mondiale, les girafes de Madagascar… Rencontre.

Artem Oganov. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR
Artem Oganov. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance…

Artem Oganov : Je suis né à Moscou selon les papiers officiels mais en fait en Ukraine. Mes parents étaient moscovites mais ma mère voulait accoucher là où elle était née, à Dnepropetrovsk. J’y ai vécu les quinze premiers jours de ma vie, puis suis revenu à Moscou. Je suis un enfant typique de l’Union soviétique – mon père est né en Géorgie mais était un Arménien du Haut-Karabakh, qui appartenait à l’époque à l’Azerbaïdjan, et ma mère est une Juive d’Ukraine.

Le Courrier de Russie : Que diriez-vous de votre famille ?

A.O. : Mes grands-parents du côté maternel ont fait la guerre, et ma grand-mère juive aussi, d’ailleurs. À cause de la guerre, ma famille s’est éparpillée à travers la Russie, les petits frères de mon grand-père maternel furent envoyés au Tadjikistan pour éviter la chambre à gaz. Du côté de ma grand-mère maternelle, ils ont péri pendant la révolution, parce qu’ils étaient riches et je crois nobles, ils étaient juifs mais avaient été anoblis. Côté paternel, ce sont des gens des montagnes, qui vivent plus de cent ans, mon arrière-grand-père s’est marié à 101 ans et est mort à 103, en tombant d’un âne !

LCDR : Quel regard portez-vous sur la Russie d’aujourd’hui ?

A.O. : Vous savez, quand on vit longtemps à l’étranger, on perd le goût de son pays. Je suis parti en 1998, on avait l’impression que le pays allait mourir et, moi-même, je croyais la Russie morte ; mais heureusement, quand les gens pensent ainsi, ils n’ont pas toujours raison ! Nous sommes ici dans le quartier français [Tchistye Proudy], un endroit peuplé de Français qui ont quitté leur pays en pleine révolution alors qu’ils y avaient vécu heureux avant – eux aussi devaient penser alors que la France était foutue, mais ils ont finalement pu y retourner et y vivre. Je pense que ces gens comprennent bien ce que j’ai compris : « La maison, c’est la maison », on peut être heureux dans d’autres pays mais la maison, c’est mieux. Lorsque je rentrais en Russie, je me disais à chaque fois : « Je retourne dans un pays que je crois mort », mais les choses ont bougé, j’étais prêt à m’adapter à mon propre pays après cinq ans en Grande-Bretagne, six ans en Suisse, autant aux États-Unis et une année en Chine.

LCDR : Comment s’est passée cette réinstallation ?

A.O. : C’était bien plus simple que dans les autres pays, même si certaines choses m’ont surpris. Par exemple, quand je suis parti, les jeunes Russes ne voulaient pas apprendre la science, les années 1990 avaient signé le déclin de ce qu’il y avait de bien en Russie, et la science en faisait partie. Mais aujourd’hui, je vois qu’il y a de nombreux scientifiques russes de talent, c’est une très agréable surprise.

LCDR : D’autres surprises ?

A.O. : Une autre agréable surprise a été de voir la naissance d’affaires d’un nouveau genre, un de mes amis a par exemple créé un portail scientifique sur lequel des scientifiques du monde entier donne des cours de 15 minutes accessibles à tout le monde, il a commencé en russe mais il existe désormais aussi en anglais. Un autre ami, originaire de Tchétchénie, a créé une maison de thé et de glaces qui fait notamment des glaces au pain de blé. Il est arrivé les poches vides et maintenant, tout Moscou le connaît, des délégations chinoises viennent chez lui.

LCDR : Quelles furent vos impressions sur Skolkovo ?

A.O. : J’aime beaucoup y travailler, tous les cours sont en anglais, la moitié des étudiants sont étrangers et l’autre moitié russes ou russophones et, malgré la situation actuelle, il y a beaucoup d’Ukrainiens. C’est une université organisée sans toute la bureaucratie traditionnelle – ce fut aussi une bonne surprise.

Skolkovo. Crédits : skolkovo.ru
Institut Skolkovo. Crédits : skolkovo.ru

LCDR : Il y en a bien eu de mauvaises ?

A.O. : Bien sûr – ailleurs, l’administration n’est pas du tout efficace, l’administration en Russie est toujours inefficace ! J’ai l’impression que là-haut, autour de Poutine, c’est encore efficace mais plus bas, ça l’est beaucoup moins, mais peut-être est-ce un effet de la croyance russe selon laquelle le tsar est bon…

LCDR : À l’aune de ces années passées à l’étranger puis de votre retour, qu’est-ce qui vous paraît essentiel dans une vie ?

A.O. : Il est essentiel de savoir ce qu’on veut dans la vie, il faut être conscient de ses rêves, une fois arrivé au but, on peut se rendre compte que ce n’était pas ce qu’on voulait. Quand j’ai découvert les autres pays, je me suis mieux compris, j’ai mieux compris mon pays, j’étais parti en pensant la Russie inférieure aux autres mais j’ai appris que chaque pays peut être merveilleux dans un domaine. Par exemple, la France est bonne pour ses fromages, mais elle est mauvaise pour ses vendeurs de navires de guerre. En Russie, nous n’avons pas de bons fromages mais nous avons d’autres choses. Chacun peut être fier de son pays car son pays est unique ; je serais une girafe de Madagascar, je serais fier de là d’où je viens, les Russes, souvent, ne sont pas fiers de leur pays.

LCDR : Pourquoi, à votre avis ?

A.O. : J’ai l’impression que cette opinion est une conséquence de la Guerre froide, la défaite dans cette guerre a été psychologique : le pays qui a gagné s’est cru le meilleur du monde, et celui qui a perdu a décidé qu’il était le pire. Je ne sais pas si c’est le cas après tous les conflits, peut-être s’est-il passé la même chose en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale.

LCDR : Vos espoirs ?

A.O. : Vous savez, tous mes rêves sont accomplis, je suis à la recherche d’un autre rêve, j’ai une femme et trois enfants, j’ai un grand appartement fourni par mon travail mais, du coup, je vais peut-être construire ma propre maison, je rêve de créer ici ma propre école scientifique, qu’elle ait ses racines ici. Je voudrais également que la situation politique revienne à la normale.

LCDR : C’est-à-dire ?

A.O. : Je n’aime pas du tout la situation actuelle, elle me rappelle les guerres puniques. Je crois que tout ce qui se passe aujourd’hui est une tentative de l’Occident de détruire la Russie. L’Ukraine, où je suis né, est déjà détruite. Il n’y aura jamais de paix ; l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont en guerre depuis 25 ans, le Tadjikistan est en situation de chaos après une guerre civile de 20 ans, tous les endroits où se trouvent des membres de ma famille sont le théâtre de guerres. L’Allemagne s’est réunifiée mais on empêche la Russie de faire la paix avec ses voisins, pourquoi ? La Russie et l’Ukraine ont toujours fait partie du même espace. Aujourd’hui, l’Ukraine est invitée à rejoindre l’OTAN et l’Union européenne – c’est-à-dire que l’Occident se consolide alors que la Russie devrait se diviser ? Par exemple, le séparatisme en Tchétchénie est salué par l’Occident. Si on traite les gens de façon inégale, ça crée des conflits, c’est la même chose pour les pays entre eux et, finalement, ce sont toujours les individus qui souffrent des conflits.

LCDR : Comment voyez-vous cette situation évoluer ?

A.O. : Ça va continuer à être compliqué pendant deux ou trois ans, peut-être cinq, je pense que les sanctions américaines seront maintenues, et les sanctions européennes aussi. Les sanctions américaines sont toujours prises pour longtemps, les Américains prennent des sanctions contre tout le monde, il y a des instituts de recherche chinois qui sont sous sanctions, un centre de recherche nucléaire indien… il est très facile d’entrer sur la liste des sanctions américaines et très difficile d’en sortir. J’ai l’impression que la confrontation actuelle entre les États-Unis, la Chine et la Russie ne s’achèvera que le jour où l’un de ces trois pays s’écroulera. Ces attaques ne sont pas menées contre Poutine, mais contre la Russie même – Poutine n’est pas important dans cette équation, ce qui importe, c’est la troisième guerre mondiale, qui n’est pas militaire et a beaucoup à voir avec la Guerre froide.

Un manifestant de la place Maïdan à Kiev au début du mouvement en novembre 2013. Crédits: running-city/Flickr
Un manifestant de la place Maïdan à Kiev au début du mouvement en novembre 2013. Crédits : running-city/Flickr

LCDR : Quelle est l’origine de ce conflit à trois ?

A.O. : Je ne suis pas un spécialiste du sujet mais j’ai l’impression que ses racines sont profondes. La Russie ne provoque personne, et ce qui s’est passé en Ukraine ressemble plus à une provocation qu’à une réelle volonté d’intégrer l’Union européenne – je ne pense pas que le sort de la population ukrainienne importe à l’Occident, d’ailleurs. Le conflit ukrainien n’a pas pour objet le bien des Ukrainiens, c’est une pioche dans un grand jeu politique.

LCDR : Quel est votre pronostic sur l’issue de ce conflit ?

A.O. : Logiquement, la Russie devrait perdre cette bataille, car ses ressources sont insuffisantes, mais l’Histoire montre que quand on est contre la Russie, on perd le plus souvent. La Russie est un pays mystérieux, si logiquement il doit perdre, il gagne – les Français en savent quelque chose ! La campagne napoléonienne était bizarre, les Russes n’ont pas gagné une seule bataille, mais ont pourtant gagné la guerre ! Peu de gens savent qu’après la bataille de Maloïaroslavets, Napoléon, qui avait failli être capturé par les cosaques, a même tenté de se suicider. Dans le cas qui nous occupe, il y a trois pays, tout dépend donc des relations entre eux. Si la Chine et les États-Unis se rapprochent, la Russie perd, si la Russie et la Chine se rapprochent, peut-être que la Russie gagne. La question est : les Chinois veulent-ils ces rapprochements ? Je n’en suis pas certain. J’ai, en tout cas, été surpris de noter l’humeur anti-américaine en Chine – je m’y rends une fois par an et, par le passé, les Chinois regardaient toujours les États-Unis comme quelque chose de supérieur mais, maintenant, tout a basculé, les Chinois comparent la période actuelle à celle des trois royaumes chinois, des guerres incessantes entre eux, jusqu’à ce que l’un d’eux absorbe les deux autres… Vous noterez d’ailleurs que, dans cette guerre des trois États – Chine, États-Unis, Russie –, l’Europe n’est pas mentionnée, et l’Ukraine non plus : mes collègues chinois ne considèrent pas ces deux entités comme indépendantes.

LCDR : Avez-vous des regrets ?

A.O. : Bien sûr, je suis un homme croyant, catholique, mon église est l’église française de Moscou, quand j’étais plus jeune, j’étais servant de messe et je vais bien sûr me confesser, la confession est un regret mais j’en parlerai au prêtre, pas à vous !

6 commentaires

  1. ‘un effet de la croyance russe selon laquelle le tsar est bon…’

    Les Russes aimaient leur tsar, mais pas la cour qui gravitait autour , qui dépensait l’argent du peuple pendant que le peuple mourait de faim

  2. ‘ la France est bonne pour ses fromages’
    Mais la France produit aussi de très bon vins , comme le Bourgogne, le champagne ou le Cognac.
    Elle produit aussi de bonnes voitures comme les Renault, les Peugeot les Citroën.

  3. ‘L’Ukraine, où je suis né, est déjà détruite. Il n’y aura jamais de paix ‘

    Il n’y aura de paix en Ukraine que par la négociation, puisque la guerre est sans issue.

  4. ‘Les sanctions américaines sont toujours prises pour longtemps’

    L’exemple de Cuba prouve que cela finit par s’arrêter : Cuba normalise ses relations avec les USA, aussi bien politiquement qu’économiquement. Et pourtant les frères Castro (Fidel et Raoul) sont toujours là.

  5. les Russes n’ont pas gagné une seule bataille, mais ont pourtant gagné la guerre !

    La bataille de la Moscova ( de Borodino ) sur la route de Moscou, a été un match nul .

  6. Fantastique et édifiant, rarement parlent les Russes comme cet homme, sinon, toujours á dénigrer leur pays.

    En tant qu´Africain vivant á l´étranger, je souscris á tout ce qu´il a dit, on peut être heureux á l´étranger, mais la maison, c´est la maison, et on n´est pleinement heureux que chez soi.

    Quant á la situation entre la Russie et l´Occident, l´Occident a raté de faire du monde un havre de Paix sous sa DIRECTION après 1989… Aujourd´hui, á cause de son attitude belliqueuse, l´Occident a perdu, et le point de non retour a été atteint, la Russie ne peut plus reculer, il ne restera plus qu´á l´Occident soit d´avouer sa défaite et faire comme l´Angleterre après la deuxième guerre mondiale, á savoir quitter la place de première puissance qu´elle occupait, pour une place de second rôle, la première était alors revenue au nouveau groupe USA-RUSSIE.
    La première place doit revenir aujourd´hui á la Russie-Chine, soit Occident n´accepte pas cette deuxième place et lance la troisième guerre mondiale, et lá,
    c´est nous tous qui allons en pâtir.

    Quant á l´entente Usa-Chine, je ne crois pas, ce n´est pas parceque ce ne pourrait pas être possible, mais ce sont les Usa. qui mettent eux mêmes un frein, il n´yá qu´á écouter le ton arrogant avec lequel le Président Américain s´est adressé á son homologue Chinois lors de sa visite il ya quelques jours aux Usa, ou comment le Président Usa. a adressé son message á la Tribune des Nations- Unies, il faut être fou pour s´allier á un tel partenaire, les Usa ont violés tous les contrats signés avec les Indiens, les Usa ne sont pas des partenaires fiables,  » FUCK THE E.U ». n´a pas été prononcé par les Russes, mais par un responsable politique des Usa.

    Cependant on ne sait jamais l´être humain étant imprésible, j´ai beaucoup confiance que même si la Chine s´entend avec les Usa, la crédibilité envers la Russie des pays qui veulent se libérer du joug Occidental est aujourd´hui très grande et les Russes qui ne peuvent plus reculer, vont se mettre avec ces pays émergeants pour contrebalancer cette union Chine-Usa. souhaitons seulement que pour le bien de l´humanité, nous n´en n´arrivons pas á cette situation.

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