Anne Coldefy-Faucard : « En France comme en Russie, la société est complètement perdue »

On doit à Anne Coldefy-Faucard la meilleure traduction en français des Âmes mortes de Gogol. Le 10 novembre prochain, la traductrice donnera dans le cadre des Mardis du Courrier de Russie une conférence sur le thème « La fin de nos civilisations vue par Houellebecq et Sorokine ».

Anne Coldefy-Faucard. Crédits : maisondelapoesie-rennes.org
Anne Coldefy-Faucard. Crédits : maisondelapoesie-rennes.org

Le Courrier de Russie : Pourquoi parler de « la fin de nos civilisations » ?

Anne Coldefy-Faucard : Récemment, je travaillais sur la traduction de Telluria de Vladimir Sorokine, et je lisais le dernier roman de Houellebecq [Soumission, ndlr] en même temps. J’ai été frappée par les interrogations de ces deux auteurs qui sont similaires. Les réponses sont très différentes – d’ailleurs, aucun ne donne de réponses définitives – mais la similitude entre les interrogations est frappante. Ce sont des interrogations d’une actualité absolue. Cela m’a fait réfléchir sur le rôle de la littérature, notamment de la littérature russe.

Le Courrier de Russie : Comment voyez-vous ce rôle ?

Anne Coldefy-Faucard : Presque plus personne ne lit de littérature. En Russie, il y a une baisse de la lecture, et les écrivains n’ont plus le rôle qu’ils avaient pendant deux siècles, alors que la littérature russe a toujours été très concernée par l’évolution du pays. En France, la littérature française ressemble actuellement plus à du journalisme ou à des essais sociologiques. Il y a, bien sûr, des romans plus « faciles », comme ceux de Marc Lévy, qui ont beaucoup de succès. Mais ce n’est pas la même chose. Et les « romans » traitant encore et toujours des mêmes « problèmes de société » me tombent littéralement des mains !

Avec la rapidité de l’information et la multitude des informations que nous recevons aujourd’hui, nous sommes complètement dans le présent et nous n’avons pas de perspective suffisamment large pour comprendre les processus qui se déroulent autour de nous.

Le Courrier de Russie : Qu’est-ce qui vous frappe le plus chez Houellebecq et Sorokine ?

Anne Coldefy-Faucard : Tous deux ont une vision assez ample, large des phénomènes actuels. Ils les exagèrent,  les poussent à l’extrême, pour voir ce que cela peut donner. En même temps, c’est une mise en garde à laquelle il faut prêter attention. Si je reprends les grands titres de la littérature d’avertissement comme 1984 d’Orwell, ou Nous autres de Zamiatine, il y avait, dans ces textes, une dénonciation avec le même procédé d’exagération de phénomènes d’actualité. Chez Houellebecq et Sorokine, nous retrouvons cette mise en perspective, mais les choses ont changé. Le lecteur n’a plus l’impression d’une mise en garde contre quelque chose de négatif, mais plutôt d’un constat : on ne va pas bien, la société est complètement perdue, en France comme en Russie. Le livre de Houellebecq est, à la première vue, très franco-français, mais on peut tout à fait étendre sa problématique à toute l’Europe. Au fond, c’est tout le continent européen qui va mal. Les deux auteurs montrent vers quoi les choses peuvent évoluer, une résultante possible de la situation actuelle.

Illustration pour le livre "Nous autres" de Zamiatine. Crédits : image.tmdb.org
Illustration pour le livre « Nous autres » de Zamiatine. Crédits : image.tmdb.org

Le Courrier de Russie : Quel auteur vous a le plus marquée, d’après votre expérience de traduction de littérature russe vers le français ?

Anne Coldefy-Faucard : Iouri Mamleïev, qui s’est éteint le 25 octobre à l’âge de 83 ans, a une importance énorme parce qu’il a influencé les générations qui ont suivi : par exemple, Vladimir Sorokine, Viktor Erofeïev et bien d’autres. C’était vraiment un patriarche, auquel tous étaient très attachés, très reconnaissants.

Je l’avais rencontré il y a très longtemps, à la fin des années 1970. Un agent littéraire d’origine russe, Boris Hoffmann, m’avait parlé de son œuvre inclassable, Chatouny, pour laquelle il n’arrivait pas à trouver d’éditeur en France. Je l’ai lue, l’ai trouvée très bonne, et, à la fin des années 1980, les éditions Robert Laffont ont publié la traduction de ce roman et ont fait découvrir Iouri Mamleïev aux lecteurs français. A l’époque, il a fait beaucoup de bruit !

La conférence s’inscrit dans le cadre des « Mardis du Courrier de Russie ». Un mardi par mois, le journal organise une conférence avec des spécialistes abordant des thèmes aussi variés que les crises politiques, l’histoire, l’art ou la littérature.

La conférence, qui se tiendra en langue française dans les locaux du journal, sera suivie d’une séance de questions-réponses et d’un verre.

Pour toute information complémentaire, contactez-nous à l’adresse conferences.lcdr@gmail.com

Un événement en partenariat avec l’agence de voyages Tsar Voyages.

Lieu : Le Courrier de Russie – Moscou, rue Milioutinsky 10/1 (métro Loubianka ou Tchistye Proudy). Entrée libre.

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